Vendredi 25 mai 2018 11H
L'orage gronde. Un long ourlet boursoufle le flanc montagneux au dessus de Biriatou.
Ce Xoldoko Gaina est cousine du Jaïzkibel. Elles se font face, à l'ouest et à l'est.
L'une est plus ronde, semble plus vieille.
L'autre plonge dans la mer, les tempêtes marines et les coups d'embruns salés l'ont affûtée en arêtes plus vives. Les rondeurs rousses et grises à Biriatou, les méplats bleutés et verts à Fontarrabie.
Deux reliefs, deux montagnes anciennes encadrent mes paysages, entre Mère Rhune la bleue isocèle, et les Trois Couronnes bousculées quand on les regarde de côté, bien plus assagies vue d'ici.
L'horizon océanique ouvre le champ sur le vaste monde, libérant l'enclos des montagnes protectrices. On se sent à l'abri, pas enfermé.
Je vais aujourd'hui faire ma révision périodique : oreilles et cervelet.
Je veille en bonne élève disciplinée à tenir mon carnet de route bien à jour !
Mes angoisses de milieu de nuit, quand l'inconscience du sommeil vous livre sans barrages à vos tourments intérieurs, habitant les rêves tracassés des peurs mal enfouies, s'apaisent maintenant facilement. Je sors du sommeil, je me hisse sur la rive d'une berge amie, et remets l'onde à sa juste place, dans son lit de rivière calme.
Je me rendors ensuite tranquille, savourant les deux ou trois heures de repos encore, assurée de ne pas être reprise dans ces flots bousculés par mon imaginaire.
Comme c'est bon de se sentir ainsi rassurée, d'avoir cette latitude de revisiter sa vie et de la trouver belle.
Le tonnerre roule sa colère dans un ciel déjà souffreteux. Je vais faire le tour des ouvertures, préserver la vieille ferme de ce courroux là.
Lundi 28 mai 2018 10h16
La grisaille poisseuse est installée pour la journée, sans doute. Pas de fanaisons cette semaine.
J'étais à la jardinerie, hier, dans une ambiance calme, sous le gris immobile. J'ai fait le tour des rosiers, coupant les boutons fanés, retirant les feuilles jaunies. Ma jauge après nettoyage paraissait de nouveau fraîche et marchande, les fleurs voluptueuses posées sur le fond de feuillages luisants. Un petit travail de restauration très vite appréciable à l'œil, le genre d'ouvrage qui vous régale d'une réalisation bien tangible.
Mes visites médicales de vendredi ont confirmé mon mieux-être, à touts points de vue.
Une petite rallonge sonore, pour arriver au niveau espéré.
Cet homme incisif ajuste mon acoustique d'un seul clic de souris. C'est intimidant, de se sentir ainsi à la merci d'un geste aussi furtif. On n'ose pas trop bouger, attentif à ne pas provoquer un mouvement si vite répercuté dans le tréfonds du pavillon, bien près du cerveau, tout de même...
Une pression d'index, le son est coupé. Une autre, il revient, trop fort, aigu comme une crécelle énervée, ou alors déboulant comme un gros rocher dans une galerie souterraine.
Non, vraiment, cette technologie avancée, c'est quelque chose !
La sensation d'être robotisée est un peu déstabilisante, aussi. Ce son plat, mécanique, numérisé, déshumanisé de sa profondeur et de ses émotions, le cerveau l'ingère et le digère pour le faire sien. On ne se souvient plus très vite avoir entendu autrement.
Une prothèse en titane introduite en place d'une articulation doit produire un ressenti similaire, la perfection métallique jetant d'abord un froid dans la chair tiède et vivante, pour être ensuite investie par cette même chair animée.
A quand le petit implant cellulaire redressant les anomalies chromosomiques ?
A quand l'humanoïde parfait, programmé pour une durée préétablie, histoire de lui laisser l'illusion et le plaisir d'une éternité approchée par procréation ?
C'était hier la fête des mères, ces mères chainons de la transmission de vie.
J'avais samedi préparé une affiche, incluant une citation de je ne sais plus qui : les hommes tiennent le monde. Les femmes tiennent l'éternité qui tient le monde et les hommes.
La phrase a laissé perplexe ses rares lecteurs.
Mon fond d'image, un arbre immense à la ramure large, irradié de rais lumineux obliques, gage d'une longévité à une échelle bien plus longue que la nôtre, la représentation en médaillon d'une jeune et jolie mère tenant contre elle un nouveau-né, était d'après moi la quintessence d'une pensée profonde.
Pour mes collègues, elle était juste la démonstration de mes fantasques errances, amusantes, au mieux. Soit !
Je garde ce penchant pour la philosophie de bazar, cette démocratisation à tous les étages du plaisir de se sentir penser, de se croire pensants, au moins.
Une aspiration assez répandue, pour ce que j'en vois.
Je suis comme la plupart, tentée de visiter des contrées plus élevées, quand les basiques sont satisfaits. Le ventre plein et la couenne au chaud, je phosphore volontiers, sans grand résultat, mais avec un plaisir certain. C'est déjà beaucoup !
Nos ancêtres pris dans l'urgence de la course pour la survie, en ces temps reculés où l'homme était une proie pour les grandes bêtes carnassières, elles-mêmes poussées par l'urgence implacable de se nourrir, devaient moins être portés sur les philosophades. Encore que... Regarder les étoiles, c'est déjà un peu rêver, non ?
Je me souviens avoir commis une tirade là dessus dans mes nouvelles.
Ces atavismes primaires nous tiennent, je persiste à le croire. Nous nous sentons vite en danger, conditionnés par ces temps ancestraux.
Les bruits, les sons, s'ils ne sont pas identifiés, sont vite perçus comme dangers potentiels. L'homme à demi-nu au fond de sa caverne, armé de son seul gourdin, entendant le rugissement de la bête approcher par les galeries aux résonnances terrorisantes, ne devait pas apprécier le rendu acoustique particulier de son habitat. Non, il devait trembler, se blottir au plus près de la plus profonde paroi, tenter de s'incruster dans la pierre et de s'y fondre, de devenir minéral, et non plus chair vivante et convoitée.
La surdité, quand elle ne mène pas au silence total où le monde devient seul mouvement et lumière, quand elle vous prive de la reconnaissance immédiate de votre environnement sonore, réveillant vos peurs venues du fond des âges, rendant les bruits indéfinis signes de dangers potentiels dont l'approche trop brusque vous fait sursauter, la surdité éveille une vigilance épuisante.
La machine, le petit robot miniaturisé, cette invention de l'homme pour défier son humaine vulnérabilité, ce minéral moderne, ne remplace pas une perception humaine, fine et infiniment adaptable.
Elle en pallie la défaillance, sans âme mais sans fatigue ni usure. La machine se remplace, quand l'homme décline irrémédiablement.
Les investigations scientifiques progressent, notre capacité à réparer les failles humaines devient pointue et performante.
Elles peuvent sauver, elles peuvent perdre, aussi. Renvoyer l'humanité à son imperfection, et l'y oublier.
Le vivant vit, quelle trouvaille ! et meurt... quel dommage !
Le vivant donne la vie, par nos mères fertiles.
Le vivant transmet, une science, un savoir, une sagesse et un espoir.
Aucune machine ne transmettra jamais par elle-même l'espoir. Elle en sera la voie, ou la perte !
Je suis équipée d'une perception mixte, maintenant.
Le seul souvenir des sons d'avant se diluera sans doute très vite. Mon cerveau ingèrera ces informations numérisées et les traitera de son mieux.
Je suis un peu l'homme des cavernes : je crois en la protection du minéral, et je reste la proie du danger de me perdre, bien voisine de celle d'être mangée.
Allez, allez, je tâche de tenir ferme le filin me reliant à ces émotions authentiques et charnelles irremplaçables. De garder en arrière plan solide le souvenir vif de mes perceptions intactes.
J'ai eu plus d'un demi-siècle pour les engranger précieusement. Il est temps maintenant d'en tirer profit et d'utiliser cette manne précieuse.
Je m'y emploie.
Lundi 28 mai 2018 10h16
La grisaille poisseuse est installée pour la journée, sans doute. Pas de fanaisons cette semaine.
J'étais à la jardinerie, hier, dans une ambiance calme, sous le gris immobile. J'ai fait le tour des rosiers, coupant les boutons fanés, retirant les feuilles jaunies. Ma jauge après nettoyage paraissait de nouveau fraîche et marchande, les fleurs voluptueuses posées sur le fond de feuillages luisants. Un petit travail de restauration très vite appréciable à l'œil, le genre d'ouvrage qui vous régale d'une réalisation bien tangible.
Mes visites médicales de vendredi ont confirmé mon mieux-être, à touts points de vue.
Une petite rallonge sonore, pour arriver au niveau espéré.
Cet homme incisif ajuste mon acoustique d'un seul clic de souris. C'est intimidant, de se sentir ainsi à la merci d'un geste aussi furtif. On n'ose pas trop bouger, attentif à ne pas provoquer un mouvement si vite répercuté dans le tréfonds du pavillon, bien près du cerveau, tout de même...
Une pression d'index, le son est coupé. Une autre, il revient, trop fort, aigu comme une crécelle énervée, ou alors déboulant comme un gros rocher dans une galerie souterraine.
Non, vraiment, cette technologie avancée, c'est quelque chose !
La sensation d'être robotisée est un peu déstabilisante, aussi. Ce son plat, mécanique, numérisé, déshumanisé de sa profondeur et de ses émotions, le cerveau l'ingère et le digère pour le faire sien. On ne se souvient plus très vite avoir entendu autrement.
Une prothèse en titane introduite en place d'une articulation doit produire un ressenti similaire, la perfection métallique jetant d'abord un froid dans la chair tiède et vivante, pour être ensuite investie par cette même chair animée.
A quand le petit implant cellulaire redressant les anomalies chromosomiques ?
A quand l'humanoïde parfait, programmé pour une durée préétablie, histoire de lui laisser l'illusion et le plaisir d'une éternité approchée par procréation ?
C'était hier la fête des mères, ces mères chainons de la transmission de vie.
J'avais samedi préparé une affiche, incluant une citation de je ne sais plus qui : les hommes tiennent le monde. Les femmes tiennent l'éternité qui tient le monde et les hommes.
La phrase a laissé perplexe ses rares lecteurs.
Mon fond d'image, un arbre immense à la ramure large, irradié de rais lumineux obliques, gage d'une longévité à une échelle bien plus longue que la nôtre, la représentation en médaillon d'une jeune et jolie mère tenant contre elle un nouveau-né, était d'après moi la quintessence d'une pensée profonde.
Pour mes collègues, elle était juste la démonstration de mes fantasques errances, amusantes, au mieux. Soit !
Je garde ce penchant pour la philosophie de bazar, cette démocratisation à tous les étages du plaisir de se sentir penser, de se croire pensants, au moins.
Une aspiration assez répandue, pour ce que j'en vois.
Je suis comme la plupart, tentée de visiter des contrées plus élevées, quand les basiques sont satisfaits. Le ventre plein et la couenne au chaud, je phosphore volontiers, sans grand résultat, mais avec un plaisir certain. C'est déjà beaucoup !
Nos ancêtres pris dans l'urgence de la course pour la survie, en ces temps reculés où l'homme était une proie pour les grandes bêtes carnassières, elles-mêmes poussées par l'urgence implacable de se nourrir, devaient moins être portés sur les philosophades. Encore que... Regarder les étoiles, c'est déjà un peu rêver, non ?
Je me souviens avoir commis une tirade là dessus dans mes nouvelles.
Ces atavismes primaires nous tiennent, je persiste à le croire. Nous nous sentons vite en danger, conditionnés par ces temps ancestraux.
Les bruits, les sons, s'ils ne sont pas identifiés, sont vite perçus comme dangers potentiels. L'homme à demi-nu au fond de sa caverne, armé de son seul gourdin, entendant le rugissement de la bête approcher par les galeries aux résonnances terrorisantes, ne devait pas apprécier le rendu acoustique particulier de son habitat. Non, il devait trembler, se blottir au plus près de la plus profonde paroi, tenter de s'incruster dans la pierre et de s'y fondre, de devenir minéral, et non plus chair vivante et convoitée.
La surdité, quand elle ne mène pas au silence total où le monde devient seul mouvement et lumière, quand elle vous prive de la reconnaissance immédiate de votre environnement sonore, réveillant vos peurs venues du fond des âges, rendant les bruits indéfinis signes de dangers potentiels dont l'approche trop brusque vous fait sursauter, la surdité éveille une vigilance épuisante.
La machine, le petit robot miniaturisé, cette invention de l'homme pour défier son humaine vulnérabilité, ce minéral moderne, ne remplace pas une perception humaine, fine et infiniment adaptable.
Elle en pallie la défaillance, sans âme mais sans fatigue ni usure. La machine se remplace, quand l'homme décline irrémédiablement.
Les investigations scientifiques progressent, notre capacité à réparer les failles humaines devient pointue et performante.
Elles peuvent sauver, elles peuvent perdre, aussi. Renvoyer l'humanité à son imperfection, et l'y oublier.
Le vivant vit, quelle trouvaille ! et meurt... quel dommage !
Le vivant donne la vie, par nos mères fertiles.
Le vivant transmet, une science, un savoir, une sagesse et un espoir.
Aucune machine ne transmettra jamais par elle-même l'espoir. Elle en sera la voie, ou la perte !
Je suis équipée d'une perception mixte, maintenant.
Le seul souvenir des sons d'avant se diluera sans doute très vite. Mon cerveau ingèrera ces informations numérisées et les traitera de son mieux.
Je suis un peu l'homme des cavernes : je crois en la protection du minéral, et je reste la proie du danger de me perdre, bien voisine de celle d'être mangée.
Allez, allez, je tâche de tenir ferme le filin me reliant à ces émotions authentiques et charnelles irremplaçables. De garder en arrière plan solide le souvenir vif de mes perceptions intactes.
J'ai eu plus d'un demi-siècle pour les engranger précieusement. Il est temps maintenant d'en tirer profit et d'utiliser cette manne précieuse.
Je m'y emploie.
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