16 mai 2018 14h52
Le soleil est presque là, pas tout à fait encore.
Une tiédeur dans le fond de l'air titille les impatiences. Les tracteurs vrombissent, la terre ourlée du labour se fait écraser en mottes encore grasses. La saison avance, les semis de maïs ne devraient pas tarder à se faire. Pourtant, la petite graine confiée à une terre fraîche lèvera moins bien, envoyant timidement ses radicelles sous elle. Le soleil quand il se montre a vite fait c'est vrai de réchauffer les premiers centimètres de croûte, d'impulser l'élan de vie. Un petit pari à prendre, la vie de paysan, soumise aux caprices de mère-nature, dans sa souveraineté implacable.
Nous espérons à la jardinerie la meilleure fin de semaine de la saison, un chiffre record. Lundi férié, le beau temps annoncé, la marchandise largement avancée, tout y est !
Pour le moment, ma pépinière tient gentiment la route, flirtant même avec les performances de l'année passée, saison exceptionnelle par sa météo optimale.
Nous verrons ça très vite, l'exercice tire à sa fin, avec notre inventaire fin juin.
Mes petites préoccupations prolétaires se livrent ici sans complexes.
Ce bon vieux Ternet a démocratisé l'expression écrite. Nul besoin maintenant d'être grand clerc ou esprit élevé pour pouvoir noircir des pages, et les donner à lire. Ou pas !
Il y a de tout, par ici. De quoi faire bondir les puristes, les érudits, de quoi divertir, ou ennuyer à mourir.
Un petit microcosme reflet de la diversité humaine s'expose, et chacun pour le coup y trouve sa place. J'aime bien cette latitude donnée à chacun. Personne n'est obligé à rien, même si la masse pollue le genre, noyant les pépites dans un magmas épais.
Et bien, à chacun de faire son tri, sa recherche, et ses trouvailles...
J'aime bien me faire la voix d'un petit monde sinon taciturne, ce monde paysan où l'on se méfie ataviquement de l'écrit, de cette science mal acquise, dans les temps où paysan signifiait sans éducation.
Les choses ont changé, sans doute. Pourtant il reste toujours quelque chose de ces vieux mécanismes de pensée, quand ils s'ancrent sur des siècles d'histoire.
La plupart de nos réflexes viennent bien de quelque part, même si nous n'en comprenons pas toujours les ressorts.
La plupart de nos idées sortent aussi de quelque chose, même si les rapprochements n'en sont pas transparents.
Tiens, mon lever de soleil derrière la pinède à la mitan du mois de mai.
Bon, d'accord, je situai cette "pinède" à l'aplomb arrondi du bosquet d'acacia.
Vendredi matin, dernier jour où le soleil a daigné se montrer à son lever, il a bien incendié pacifiquement les pins, de véritables pins, élevés, eux, à...oooh, une bonne centaine de mètres de là où je les plaçais, romanesquement.
Il y avait bien des pins, à la mitan du mois de mai, devant le soleil levant. Ah !
Les approximations ne sont qu'usures du temps, flous d'une perception distraite et facilement trompée.
Le fond est là, pas trop loin, s'y l'on veut bien s'y pencher.
Ces pins, je les ai aussi longtemps importés des Amériques, par les mains voyageuses de mon oncle Nicolas.
Alors, là encore, il faut trier : c'est bien Nicolas qui a planté ces pignes de pin, il y a plus d'un demi-siècle maintenant. Simplement, il les ramena des Hautes-Landes, où en ces temps les jeunes garçons trouvaient à s'employer, du côté de La-Bou-Aïre, comme disait mon grand-père paternel, pour Labouheyre. Cet y au milieu de la terminaison le rendait sûrement perplexe...
Il en va ainsi de tant de choses, le temps et l'usage floutant les contours et les images.
On y perd en précision, on y gagne en confort, cette latitude élargissant les possibles d'un passé sinon trop figé, comme un vieux vêtement souvent porté comprime moins.
L'interprétation dit mieux que la mémoire trop vive, allez !
On s'accroche ainsi à des lambeaux diffus d'idées plus ou moins fausses.
Avec mes théories obstinées sur la bienveillance et autres naïvetés nécessaires, je ne fais pas mieux. Mais je persiste !
Mon aveuglement volontaire se fait parfois piétiner.
Hier, une scène tragique m'a montré le véritable visage de la mère nature que je voudrais croire protectrice.
Nature végétale, humaine ou animale, nature est nature et nature est parfois bien cruelle :
Notre chatte de la jardinerie, cette minette isabelle si jolie,
a hier dans l'après-midi,
surpris une grande sauterelle grise.
Egaré dans l'allée entre deux jauges de plantes hautes,
le scarabée aux longues jambes pliées
cherchait un abri où se mettre.
Minette l'a trouvé là, bien visible sur le bitume bleuté.
L'insecte immobile s'aplatissait entre ses membres en flèches.
Peine perdue !
Minette le prit comme jeu, aplatie elle aussi au sol,
dans la posture du grand fauve à l'affût.
La sauterelle grise comprit le danger.
D'un bond désespéré, elle se jeta aussi loin qu'elle le pût :
Pas assez !
La chatte d'un coup de patte la retourna.
Elle lui brisa la cuisse, lui mordilla le flanc.
La sauterelle se traîna, incapable alors de sauter
Sa carapace grise se désarticulai
comme de la tôle froissée.
Minette s'amusait,
Minette la cruelle jouissait de cette horrible torture
qu'elle imposait à sa victime.
La scène durait, sans bruit,
rendant l'agonie de la grande sauterelle grise atroce.
Je m'approchai,
écrasai la grande sauterelle grise.
Le craquement sec sous mon pied me fût plus pénible encore
que l'horrible vision de cette mise à mort perverse.
Minette s'éloigna, mécontente,
privée de son jeu.
Je ramassai le grand insecte désarticulé pour le jeter.
Cette scène banale d'une incroyable violence silencieuse me rappela celle, dans la cour de la ferme, de la semaine dernière.
Nous revenions du potager, avec ma nièce et ses petits.
Bullou fourrageait dans le pied du jasmin étoilé. Elle en ressortit, un oisillon dans la gueule, et passa près de nous pour l'emporter.
Je vis le bec en double triangle jaune grand ouvert au point de déchirure, sur un cri muet de terreur et de souffrance.
Je criai sur la chienne, elle lâcha sa proie. L'oisillon sonné tomba au sol, le ventre gros, sans plumes encore, complètement vulnérable. C'était un petit moinillon. Jeté d'un nid sous le toit, il avait atterri là, sans défense.
Bullou ne se laissa pas longtemps détourner de son projet : elle happa de nouveau l'oisillon, et ses mâchoires serrées firent craquer le minuscule squelette, la petite tête ronde et chauve pendant maintenant sans vie.
Ainsi va la vie, ainsi va le monde, dans un ordre naturel où la cruauté et la force brute mordent à belles dents nos sensibleries humaines.
Dans un ordre naturel aussi, où la large feuille protège la fleur naissante, où le petit grain se gonfle de la chaleur solaire, et devient plante vigoureuse.
Dans un ordre naturel où l'énorme vache pousse d'un mufle précautionneux vers son pis son veau encore mouillé, où la grande jument brune laisse la biquette grimper sur son dos large et lui mordiller la crinière.
Je vais de ce pas la voir, tiens, la biquette, alléger son pis lourd et lui gratouiller l'entre-cornes.
Dans ce monde où je crois bien avoir raison de chercher la douceur, triant là encore, au milieu du reste, comme on le fait sur Ternet...
Ceci est la représentation d'une pensée en arborescence, où, une chose en amenant une autre, l'idée première se dilue en volutes et erre dans un espace élargi.
C'est ma façon de penser, la trame de mon cerveau enflammé, où les cheminements se présentent en désordre. On s'égare un peu, on revient sur ses pas, on retombe sur ses pieds, ou pas !
Ma tête est un sous-bois plein de surprises...
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