9 mai 2018 9h30
La grisaille repose, quand elle ne s'invite pas sur trop de journées consécutives.
Hier, j'ai eu froid, à la jardinerie. L'activité du jour consistait essentiellement en l'étiquetage de l'arrivage de plantes méditerranéennes. Rien de très physique, station debout figée, torsions inconfortables pour apposer correctement la bande adhésive d'identification sur les plantes serrées. Tout cela rend ensuite un très bel effet, bien disposé dans les jauges, généreusement déployé et bien lisible pour la clientèle. Cette étape, après celle du déchargement, n'est pas la plus séduisante, mais il faut bien en passer par là !
Demain, j'aurai la meilleure partie, la présentation, l'affichage... et la vente !
Puisque je n'étais pas intellectuellement trop sollicitée par mon travail, je réfléchissais à mes tribulations dernières. Cette fois-ci, je ne tournai pas en boucle comme le papillon se jetant sans cesse sur la lampe, et s'y brûlant les ailes.
Non, ma visée était bien plus constructive. J'examinai tout ça, en tâchant d'en retirer des enseignements profitables.
Je n'ai rien découvert de bien inédit, juste posé et conforté mes bases.
J'ai déjà évoqué ici ou là les conclusions de Lise Bourbeau, encore une fois, je ne suis pas sûre du patronyme exact. Elle avançait un enchaînement qui m'avait laissée perplexe, à l'époque.
Elle conseillait de savoir repérer chez les autres les blessures derrière les postures, de dépolluer les réactions agressives ou négatives à la lecture de cette grille plus bienveillante. Ainsi, la réaction-retour, spontanément mauvaise elle aussi, mutait en une réponse bien plus favorable à un échange apaisé et constructif.
La continuation bénéfique de cette attitude amour et paix, serait de mettre cette même compréhension à son propre service.
Bénéfique pour soi, j'entends, puisque le bénéfice pour l'autre se conçoit aisément. Quand on a tout de même l'impression qu'une bonne répartie cinglante comme défense à une petite attaque mesquine vous libère bien mieux qu'une compréhension paisible et pacifique.
Ainsi, on détecte avec acuité et lucidité ses propres blessures, derrière ses réactions exacerbées, et la bienveillance offerte à autrui se partage aussi à soi-même.
J'avais l'impression, en première lecture, d'être tout à fait bienveillante pour moi-même, me pardonnant aisément ce que je reprochai aux autres.
Erreur... Je m'étonne aujourd'hui de cette culpabilité exigeante nourrie dans mon tréfonds.
Non seulement ses propres blessures se masquent habilement, et on se les cache à soi-même bien mieux qu'aux autres, pour lesquelles elles sont assez vite visibles.
Pas de blessure identifiée, pas de protection mise en marche, pas d'alarme, et la chair boursouflée en inflammation offerte sans défense aux morsures. Une douleur vive, trop vive, et une réaction vive elle aussi, trop vive.
Très mauvais, ça, très, très mauvais !
Ici intervient le sain enchaînement à la Lise : on est clairvoyant pour les autres, puis, par contagion, clairvoyant pour soi-même. Bienveillant pour les autres d'abord, puis, toujours pareil, bienveillant pour soi-même, ensuite.
Je me targue, encore maintenant, de mon côté direct et franc. Les fourberies chez les autres me restent insupportables. J'y réagis spontanément en montant en épingles le moindre incident où cette fourberie intervient.
Pourquoi ? D'où vient cette réponse vive à un stimulus donné ?
Je relis Lise, je reprends son schémas, et là,... oui, là...ah ! je vois.
Cette fourberie, cette capacité de manigance, de calcul, je la déteste et la réprouve, oui, comme le vilain masque qu'elle est... chez moi, d'abord et avant tout.
On ne se sert pas de méthodes retorses, si on peut faire autrement. Je ne suis pas la seule grande pensante à avoir remarqué combien il est plus facile et confortable de faire confiance, d'avancer dans la lumière, sans se lester de manœuvres tortueuses.
Je ne suis pas non plus la seule à avoir remarqué que cette clarté et cette franchise sont parfois contre productives, et mènent à l'effet inverse de celui escompté. Au lieu d'avancer à grands pas tranquilles, on se bute contre un mur, ça bloque, et ça grippe.
Je ne dois pas non plus être la seule à refuser de voir cette petite bête noire nichée au fond de moi. Pas la seule à ne pas en être fière, à en avoir honte, même.
Je masque les fissures de mes murs derrière des fleurs. Les fleurs, c'est sûr, c'est plus joli qu'une fissure. Pourtant, les fleurs peintes, c'est sûr aussi, ça ne la répare pas, la fissure. Elle reste là, cachée, bien ou mal, derrière, et continue son travail de fissure à bas-bruit.
Je sais mes fleurs jetées là en leurres. Je sais la fissure derrière. Cette science, cette conscience, est saine et m'évitera de grosses déceptions, quand mes fleurs se craquèleront lamentablement.
Je ne sais pas toujours garder en tête ma propre capacité à la fourberie, ma propre adresse à manier cette méchanceté mesquine. Je ne sais pas toujours repérer dans ces stratagèmes fatigants et peu flatteurs le masque de mes propres blessures.
On tourne vite en rond dans ces mécanismes alambiqués de nos circonvolutions mentales.
Il faut des Lises et du temps pour démêler ces écheveaux serrés en nœuds.
J'ai été, et serai encore à l'occasion, tout à fait capable de manier la perfidie, l'ironie.
J'ai été, et serai encore à l'occasion, tout à fait capable de manigancer, calculer, échafauder des combinaisons compliquées et tortueuses, pour arriver à mes fins.
J'ai pour moi des armes bien affûtées, une bonne connaissance de la nature humaine, sans vouloir me vanter, un maniement avéré des mots, et de leur force. Ces atouts, je les utilise bien, et pas toujours dans des visées honorables.
Je le sais. Je dois surtout savoir que ces agissements sont des masques, des leurres. Qu'il ne faut pas se laisser prendre à leurs grimaces, tendues en trompe l'œil, comme mes fleurs jetées sur les murs.
Je dois identifier la faille derrière, et, si je ne peux pas la réparer, au moins la préserver au mieux, éviter qu'elle ne me fende en deux.
En combinant ce savant et patient chemin, en en plaçant méticuleusement les pierres, j'ai reconstitué une trajectoire bien plus claire, mieux tracée vers une clairière ouverte au soleil.
Je suis finalement bien contente de ma journée d'hier.
Il faisait un peu froid, la pluie fine gouttant sur mes lunettes troublait ma vision, j'étais courbatue par les stations prolongées. Pourtant, au soir, je me sentais bien, éclaircie et allégée.
J'essaie de simplifier au mieux les propos de Lise la savante.
J'ai du mal à condenser mieux que je ne le fais ici.
C'est que c'est compliqué, la nature humaine. C'est qu'elle est compliquée, la mienne.
Passionnante aussi, avec ses mystères et ses trouvailles.
Finalement, entre une plage étale de sable blanc bien lisse et un sous-bois aux ronces enchevêtrées, et aux taillis imprévisibles, je crois bien qu'en promenade, je préfèrerais le second. Comme ça, par goût.
C'est plus facile et moins risqué peut-être de fouler le sable plat.
Plus captivant et plein de surprises quand-même de se confronter à ses ombres et à sa lumière, ensuite.
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