dimanche 10 juin 2018

6 au 10 juin



Mercredi 6 juin 2018 16h08



Un passage rapide ici, entre le jardinage et la promenade.
Le grand soleil invite à s'y baigner voluptueusement : j'en profite à fond !



La sale rate puante vient se lover dans ma tiédeur en fin de nuit. Je la reconnais, et me mets vite en mouvement pour ne pas lui donner l'opportunité de faire son nid dans mes entrailles.
Je sens la faille fragile, cette sensation de vide en creux. 
J'ai maintenant la molécule et l'expérience aussi pour éviter de me faire aspirer. 
Je mobilise mon énergie sans l'user, sans m'y fatiguer. 
Le rituel matinal, les gestes répétés et rassurants, les bêtes, l'exhortation fervente à l'objectivité, la mise à l'écart obstinée de cette vision dénaturée par la maladie, arment ma défense et galvanisent ma lutte.
Ensuite, la journée se déroule agréablement, calmement, dans une attente plus tranquille de la suite.
Je ne sais pas si c'est l'effet seul de la molécule. Peut-être. A ce moment là, merci la molécule, dont l'action psychotrope éloigne la mauvaise bête aux yeux jaunes.
Je ne sais pas si j'y suis pour quelque chose, aussi.
J'ai lu il y a quelques temps un traité psychiatrique de vulgarisation où les spécialistes s'accordaient pour dire que la participation du patient à son traitement chimique n'était pas nécessaire. A partir du moment où il le prenait, ce traitement, serait-ce même à son corps défendant, la chimie agit, et la non-adhésion de celui qu'elle soigne n'amoindrit en rien son efficacité.
C'est un peu vexant, comme information. Cela réduit le malade à un hôte passif et impuissant.
La bonne nouvelle, c'est qu'on peut être soigné malgré soi. La mauvaise, c'est que croire avoir un pouvoir sur son fonctionnement cérébral "organique" est illusoire.
Cela revient à notre mise à l'écart par les technologies de pointe dont nous sommes quotidiennement tributaires, et dont la maîtrise nous échappe. 
Nous n'avons plus la main, nous devons accepter cette soumission et nous y résoudre, le plus docilement possible. Laisser la main, comme quand une maintenance à distance sur votre ordinateur vous laisse passif et impuissant, les mains sous le bureau, à regarder la petite flèche voleter sur l'écran, dirigée comme par magie par un autre.
Je commence à m'y faire, à me laisser manipuler, par la molécule, l'audioprothèse, et autres artifices. J'y trouve confort de vie et bien-être, alors, fi de toutes les révoltes contre les allégeances, et laissons-nous mener, gratifiés même de l'être mieux que par nous-mêmes !

J'ai au moins la satisfaction et le confort d'accompagner mon soin sans contrainte faite à mon petit for intérieur.
Je ne suis pas dans le déni, dans cette politique de l'autruche :  prendre un traitement signifie bien être malade. Etre malade ne se choisit pas, être malade se subit. Etre malade ne s'évite pas, on peut s'en préserver, au mieux.
Refuser cet enchaînement, considérer le traitement comme une punition, signant la maladie avant de la contrer, revient à considérer la maladie elle-même comme injuste, ce qu'elle est, évidemment, mais revient surtout à s'obstiner à croire qu'on peut la faire disparaître en refusant de la voir. 
La maladie est suffisamment pénalisante par elle-même, sans qu'on y ajoute le sentiment culpabilisant de honte. Voir quelqu'un se traîner, fracassé, sur des béquilles, suscite mieux la compassion et l'admiration, évidemment. L'évidence de la souffrance, ses signes physiques et bien visibles, la font admettre et reconnaître.
La maladie mentale, elle, soulève davantage mépris et absence totale d'une reconnaissance dont le souffrant aurait pourtant bien besoin, lui-même ne comprenant pas la faille qui le déchire et l'engloutit ! 
L'inconnu, l'intangible, le cerveau et ses mystères, sont pays inconnus. Les neurosciences et autres avancées médicales sur le fonctionnement cérébral tâtonnent encore de découvertes empiriques en trouvailles hasardeuses. On ne dissèque pas le cervelet comme on examine un muscle ou une articulation !
On s'accroche  généralement ferme à l'idée de les maîtriser, ces pays profonds et lointains, pourtant. On voudrait pouvoir en contrôler les mécanismes, justement, sans doute à cause de la peur de perdre la main sur sa propre vie.
Je me suis longtemps appuyée sur cette certitude fausse, sur cette illusion, sur cet espoir bien humain. La faculté de maîtriser sa pensée, la capacité de jugement et de raisonnement, me semblaient acquises, et inattaquables, pour moi. C'était ma force et ma fierté, pensais-je. 
Sentais-je.
Et bien j'ai du dernièrement changer de braquet, virer à 180 ° d'optique.
J'ai été touchée par là où je pensais être intouchable… Et oui ! 
Je garde encore cette présomption d'avoir su prendre les bonnes décisions. D'avoir eu la lucidité de prendre les signes au sérieux dès leurs apparitions visibles.
L'expérience fraternelle m'y a aidée. L'exemple encourageant m'a guidée très vite sur la bonne voie.
J'ai l'impression de m'en tirer plutôt bien. Pour le moment ! Si je dois retirer une seule chose de mon expérience, c'est bien la certitude de l'absence de certitude, en tout… Ce n'est pas un mouvement naturel chez moi, mais je m'y fais, cahin-caha.

Un de ces matins de la semaine, une chroniqueuse radiophonique s'extasiait de la qualité artistique d'un musicien dont j'ai oublié le nom. Honte à moi !
Les extraits entendus ne m'ont pas emballée, ignare que je suis en la matière.
Cet artiste avait signé la pochette de son disque, ou quel que soit la dénomination du support moderne musical, d'une phrase manuscrite : "je déteste être bipolaire, c'est génial !"
Là encore, la chroniqueuse, avec la caution d'une station reconnue pour le sérieux de ses analyses, France Inter, s'emballait sur le génie de cette phrase.
Je n'ai pas partagé son enthousiasme, reconnaissant tout de même le concentré de l'ambivalence de la bipolarité : infiniment séduisante par ses exaltations, infiniment désespérante en pendant.
Les fluctuations gentiment amorties, la sensation de ne pas perdre le côté lumineux de la maladie, en fait un état séduisant, globalement. 
Je ne renoncerais pas facilement à être ce que je suis, maintenant. Optimiste, enthousiaste, tonique et intensément vivante, la majorité du temps. Quelques passes plus dolentes, mollettes, et le retour de la lumière. Histoire de mieux en savourer la couleur claire.

La vilaine rate puante aux dents jaunes existe. Je l'ai vue, je la sens s'approcher encore.
Je sais aussi pouvoir la tenir à distance, et je suis bien décidée à tout faire pour ça.
Les prochains jours me diront si mon système de défense est suffisant. J'ai des munitions en réserve, de ces munitions dont il faut user avec parcimonie, sous peine de les dilapider trop tôt.

J'observe, attentivement, l'avancée des flux. 
Pour le moment, ça va.
La belle promenade ensoleillée ne suffirait pas à elle seule. J'ai expérimenté l'inefficience de ces parades là. 
En complément, en baume apaisant, elle fait parfaitement l'affaire.
Je rameute à moi toutes les jolies choses, et m'en fait renfort.

Les pauses ici où j'examine les stratégies ne doivent pas me détourner trop longtemps de ces aides là.
J'y vais !

Vendredi 8 juin 2018 9h13

Ca y est, la chaleur nous incommoderait presque !
Hier à la jardinerie, au soir d'une bonne journée de travail, je me sentais désagréablement alanguie, ployée par une fatigue pesante.
Une saine fatigue, cependant, pas cette dolence figée en vase.
Une excellente nuit de repos plus tard, je me trouve bien plus légère !
Je suis toujours du coin d'un œil très attentif, (trop), les éventuels assauts de ma rate aux yeux jaunes.
Il y a dix ans déjà, dans ce "La pause" où j'avais dilué mes maux d'alors, j'avais pressenti cette bête, plutôt féline à l'époque. Je ne la connaissais pas bien, encore. Je la devinais, déjà.
C'est tout de même remarquable combien mes références restent animales. Le bestiaire me tient lieu d'étalon or.
Je dois circonscrire le niveau de l'aumône minimale à consentir à cette fichue créature.
Pour le moment, elle reste raisonnable, cette aumône, et ne m'empêche pas de vivre des jours agréables.
Le seuil de tolérance est bien chose subjective, et le rabaisser un peu reste à portée.
Je ne dois pas m'attendre non plus à filer des moments toujours enthousiastes. Une certaine langueur peut s'y inviter, et je dois là encore l'accepter, comme l'impondérable qu'elle est.
Ma tactique activités-plaisirs simples reste efficiente.
Mon abandon contrôle complet et activisme forcené m'est une aide appréciable.
Je tiens ce cap, et, tant que je le garde en vue, j'ai bon espoir de ne pas me perdre en haute mer…
A suivre !


Dimanche 10 juin 10h15

Grand soleil pour ce dimanche matin.
Vendredi après-midi, après les réglages de mes oreillettes, (l'homme de l'art se fait un tantinet expéditif maintenant), au retour à la ferme, un petit chantier se présentait : épandage du fumier.
Nous comptions sur une épandeuse mécanique. Elle ne venait pas. La saison avance, mes citrouilles n'attendront pas indéfiniment. Les créneaux météorologiques favorables sont suffisamment fugaces : il ne faut pas les rater !
Ces petits deux ares à fumer à la fourche ne me paraissaient pas chose extraordinaire. Je voyais très bien l'opération, les petits tas noirs et fumants approchés en lignes serrées, à éparpiller d'un leste coup de fourche.
Il faisait bon, quelques volées venteuses sans colère rafraîchissaient le travailleur échauffé.

Je commençai guillerette, sifflotant, éparpillant la noire nourriture autour des tas. Ma fourche d'étable est bien usée, ses dents sont courtes. La fourchée n'est pas lourde.
Très vite pourtant, le fumier détrempé me parût amalgamé en une masse difficile à effriter.
Les fourchées devenaient compactes, leur distribution moins régulière.
Antton prenait dans le tas au bout du champ, avec la fourche frontale du tracteur, il amenait, renversait, et repartait. Très vite, son avancée décourageât la mienne. Les tas s'alignaient, et moi, je peinai.
L'arrivée de Beñat soulagea mon découragement montant. Il attaqua à l'autre bout de la ligne.
Mon rythme soutenu de départ s'était bien alenti. Je tournai beaucoup autour du tas à éparpiller, essayant de trouver une brèche plus facile dans le monticule tassé.
Un petit échauffement gagnait dans ma paume gauche, là où le bout du manche de la fourche s'appuyait le plus fort.
Pfouuuuhh…
Une petite pause reconstituante avant la dernière ligne, un dernier raout d'efforts de plus en plus sentis, la perspective quand même du chantier bientôt fini, et nous vînmes à bout de l'ouvrage.
Antton s'était mis à la charrue; il arrivait sur nous, qui peinions à finir.
Nous donnâmes tout, aiguillonnés par le tracteur de plus en plus proche au fur et à mesure des allers-retours des sillons hauts.
Il ne nous rattrapa pas. Nous finîmes par considérer que quelques fourchées envoyées bien près de la pile suffisaient. Là où le tas avait été déposé, le noir fumier luisait en couche épaisse. Autour, quelques pépites éparses piquetaient à peine la terre blanche.

Enfin, nous terminâmes, fourbus mais contents de nous.
Ca faisait bien longtemps que nous n'avions pas épandu de fumier à cette échelle, pourtant modeste.
La vigueur de nos jeunes années est bien derrière nous, allez !
Qu'importe ! Notre satisfaction en est d'autant plus pleine. Le mérite plus grand de la fatigue engagée.
Je me demande si cette saine activité ne m'a pas fait grand bien au moral, finalement.
Je me sens ces derniers jours, mieux, moins près de la faille.
La bête a eu son content. Pour cette fois encore.




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