vendredi 15 juin 2018

15 juin



Vendredi 15 juin 2018 14h40

La pluie semble avoir déversé son content. Nous espérons des journées sèches, d'abord, et, qui sait ?, ensoleillées !
Tous les coupeurs de foin sont sur la bande de départ, genoux pliés et jarrets tendus.
Le foin de cette année sera de moins bonne qualité. Je pense le distribuer en mélange avec du regain, si regains il y a …

Mon ouvrage à la jardinerie avance rondement. J'en suis à ces préparatifs d'inventaire : rangements, tris, "répertoriations". Cet inventaire, moment souvent peu apprécié de mes collègues, exercice rébarbatif et minutieux, où il faut faire les comptes !
Moi, j'aime assez, et je m'y adonne avec plaisir. C'est une constante sur plus de 30 ans d'activité : on peut penser que c'est un fondement solide de mon fonctionnement de pensée ; état des lieux précis, analyse, enseignements. Rien de très olé olé, mais du bon vieux concret, nécessaire aux candidats à la fantaisie par ailleurs dans mon genre.

Ce matin, j'ai fait aussi l'état des lieux de mon potager. En allant vider la bennette mercredi matin, j'avais de loin constaté le désordre causé par le grand vent de la veille.
Les hautes fanes de patates étaient jetées à terre, enchevêtrées, leurs tiges charnues ployées et mises à nue. J'ai quelque part dans un autre article utilisé cette expression de jouvencelle renversée, à la crinoline retournée. C'était ça, là encore. Mes girouettes métalliques récupérées à la jardinerie tournaient comme des perdues, face au ciel, moulins à vent désarticulés.
Tout était chiffonné, sali des éclaboussures de boue. Un triste spectacle…
Ce matin, c'était déjà beaucoup mieux. Les rangs de pomme-de terre s'étaient redressés, alignant même une jolie quantité de fleurs violettes pâles. Les feuilles grasses rhabillaient de nouveau les tiges. Bien.
Les girouettes replantées retrouvaient immédiatement leur allure d'éoliennes miniatures.

J'ai rattaché les tomates, un peu tassées le long de leur support. J'utilisais jusqu'il y a peu ces tuteurs métalliques spiralés. Le plant, guidé dans les premières courbes, grimpait ensuite tout seul, s'appuyant sur les lacets avant de repartir vers l'étage supérieur. Comme un quinquagénaire bedonnant rentrant du travail le soir, s'affale dans un haut fauteuil de cuir, les avant-bras confortablement posés sur les accoudoirs. Ou alors, si l'on préfère une image plus gracieuse, telle la danseuse arrondissant ses bras pour assurer l'équilibre avant de se hisser sur les pointes.
Mes tuteurs actuels sont les piquets plastiques de la clôture électrique, dont je n'ai plus besoin depuis la réfection de la clôture traditionnelle, autour du pré des vaches. Ils proposent sur toute leur hauteur des encoches, pour y fixer le fil conducteur, à l'origine. Tout à fait pratiques pour y glisser le lien d'attache, de façon à maintenir la fixation à la bonne hauteur. Ces piquets plastiques ne sont pas très jolis, dans mon potager. Leur commodité compense.
Un petit éclaircissage du rang de carottes, un sarclage de surface, la terre est encore bien trop mouillée pour la travailler plus profond.
C'est bien agréable, de vaquer ainsi entre ses plates-bandes, de se pencher ici, cueillir une framboise là, se délasser la lombaire en regardant la Rhune ennuagée.
Les plantes, le végétal sont aussi une constante dans mon parcours. Avec les bêtes, le goût des mots, les miens et ceux des autres.
Mon univers tourne là, mon salut pas ailleurs.
Ma chance est d'avoir tout ça à portée chaque jour, ici et à la jardinerie. 
Ca peut paraître étroit, à ras de terre et sans ambition. Ca l'est pour beaucoup.
Moi, ça comble mes attentes et mon aspiration. 

Le monde autour se rappelle à moi, je ne vis pas complètement hermétique dans mon quotidien à périmètre réduit.
Pourtant, j'ai le pressentiment du tout est dans le tout, quand on sait l'y voir.
Alors, moi, avant d'aller chercher loin, je regarde d'abord à mes pieds. Observer ce que je vois me semble déjà riche en enseignements, et emplit toute ma vie.
Il est des gens aux visées plus larges. Je n'en suis pas. Leurs voix me parviennent. Je les écoute : elles m'intéressent, oui, mais ne m'encouragent pas à élargir mes horizons étroits.
Par exemple, j'entendais hier matin un chroniqueur radio, toujours ce France-Inter pour accompagner mes trajets. Il évoquait les plaintifs. J'ai compris à l'écouter le sens de ce mot dans sa bouche : le plaintif est celui qui se plaint sans raison. Pas le plaignant, qui a des griefs, et les fait valoir. Non, le plaintif se plaint comme mode vie. La plainte est sa réponse à tout. On critique son action, il se plaint de l'offense, courroucé, et paralyse ainsi toute velléité de débat et toute action de correction, évidemment. Le simple fait de faire une objection contre lui vous rend coupable, et fautif. Il crie de douleur  avant qu'on ne le touche, vous démontre votre méchanceté gratuite avant d'entendre le début du premier de vos arguments.
De cette façon, le plaintif noie toute tentative dans sa plainte infondée. Il asphyxie les tentatives de réformes et envase les réalisations au stade de projets.
Celui qui parlait était un grand philosophe, reconnu et tout. Encore une fois, je n'ai pas retenu son nom. Juste son propos : il parlait bien, d'un débit agréable, assené d'une autorité tranquille.
Lui-même convenait de l'inutilité de son combat, puisque, par nature, les plaintifs l'annihileraient.
Il rappelait alors cette maxime : il n'est pas nécessaire d'espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer. Certes !
Pourtant, moi, j'entreprends mieux quand j'espère, et un brin de réussite ravive ma persévérance.
Ces plaintifs, je les voie dans mon poulailler, quand la glousse gonfle toutes les plumes de son cou en croassant une plainte courroucée.
Mon univers est bien étroit, c'est vrai. Il représente quand-même pas trop mal le vaste monde, à mon humble avis. 
J'écoute les savants et les érudits. Ma curiosité est paresseuse, et je ne vais pas chercher loin les conclusions de leurs travaux. Je tombe dessus par hasard, quand ils viennent jusqu'à moi. J'y trouve matière à réflexion, parfois. Confirmation de mes modestes observations, souvent.
Comme disait Candide en revenant de son tour du monde : cultivons notre jardin…
Ce n'est pas d'aujourd'hui, mais c'est toujours d'actualité, je le crois.


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