mercredi 24 janvier 2018

24 janvier 2018



Mercredi 24 janvier 10h40

Je suis dans la vieille cuisine en haut. Le soleil rentre à flots, s'étire en langueur sur le tapis.
Deux autres étalés en langueurs, aussi, ce sont Txief et Pittibull. Les yeux à demi fermés, le museau sur les pattes allongées, ils se laissent baigner dans la tiédeur de ce soleil revenu.
Les oiseaux pépient autour du figuier du poulailler.
Bêtes et gens apprécient la belle lumière et la bonne chaleur de ce grand soleil d'avant printemps.
Quelques jours gris nous le rendent précieux, et bienvenu.
La petite aube de ce matin annonçait ce plaisir, avec ce petit nuage follet, d'abord éteint, puis étincelant de lumière vive.







De l'autre côté, derrière les branches saccadées de l'acacia nu, de petits flocons rosés s'amusent dans le ciel clair.





J'aime bien ces contemplations, et ne m'en prive jamais.
Ces choses de la nature me parlent et je les écoute.

J'étais jusqu'il y a peu persuadée de notre salut dans cet état naturel, loin des artifices et sophistications.
Je reste réfractaire à ces artifices et sophistications. Mes théories sur les odeurs primitives et les parfums synthétiques le disent assez.
Pour autant, je me méfie maintenant du tout naturel : moi la première, si j'avais été  laissée à mon état "naturel", je serais à l'heure qu'il est tétanisée en convulsions, ou délirante, si ce n'est perdue, plongée dans un état stuporeux.
Ou, à six pieds sous terre, terrassée par mon "état naturel" tourné contre moi-même.

Ces choses là arrivent : notre nature nous pousse parfois vers l'abîme. Elle nous y pousse d'ailleurs implacablement. Mais bon, il y a peut-être moyen d'en éloigner le terme, de cette chute abyssale, et de profiter du trajet, en attendant d'y être.
C'est ma visée, claire et bien en ligne de mire.

Je suis comme tout un chacun, j'ai envie de vivre au mieux, ce que j'ai à vivre.
De ne pas perdre bêtement l'occasion de le faire.
Mes à priori et autres idées préconçues ont vite battu en retraite devant ce bord de falaise abrupt, serré d'un peu trop près à mon goût.
Un sursaut salvateur m'en a éloigné. J'ai saisi tout ce qui se tendait vers moi, naturel ou pas.
La molécule chimique proposait son aide : va pour la molécule !
Nous faisons elle et moi bon ménage, maintenant. Mon regard sur l'industrie pharmaceutique est devenu bien amical, depuis que j'en éprouve les bienfaits manifestes.

Ah ça... il doit y avoir bien évidemment deux trois écueils à la chose : une rate engorgée, au court bouillon ?, ou un rein encrassé me le rappelleront sans doute. J'essaie de prévenir au mieux les dégâts. De deux maux, choisir le moindre.
C'est un choix, un essai, un espoir, quoi !
Pour le moment, mon espérance vive est nourrie en suffisance, et je garde confiance en cette chimie salvatrice.
Il y a quelques siècles, les gens comme moi, épileptiques, bipolaires et autres possédés, on les mettait sur un bûcher, ou au cachot, fermement enchaînés.
Comme quoi, au regard de l'éternité des temps, j'ai eu chaud aux fesses...

Je me suis évidemment renseignée sur les arcanes de mon mal.
Des spécialistes, neurologues, psychiatres et autres professionnels de la cervelle m'ont éclairée.
Je n'ai pas tout compris, je l'avoue.
J'ai retenu une histoire d'activité électrique anarchique, de neurones grésillant comme les vieilles gaines d'éclairage de l'étable. Il était question de transmissions manquées, un peu comme une passe de rugby passée à côté, l'information partant bien, mais arrivant ailleurs qu'à destination. Mince !!
Des canaux sodium-voltage bloqués retenant des ions, positifs ou négatifs, je ne sais plus, empêchant le transfert d'autres ions, négatifs ou positifs, eux, je ne sais toujours pas, et perturbant salement la fluidité de la circulation de l'information.

C'est un peu compliqué, un cerveau. Pas facile de démêler l'écheveau de ces circonvolutions enchevêtrées.  
La molécule amie apaise toute cette activité débordante et néfaste. Elle refroidit la surchauffe, et évite les étincelles.
Je la regarde avec gratitude, lovée dans les plis de la paume de ma main, et la happe comme on prend la potion magique : animée d'une foi ardente.

Ce petit "Lacmital", comme j'aime à le nommer, mon ami lacté au goût de cassis, cette toute petite pilule carrée aux bords gentiment arrondis, cette molécule de synthèse issue de la chimie la plus lourde et bien éloignée de l'herbe médicinale glanée dans le fossé, cette molécule, je me l'aime, comme on aime ce qui vous fait du bien.
Oui, je préfère Lacmital à Lamictal, plus ami mais moins lacté, tout de même, moi, paysanne éleveuse trempée dans le lait depuis ma toute petite enfance. Bien mieux aussi que Lamotrigine, rigide mou gelé, sans saveur ni amitié.

Ma petite molécule amie, elle me réussit. Pour le moment. Pour l'avenir, j'ai pris le pli maintenant de ne pas me fatiguer à en anticiper les augures. J'ai pris ce pli de le laisser pour après, préférant prendre le moment présent pour tout ce qu'il m'offre.

Je ne suis évidement pas sûre d'être tirée d'affaire. On ne peut jamais l'être, l'affaire pouvant être un jour ici et le lendemain là...
Chaque jour passé me conforte tout de même dans l'espérance ferme de pouvoir me sortir de cette passe mauvaise, et de continuer mon chemin hors de ces ornières profondes.
L'industrie pharmaceutique lisse mes chaos comme je lisse la boue de la sortie d'étable avec ma bennette.
Les pluies tomberont toujours, mais l'eau passera plus loin.
Mon cerveau s'animera aussi tant que je vivrai, je l'espère, avec autant de vivacité que possible, mais sans précipiter mes neurones dans un tumulte destructeur.

Je vais me le reposer, ce cerveau. Je vais me le bichonner, comme l'athlète prend soin de ses muscles, pour qu'ils lui durent.
Pour aujourd'hui, ce sera longue promenade au grand soleil avec les chiens.
Soins des vaches et des gens.
Soin de moi... et des autres !







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