mercredi 17 janvier 2018

15-17 janvier



15 janvier 2018 10h40

Ce matin, l'aube était comme souvent bien jolie.






Je n'ai pas réussi un vidage de bennette satisfaisant. Le fumier du jour s'est déversé bien loin de la pile, en tas effondrés et lamentables. J'essaierai de ramener tout ça à bon port mercredi, en poussant avec la caisse chargée. Si je n'y arrive pas, Antton s'en chargera vendredi, avec la
fourche. La pile s'élève, le fumier travaille là dessous. Bien !




Je surveille mes citrouilles, éliminant les parties pourries pour conserver la chair saine. Les grains germeront dans le fumier, si on leur laisse le temps de le faire, ce printemps. En principe, il sera étalé et enfoui avant. Nous verrons bien, selon la saison.

Maintenant, le soleil éclaire joliment la vieille cuisine, en haut. Cette vieille cuisine repeinte en bariolé, où je me sens bien pour écrire.
Pour le moment, Bullou se prélasse, lovée dans le cabriolet grenat. Cette petite chienne est une bête de salon, le matin, recherchant dans tous les fauteuils de la ferme son confort. Ensuite, elle redevient petite chienne de ferme, courant allègrement dans la boue et les flaques, pour revenir au soir dans ses points de chute favoris. Une vraie vie de chienne, quoi !

J'ai repris ce matin mon chantier à l'étable, examinant la meilleure possibilité de rénover mes râteliers défaillants. Tout va bien du côté de l'abreuvoir de Rubita. Elle boit, relève la tête, et l'eau s'arrête : Alléluia !




C'est crispant, je n'ose pas encore dire, c'était, cette mouchette d'idée en coin de tête, me représentant la fuite d'eau dans l'étable. J'ai maintenant réuni toutes les conditions pour vivre mon élevage en totale sérénité, ce n'est pas pour me laisser emmerder par un ennui technique mineur !

Plus de vêlages à surveiller, en redescendant plusieurs fois par nuit quand le terme approche.
Plus d'inquiétude à se demander si la voisine de stalle ne s'est pas couchée en travers, empêchant la première de se coucher à son tour : de voisine de stalle, il n'y en a plus !
Plus de tracas à s'imaginer le tout petit veau écrasé par sa mère, comme c'est malheureusement déjà arrivé.
Plus de surveillance d'un pis gonflé de lait où la mammite a vite fait d'enflammer un ou autre trayon : ma Bigoudi est en toute fin de lactation, et je me contente de la vider une fois par semaine, l'histoire de quelques minutes à peine. Et encore, ce sera bientôt fini !

Mes vaches maintenant me donnent du plaisir, et seulement du plaisir, sans peine. C'est ce qu'il me faut.
Alors, les soucis inhérents à l'installation, je vais les neutraliser, en révisant sérieusement la dite installation.
L'étable est bien vieille. Je ne veux surtout pas la rendre moderne, froide et métallique. Je la veux douillette, marquée de sa longue histoire, mais fonctionnelle tout de même. Les abreuvoirs demandent parfois révision. Ca, je fais, périodiquement. Les séparations de stalles et les auges sont bétonnées, prêtes à défier de nombreuses années encore. Elles marquent évidemment des traces d'usure, les arêtes arrondies parlent de toutes les bêtes passées ici, de tous ces frottements, "gratouillages" et autres occupations de la vache oisive à l'attache en hiver.
De ce côté là, pas de suivi particulier à assurer.

Quand j'aurai arrangé ce fichu râtelier, tout sera parfait, dans le meilleur des mondes.
J'observai ce matin mes vaches grappillant avec gourmandise leur foin.
J'ai entamé dernièrement ma réserve de balles de ce printemps, venues de ce champ de la montagne, comme nous disons, arpenté durant ces semaines sombres où je fatiguais mon mal-être en marchant dans les bois et les champs de la montagne, justement.
Ca marchait dans les bois de Rivière, et ça a aussi marché ici.

Ce foin de l'année est parfumé, craquant, savoureux. Mes vaches ferment les yeux de plaisir, quand elles en tirent des bouchées, et les mâchent sensuellement.
Je regarde Beltza déposant sa bolée dans l'abreuvoir, pour sélectionner les meilleurs brins.





Evidemment, cet abreuvoir est juste à la bonne hauteur pour l'opération. La vache broute la tête penchée, naturellement : son herbe nourricière est là, en bas. Ces râteliers en hauteur les obligent à lever la tête. C'est peut-être bon pour leurs cervicales, cette amplitude dans le mouvement garantissant souplesse et fluidité. Pour autant, je me demande si, un peu plus bas, ce ne serait pas tout aussi bien. Je pourrais ainsi appuyer mon râtelier sur les murs de séparation, solides et pérennes, en biais. Le foin tombé du grenier tomberait à peine plus bas, et voilà !

Je dois quand-même tenir compte du volume de la tête de mes vaches, quand elles mangent à l'auge. Il ne faudrait pas que pour attraper les gourmandises en supplément de leurs rations de foin, elles me démontent mon ouvrage !
Observations, observations, mesures fines et études patientes.
Je vais faire tout ça cet hiver, pour mettre en œuvre en été, sans doute, quand les vaches au pré auront déserté la vieille étable.
C'en sera fini de ces tiges disparates enfilées tant bien que mal, à la place des barreaux manquants, aussi disgracieuses que des dents anarchiques dans une bouche négligée.

Toujours, un petit projet me tire en avant. J'aime cette marche positive, cet élan raisonnable et distrayant.
J'ai des appuis : mes frères et mon grand mari m'aideront. Nous discuterons, argumenterons, réfléchirons ensemble. De tout ça sortira quelque chose, quelque chose dont nous serons contents, et fiers, tout simplement, de la tâche partagée et mûrie en commun.
Mes vaches mettront quelques jours à accepter leur nouveau logis, et, je l'espère, s'en trouveront mieux. 

Je tourne beaucoup autour de mes vaches, c'est vrai. J'y trouve plaisir et apaisement. J'y trouve ce dont j'ai besoin, et envie, maintenant.
Je revendique et assume ce besoin et cette envie. J'en savoure les fruits, tout aussi simplement que mes vaches savourent leur foin...


Mercredi 17 janvier 2018 10H30

Le repas est en cuisson, en bas. J'entends d'ici mon père et la jeune kyné bavardant avec animation. Toutes ces visites maintiennent l'homme alerte, et gai !
Je suis assez contente de moi, ce matin. (Encore ?...)
J'ai remplacé avec facilité un ensemble palette et ressort, dans l'abreuvoir du fond de l'étable, celui où mes vaches sont en estives.
Je suis à fond dans les abreuvoirs, ces jours-ci. Le râtelier attendra, l'eau, non !
C'est curieux cette relation à l'eau que j'entretiens : une peur d'en manquer, une crainte exagérée de la fuite, (et, à Agorreta, Dieu sait que l'installation en est coutumière, je devrais y être aguerrie).
Je ne sais pas nager, non plus. je suffoque dès que le niveau de l'eau dépasse mon menton. Les essais d'Olivier pour m'apprendre n'ont pas été concluants.  Il faut dire que l'homme est vite distrait : au lieu de surveiller attentivement mes brasses maladroites et craintives, il se laissait aller à regarder les avions au décollage ou à l'atterrissage, sur l'aéroport tout proche de Fontarrabie. Quand ce n'était pas une jolie baigneuse, aggravant ma panique d'une pointe aigüe de jalousie ! Résultat, à 53 ans, habitante d'Hendaye, cité balnéaire s'il en est, je ne sais pas nager !
Je me souviens vaguement de séances de douches, enfant, où ma mère, sans doute pressée par cinquante choses à faire, m'aspergeait brutalement d'un jet agressif. Il doit m'en être resté quelque chose, irraisonnable mais si profondément ancré que je ne puis en surmonter l'appréhension.
Je me souviens aussi m'être enfermée une fois dans cette petite pièce verte, attenante à la cuisine, notre salle d'eau d'alors. Il avait fallu tout un temps, pour que je comprenne enfin les explications de mes parents et frères, qui, de l'autre côté de la porte, essayaient de me faire tourner la clef de verrouillage dans le bon sens. Je confondais déjà droite et gauche, à l'époque, en plus de les comprendre inversés, et ma panique ne devait pas fluidifier mon entendement.
Une expérience traumatisante ? Peut-être...
Toujours est-il que l'eau et moi, c'est une histoire mystérieuse.
Dernièrement encore, ce printemps, une intervention nécessaire pour vanner nos différents tuyaux d'arrivée a alimenté chez moi une inquiétude vive, pas tout à fait infondée, certes, mais bien amplifiée en rapport des risques véritables.
L'opération menée à bien sans incidents, j'ai sombré dans une sieste profonde, quand, depuis des semaines et des semaines, une tension intérieure implacable ne m'autorisait que des assoupissements superficiels. Comme quoi !

Sans aller jusqu'à la négligence de cet homme, qui, se rendant chez le médecin pour sa cheville douloureuse, ne s'était lavé qu'un pied, et fût tout marri quand le médecin lui enleva la seconde chaussette pour pouvoir comparer, et exposa ainsi au jour une crasse coupable, j'étais moi-même dans mon jeune temps suffisamment éloignée des choses de l'eau, pour entretenir un état d'hygiène assez moyen... Bah ! je n'en m'en suis pas si mal portée, même si, maintenant, on ne saurait se passer de la douche quotidienne. Ainsi va l'évolution de l'homme, l'éloignant jour après jour de sa nature organique !

Pour en revenir à mes préoccupations du moment, je retourne à mon étable.

Ma satisfaction inhérente à l'abreuvoir de Rubita n'a pas fait long feu...
Je pensais que ma petite vis de réglage de la pression avait résolu le problème : je me trompais.
Je ne comprenais d'ailleurs pas trop bien comment ça avait pu marcher. Je me disais que, sans doute, la pression d'arrivée trop forte sollicitait rudement quelque joint en fin de course, ici ou là. L'affaiblissement de ce flot impétueux avait du soulager le caoutchouc, et lui permettre de juguler le courant d'arrivée.
Un de ces petits mystères dont on fait très bien son affaire, quand les choses tournent rond.
Malheureusement, lundi soir, je déchantais : le petit filet d'eau impertinent sinuait dans la rigole d'évacuation, me narguant sournoisement.
Je m'approchais de ma belle rousse : son abreuvoir était rempli, de foin et d'eau, et débordait, goutte-à-goutte. Mince, mince et re-mince !!
Je repris mon couteau à citrouilles à la lame arrondie. Oui, je n'avais pas de tournevis plat sous la main. J'ôtais tout d'abord le foin mouillé. Agenouillée, apaisant de quelques mots doux susurrés ma Rubita excédée de tous ces désagréments, je redonnai un tour à cette petite vis si obligeamment mise là.  Non seulement, l'eau dans le bol continua son avancée, mais en plus, un crachotis bulla à la pointe de mon couteau, à l'extrémité de la vis, donc. Tiens donc, le mal gagnait du terrain ! Mauvais, ça, très mauvais...
Il était plus de huit heures du soir, je n'avais personne sous la main, et la seule solution pour éviter l'inondation dans l'étable était de couper l'eau des vaches. Encore heureux, il y a à la ferme un robinet d'arrêt pour cette partie, quand pour le reste, rien n'est isolé. Moindre mal, mais mal quand-même, puisque les bêtes ont besoin d'eau, de beaucoup d'eau, quand elles sont nourries au foin sec. A vue de nez, je dirais une petite trentaine de litres quotidiennement par tête. Ca fait pas mal de seaux à transporter, depuis la cuisine, pas mal de temps à passer en aller-retours. Tout ça, pour un seul abreuvoir défaillant. 
Je me désolai, me lamentai, mais bon, je ne voyais pas trop d'alternative. 
Pour changer cet abreuvoir, il allait falloir une mise en oeuvre importante : une meuleuse, sans doute, puisque les tire-fonds grippés, n'allaient pas gentiment venir à la clé, une perceuse percutante pour repercer dans la pierre, un plombier ou assimilé pour raccorder le tuyau de cuivre ou de plomb, je ne sais pas au juste, au nouvel abreuvoir. Par chance, de nouvel abreuvoir, j'en ai toujours un ou deux en réserve. Pour le reste, rien, berniquette, nada !
Consternation et malédiction !

Rubita me considérait de son œil rond, les autres levaient la tête par dessus les murettes, se demandant de quoi il en retournait, là.
Examinant mieux la situation, je me dis qu'avant cette mise en oeuvre extrémiste et massive, il y avait peut-être moyen de jouer plus petit.
La petite vis de réglage, je savais la changer. Une simple bague à retirer, puis, elle vient presque toute seule, s'extrayant de son logement comme une œuf coque qu'on écaille.
J'avais coupé l'eau. Je ne risquai pas, comme au champ, de recevoir le jet dans l’œil. Oui, parce-qu'au champ, pas de vanne d'arrêt : là, il faut aller couper carrément au compteur, à un petit demi-kilomètre de là : très commode !

Toujours agenouillée, la Rubita soufflant de plus en plus en bout de chaîne, je tapotai la bague métallique, un peu encrassée sur le filetage. Une rotation musclée de la clef multiprise, et la bague tourna, gentiment. Alléluia ! Je libérai la vis plastique, et revins sous la lumière pour l'examiner. Je remerciai au passage mentalement le cousinou Pelli de nous avoir si obligeamment cet été rafraîchi l'éclairage.
Pendant ce temps, Rubita examinait le bol, s'en méfiant, pas tranquille.
Ma petite vis ne semblait pas mal. Pourtant, le joint tout chiffonné au fond de la gorge paraissait bien rétréci. L'eau là dessus devait s'amuser à passer, comme on saute allègrement le gué.
Qu'à cela ne tienne ! Des vis de rechange, j'en ai !
Je farfouillai dans le placard de l'étable, dont l'organisation laisse perplexe, et trouvai ma poche à sanitaire d'élevage. Perdu au milieu de trois palettes rouillées et quelques ressorts joueurs, un petit emballage presque neuf, avec dedans trois vis plastiques de réglage de pression pour abreuvoir à tige : merveille et soulagement ! J'avais sous la main de quoi intervenir efficacement.
Je revins auprès de ma rousse, elle se recula. Je glissai voluptueusement le cylindre dans son logement, remis la bague laitonnée, et serrai le tout avec vigueur, mais sans forcer.
J'ai ainsi quelques notions de bricolage amateur, Dieu merci. Dans une ferme, c'est souvent utile.

La soirée s'avançait. Le lendemain, hier, je travaillais à la jardinerie. L'heure du réveil arriverait vite, si je passais le début de nuit en plomberie.
Je n'étais pas sûre de l'efficacité de mon intervention, mais j'y croyais, comme on a la foi, sans trop savoir.
J'appelai Olivier, comme je le fais tous les soirs. Nous discutâmes de cet abreuvoir, convenant tous les deux que, puisque j'avais changé une pièce, peut-être pas maîtresse mais tout de même, il y avait de bonnes chances que ce soit la bonne, pourquoi pas ?

Je montai dans mon antre. Pratiquai, puisque c'est maintenant la règle civilisée, les soins d'hygiène quotidienne, et m'apprêtai à me mettre au lit.
Un petit diable grimaçant s'agitait dans un coin de ma tête : l'abreuvoir, avait-il bien arrêté de fuir ? N'y avait-il pas en ce moment même une vilaine souillure humide aux pieds de ma Rubita ? Ma petite vis suffirait-elle à elle seule à solutionner l'avarie ?

Bon, inutile de se coucher avec toutes ces questions en tête. La réponse était là, en bas. Si tout allait bien, je dormirais satisfaite et tranquille. Si ça n'allait pas, autant le savoir tout de suite, fermer au moins l'arrivée d'eau, et aviser, plus tard.
Je descendis, en robe de chambre, mules au pied. Dans la rigole, un petit filet d'eau claire. Aïe, aïe, aïe... Quel dommage ! Ma petite vis n'avait pas suffi, pauvrette !!

J'approchai, le bol plein suintait sur la litière déjà mouillée, Rubita se reculait au maximum de ce bol maudit.
J'examinai, ne compris pas davantage qu'avant. Histoire de tenter quelque chose, je tournai la vis pour, d'après moi, la fermer complètement, et empêcher ainsi l'arrivée de l'eau dans le bol. C'était un terme moyen tout à fait acceptable : Rubita n'aurait pas d'eau, mais les autres abreuvoirs restaient alimentés. Je n'aurais qu'à abreuver ma Rousse au seau, jusqu'au mercredi, jour de repos où je trouverai bien un moyen meilleur d'arranger la chose.

Contrariée, mais pas tout à fait abattue, je remontai me coucher.
Evidemment, je dormis mal : les mêmes diablotins continuaient leur danse maligne, alimentant à qui mieux mieux mes vieilles peurs enfantines. 

Mardi matin, hier, cinq heures : en avance sur mon horaire habituel, je descendis à l'étable.
La rigole mouillée me tendait sa grimace. Ah... la vis ne fermait donc pas complètement l'arrivée d'eau. Zut !
J'évaluai en m'approchant les dégâts. Bol plein, débordant goutte à goutte, Rubita assoiffée, n'ayant pas mangé son foin, et ne voulant pas s'approcher de son abreuvoir. Litière détrempée. Spectacle navrant pour l'éleveur soucieux du confort de sa bête et de la facture d'eau !

Je compris que ma Rubita était inquiétée par ce chuintement persistant venu du bol. Quelques jours avant, quand j'avais remarqué la fuite, elle avait déjà boudé son foin, comme le font les vaches quand elles savent qu'elles n'auront pas d'eau à disposition. Elles sont savantes, ces bêtes, pas d'eau, plus de foin, même si le râtelier devant elles en est plein.
Mes oreilles défaillantes me préservent de ces bruits agaçants. Ils me privent aussi de leur alarme à prendre en considération, compensant bien mal par ces acouphènes inutiles et entêtants. Très embêtant, ça, embêtant, mais là, alors... Je fais avec.

Ma Rubita par son attitude me renseigne bien mieux que les meilleures oreilles. Si elle se recule, ne voulant pas boire alors qu'elle a soif, c'est bien que quelque chose la fait reculer. Là, il n'y a pas bien loin à chercher : soit l'abreuvoir est souillé et il faut le nettoyer, soit alors ce petit bruit de la fuite sifflant obstinément la dérange.
J'utilise aussi mes chiens, pour pallier mes manques, comptant sur leur ouïe pour m'avertir de l'arrivée de quelqu'un dans la cour, ou alors, par exemple, d'un cycliste, dans mon dos, quand nous nous promenons par les chemins creux.
Ces bêtes sont mes bâtons de marche, mes guides et mes bergers !

Hier matin, je n'avais pas la journée devant moi. Une heure, une seule, distraite du programme bien cadré de ma logistique d'avant la jardinerie.
Je soignai tout le monde, distribuant les rations. Rubita mangea comme les autres, les quartiers de citrouille rafraîchissant la désaltérant déjà.
Je paillai de frais. Chez Rubita toujours, beaucoup de litière mouillée, lourde et spongieuse : une désolation ! La pauvre bête en avait les genoux tout trempés, et sa robe fauve fonçait d'avoir couché dans l'humidité. Je souffrais pour elle d'un tel inconfort, plus qu'elle-même, peut-être.

Ensuite, je retournai à mon placard magique, extrayant de ce fatras un bol neuf, dûment équipé de son poussoir et de tout le système attenant. Je posai ma trouvaille sur l'établi maison : le couvercle de la réserve à grains.
Mal reposée de ma mauvaise nuit, les oreilles bourdonnantes, je pratiquais d'abord deux ou trois respirations larges et profondes, pour m'oxygéner optimalement le cervelet. Comme les grands sportifs avant l'épreuve.
Je pris la chose en main, l'examinai à la pleine lumière (encore merci Pelli).
Lors de mes observations appliquées des jours derniers, un gros écrou de serrage en haut du piston de la tige d'amorçage, ce poussoir à incliner pour libérer l'eau dans le bol, m'avait interpellée.
Tiens, m'étais-je dit, serait-ce simple de changer cette tige ?
En effet, l'écrou maintenant le poussoir était démontable. Aaaaah... Je tenais là une piste fameuse et alléchante.
Ma petite multiprise un peu déglinguée bien en main, je serrai les mâchoires, et tournai. J'aime bien ces outils-là. Je préfère  les clefs à molettes et autres pinces étaux. Le transfert du mouvement de rotation horizontal à l'amplitude verticale de l'ouverture des mâchoires de serrage m'a toujours fascinée. Plus ces clefs sont grosses, davantage elles m'attirent. Encore un transfert infantile mal digéré, je pense...

Ce matin là, je n'avais à disposition que la vieille pince multiprise de ménage, aux articulations tellement relâchées qu'elles glissent trop facilement d'un cran à l'autre. Il faut la tenir ferme, et ajuster parfaitement la prise. Le restant de l'outillage, les fameuses clefs à molettes et pinces étaux de mes fantasmes, est dans l'atelier de mon frère, et par ces jours mauvais, la grande porte métallique de l'atelier en question est fermée. Ce ne serait pas un obstacle, si ladite porte ne pesait pas un âne mort, et ne requérait pour son ouverture une poussée titanesque. Arcbouté contre le pilier, tous les muscles douloureusement bandés au point de claquage, on y arrive, oui, mais bon !

Quand je peux éviter un tel effort, je l'évite. Hier matin, avec ce que j'avais sous la main, je me le sentais bien. Beaucoup d'optimisme et un brin de bonne volonté remplacent la qualité de l'outillage, parfois.

Allez, allez, ne voulant pas capituler sans combattre, je tentai le coup de la dernière chance.

J'avais en tête les palettes de l'autre système : un ressort, maintenu sur le haut de la palette, couplé à une tige avec un tampon caoutchouc au bout, au niveau de l'arrivée d'eau, le tout maintenu ensemble et dans le bol par une tige métallique passée de part en part.
La vache pousse la palette, le ressort se tend, libère l'arrivée d'eau, chuintant lestement dans le bol.
La vache relâche la palette, le ressort reprend sa position initiale, et le tampon se remet en place, bloquant le passage de l'eau.
Un système assez simple, bien rôdé. Il fallait prévoir un minimum d'équipement : en tout premier lieu, la bombe de dégrippant, pour ramener un peu de coulissant dans le mécanisme encrassé. Une pince pour extirper la goupille en bout de tige de maintien. Un petit martelet et un tournevis suffisamment long et fin, pour tapoter la tige métallique de maintien sus-citée, et la faire glisser hors de son logement, libérant les pièces. Attention, pas de coup sur la fonte, elle ne pardonnerait pas, et là, c'est bon pour le changement de bol, une toute autre affaire !
L'ancienne mécanique démontée, on replace la neuve, ou une moins ancienne dont on espère une rallonge d'activité...
Là il faut refaire le montage, engager la palette dans son logement, insérer la tête du ressort dans le creux prévu, présenter tout ça en face du téton pourvoyeur d'eau. La difficulté vient souvent de la longue tige de maintien à faire coulisser dans les trous, quand le diable de ressort neuf fait des siennes pour dévier la trajectoire idoine.
Evidemment, le tout agenouillé dans la litière, avec souvent une vache curieuse comme assistante pour  faire de l'ombre quand il y aurait bien besoin de la pleine lumière. Au passage, une poussée de mufle ou un petit coup de corne aident bien, aussi.

Ici, la nouveauté du système faisait innovation.
J'avais en main la pièce neuve. Je voyais parfaitement en objectif la vieille défectueuse à remplacer. Elle ne se laisserait sûrement pas dévisser sans résister. Là encore pschitt pschitt, quelques giclées du dégrippant magique.
Rubita n'en pouvait plus. Elle roulait des yeux ronds, tirait sur sa chaîne. J'allais avoir besoin de tapoter l'écrou pour le décoller du filetage. Elle allait bondir.

Mes vaches sont rentrées depuis Toussaint. Détacher ma Rubita allait me l'exciter comme une grosse puce. Elle allait batifoler de ci de là, et la remettre à sa place demanderait le temps qu'elle se fatigue d'une liberté enivrante. Ma foi, je ne voyais pas le moyen de faire autrement.
L'heure d'avance s'amenuisait. L'horloge ronde au mur de l'étable me rappelait à l'ordre.
Je détachai ma rousse, tirant sur la chaine pour délier les brins. Elle se recula aussitôt, étonnée de se sentir libre, contente de pouvoir reculer, et s'éloigner de toute cette agitation dérangeante.
En quelques foulées maladroites, engourdie par l'absence d'exercice, elle fit quelques bonds dans le fond de l'étable, mais sans plus. Les autres la regardaient avec envie, tirant elles aussi sur leur chaîne, roulant doucement un appel dans leurs gorges longues.
Pas plus d'agitation que ça, tout de même. Ca allait. 
Je fus agréablement étonnée de la docilité de mon écrou, et le changement de la pièce ne prit que quelques secondes. La petite vis de réglage ne laissait passer que quelques gouttes, j'avais pu travailler sans être gênée.
Quelques essais, la mise à l'épreuve de ce ressort tout frais, la constatation satisfaite d'un répondant autrement tonique m'encouragèrent. Une petite rotation de la vis plastique, pour libérer le flux de l'eau... et voir ce qu'il advenait. Une petite crispation me tenait l'entraille, je serrai les dents, retins mon souffle.... pas de goutte d'eau, pas de filet serpentin dans le bol : victoire ! J'avais réussi !!

Je me congratulai de mon audace et de mon adresse. Ce petit dépannage insignifiant me satisfaisait beaucoup. J'atteignais ce "smooth", ou un mot approchant.
Ce "smooth" ou cousinage, m'a beaucoup plu, quand j'en ai entendu parler, cet été; je me documentais alors ardemment sur toutes les manières d'améliorer son bien-être, et pour cause !
Ce "smooth", ce serait l'état dans lequel on se met, quand on arrive à faire quelque chose, de suffisamment difficile pour mobiliser ses compétences, sans être trop ardu pour s'y décourager.
Un genre de mots-fléchés à la bonne force, pas trop facile pour ne pas s'y ennuyer en alignant mécaniquement les mots sans avoir à les chercher, pas trop difficile pour ne pas s'endormir sur la première définition. Le juste équilibre entre son savoir-faire, et une visée supérieure, la vision optimiste de ses capacités.

Là, j'y étais, en plein. Quel bonheur !
J'avais épuisé mon quota. L'horloge marquait près de sept heures. Je devais encore aller voir mon père, et préparer le fagot d'allumage pour le poêle. Et rattacher la Rubita... Tout ça top chrono en dix minutes.
Avec Rubita, ça pouvait aller vite, comme prendre deux heures. Je me suis dit que si elle me faisait des difficultés, je la parquerais pour la journée dans l'étable estivale, là où d'ailleurs elle tournait gentiment, humant de ci de là un parfum de vacances. Ce changement agiterait un peu tout le monde, et la journée serait ponctuée de quelques meuglements à la ferme, pendant que je serais à la jardinerie. Ma foi...

Et bien, la chance me tint compagnie jusqu'au bout : ma Rubita revint à sa place, où quelques quartiers de citrouille supplémentaires l'attendaient. Elle huma l'abreuvoir, et son verdict fut totalement positif. Résolument, elle appuya sur le poussoir, but tranquillement à gorgées bruyantes, et releva son mufle dégoulinant, me regardant avec ce que je voulus prendre pour une immense gratitude.
Je l'attachai, lui murmurant de doux compliments à son oreille velue... et si fine.
Je refis un rapide tour de paillage, un tour de maison, et éteignis la lumière dans l'étable avant de remonter prendre mon café pour partir travailler.
Mes bêtes mangeaient, têtes relevées, belles à en presque pleurer. Quand j'avais en tête un grand et chaud sourire, ce "smooth" de si bonne compagnie.

Toute la journée à la jardinerie, le petit démon mauvais s'agita sur mon épaule, riant sardoniquement à mon oreille, se jouant de ma satisfaction peut-être hâtive.
Hier aussi tu croyais avoir réparé, et tu as vu ? Alors ne te réjouis pas trop vite, ce soir encore tu risques de déchanter !
Quelle peste, ce petit démon, quelle saleté !
Je n'arrivais pas tout à fait à le museler, à l'éjecter d'une chiquenaude et l'envoyer bouler dans les flaques.
Au retour à la ferme, douze heures après, agacée de ce petit démon grimaçant, je m'empressai d'aller vérifier mes espoirs. J'étais presque sûre de mon coup, mais pas tout à fait.
Mes frères allument l'étable avant de rentrer chez eux, le soir. Ca me fait une petite bienvenue dans la ferme sinon sombre.
Trop impatiente pour attendre d'avoir descendu l'escalier, je me penchai par le trou de distribution de foin du grenier : ma Rubita tendait sa grosse tête cornée, le râtelier vide disait déjà la bonne nouvelle, et, à travers les barreaux clairsemés je vis le bol, vide. Alléluia ! Et gloire aux cieux ! 
Le "smooth" revint en moi comme la vague sur la grève, emportant bien loin mes doutes et refaisant derrière elle plage lisse et claire.

Ce matin, sur la lancée, je me suis fait la révision de tous les abreuvoirs, toute forte de ma science nouvelle et éprouvée.

Il suffit de peu pour alimenter mes meilleurs espoirs. Peu aussi pour les égratigner...

















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