lundi 29 janvier 2018

29 janvier



29 janvier 2018 10h48

Mes rendez-vous en ces pages  sont devenus partie intégrante de ma routine rassurante.
Encore ce matin, le grand soleil lape les murs et le plancher de la vieille cuisine.
Bullou est là, yeux mi-clos dans la chaleur de son fauteuil ensoleillé.

Décidemment, j'aime cet endroit !

Ces deux derniers jours nous ramènent le beau temps.
La terre a besoin de sécher, toute gorgée des dernières pluies. La nature va bientôt utiliser cette ressource abondante, quand les arbres feuilleront, aspirant goulument l'eau nourricière.
Les paysages paraissent immobiles, d'un jour à l'autre, et pourtant une sourde activité de renaissance travaille en profondeur.










Des journées parfaites, où il fait bon prendre le soleil, dans l'air pur et vif.

Hier dimanche, j'étais à Rivière, chez mon grand mari.
Nous y avons retrouvé mes amies, et la journée a passé comme une flamme vive.
Nous avons été promener dans ces bois en bord d'Adour, où mes souffrances se sont apaisées quand elles devenaient trop lancinantes. 
Là aussi, l'eau avait monté, baignant les troncs bicolores des platanes immenses. Les chênes aux ramures serrées posaient leurs enchevêtrements noirs contre le ciel léger, les rais solaires cueillaient les cimes dans une lumière chaude.
D'autres promeneurs goûtaient comme nous les bienfaits tout simples de ce clément dimanche après-midi hivernal.
Nous avons bavardé, ri, nous avons tous senti cette belle amitié éprouvée depuis tant d'années maintenant.
Mes amies sont mes repères, et leur regard bienveillant éclaire mon parcours, comme j'espère éclairer le leur.

Je suis rentrée à la nuit, perdue dans des déviations pour travaux à l'entrée de l'autoroute.
Tous ces virages en boucles presque fermées, ces sorties en fuite, m'ont tant et si bien désorientée qu'il m'a fallu une bonne demi-heure pour me retrouver de nouveau au rond-point de l'entrée pour Rivière. C'est tout moi, ça !
Bah !! la voix sensuellement chuintante de Chimène Bady a adouci mon petit tourment.
"On ne peut jamais dire quel mal d'aimer sera le pire" dit la belle.
"On a les amours qu'on mérite" vocalise-t-elle aussi.
Je dirais tout autrement : on ne peut jamais dire, quel bonheur d'aimer sera le meilleur.
Et aussi : l'amour se savoure,  quand il est là, il ni ne se gagne ni ne se mérite. 
Mon avis, rien de plus. Le parolier de cette chanson devait être dans une période grise, sans doute. Je dois pouvoir comprendre ça !

C'est parfois facile d'être heureux, fluide et évident.
Et puis, ça peut très vite se heurter, s'effondrer en chaos stupéfiant.
Alors, quand on retrouve cette fluidité, cette évidence, on en goûte chaque seconde intensément.
Les blessures sont là, mais les  plaisirs aussi.
C'est sans doute un parti pris un peu benêt, et bien, j'en prends le pari ! Qu'est-ce que j'y risque ?
J'assume cette béatitude, je la revendique et la recherche partout et à chaque moment.

Je suis bien certaine de ne pas être la seule...





vendredi 26 janvier 2018

26 janvier



Vendredi 26 janvier 11h15

Pas de grand soleil aujourd'hui. J'ai bien fait d'en faire le plein mercredi !
La pluie a déposé des gouttes sur les carreaux. Le paysage derrière est détrempé, les couleurs foncées de toute cette eau accumulée.
La nappe phréatique sera réalimentée, cette année.

Je me suis attelée tout à l'heure à la cartographie locale ancienne. Ce Gegel vous fait remonter le temps en un clic...
Je ne me perds plus maintenant dans les vieilles histoires de famille. Non, là, je suis plutôt dans la géographie, retrouvant le tracé du vieux verger d'Agorreta, ces fruitiers plantés par mon grand-père.
En 1950, ils avaient une quinzaine d'années, et leurs couronnes sombres piquètent la photo aérienne, sinuant le long du talus. Ca dessine des courbes et des lignes, suivant la pente naturelle du terrain. Ca parle d'histoire, mais d'une histoire agréable et bucolique.







En ce temps-là, Agorreta se résumait à ces terres et à la ferme.
Ca paraît bien joli, vu d'en haut, et ça devait l'être.
Maintenant, c'est différent, plus peuplé, plus habité, plus animé, quoi.





Toujours ces petits biais fantaisistes dans mes numérisations : c'est vrai, ça, pourquoi toujours tout bien droit, hein ??

Ces considérations géographiques me rappellent les références de mon frère Beñat, pour expliquer sa maladie, la nôtre.
Pour imager la bipolarité, il expliquait comment il passait du pôle sud au pôle nord, par cycles.
Quand il aurait tant voulu se maintenir à l'Equateur, dans des territoires moins extrêmes.
Cet homme a la géographie planétaire en tête !

Moi, c'est plutôt le niveau de la mer : même si je ne sais pas nager, le milieu marin doit me rappeler le liquide amniotique du ventre maternel, où je devais me sentir en sécurité.
Enfin, sécurité toute relative, puisque je fus, à l'époque, secouée par un accident routier, le ventre de ma mère alors enceinte de moi allant s'écraser contre le volant dur.
De ce choc anté-naissance m'est resté un écrasement des cervicales, cette raideur de la nuque parfois douloureuse.
Je suis donc plus dans la notion aquatique, me représentant mes phases hautes comme la course survolant l'écume des vagues, d'un hors-bord lancé à plein régime, quand les épisodes sombres m'évoquent la plongée lente, pathétique et implacable du Titanic en coulée.

A chacun son imagerie, le tout est de s'y reconnaître !

C'est quand même un manque de chance assez déconcertant, de cumuler dans une seule petite tête ordinaire, deux pathologies pas si communes.
D'après Gegel toujours, (on trouve de tout, dans ce Gegel, des conditions de retraite jusqu'à la décortication de mes fameux canaux sodium-voltages brûlés), moins de 5% de la population est atteinte de bipolarité pathologique, et à peine 4 % souffrent de cette maudite maladie de Mesnière confirmée.
Comme quoi, il faut être maudit pour cumuler les deux...
A moins qu'il n'y ait un lien de l'un à l'autre, dans ces dysfonctionnements cérébraux-crâniens.
Après tout, entre fluidité voltaïque  et fluidité osmotique, il doit bien y avoir un rapport.
Des ions sodiums se bloquent en piquet de grève rouge. Des molécules baignant gentiment dans le liquide céphalo-rachidien oublient de se laisser gagner par la pression environnante, et se congestionnent, s'arcboutant contre les membranes un tantinet sensibles de la dure-mère cérébrale. Résultat des courses, la sensation d'un espace mouvant, flottant, tournoyant de plus en plus vite, un mal de mer force 12, avec toutes les joyeusetés qui vont avec.
Le même désordre que dans la cuve de mon surpresseur à eau, quand la membrane dégonflée barbotte comme une outre percée.

Toutes ces notions restent évidemment aussi fantaisistes que mes angles de numérisations. Il doit y avoir quelque chose, quand-même, là, dans ces grippages, ces bouchons de circulation mini molaires. 
Quelque chose que la science médicale n'a pas encore bien exploré.
Moi, plus d'une douzaine années d'études, sans compter celles de la spécialisation en neurologie, ça me fait beaucoup, maintenant. Je m'y serais bien attaquée, à une époque, mais là, le temps que j'en voie le bout, il ne m'en restera plus beaucoup, de ce bon temps, pour en tirer profit. Je laisse ça à de plus indiqués que moi, et, en attendant que la médecine progresse, je vogue comme je le peux entre les solutions proposées, sinuant de l'une à l'autre comme les rangées de pommiers de l'Agorreta 1950 !

Mon choc prénatal, une génétique avariée, une histoire ordinaire, avec son lot de bousculades, et des circonstances non atténuantes, tout ça s'est gentiment cristallisé en une conjonction étrécie, où je ne pouvais que me retrouver coincée.
Bah !! l'essentiel, c'est de trouver une issue, et, petit à petit, je crois bien que je vois mieux la lumière...

Tiens, revoilà même le soleil, un peu pâle, mais là quand même, happant les façades blafardes d'Orio, en face.

Je descends préparer le déjeuner.





mercredi 24 janvier 2018

24 janvier 2018



Mercredi 24 janvier 10h40

Je suis dans la vieille cuisine en haut. Le soleil rentre à flots, s'étire en langueur sur le tapis.
Deux autres étalés en langueurs, aussi, ce sont Txief et Pittibull. Les yeux à demi fermés, le museau sur les pattes allongées, ils se laissent baigner dans la tiédeur de ce soleil revenu.
Les oiseaux pépient autour du figuier du poulailler.
Bêtes et gens apprécient la belle lumière et la bonne chaleur de ce grand soleil d'avant printemps.
Quelques jours gris nous le rendent précieux, et bienvenu.
La petite aube de ce matin annonçait ce plaisir, avec ce petit nuage follet, d'abord éteint, puis étincelant de lumière vive.







De l'autre côté, derrière les branches saccadées de l'acacia nu, de petits flocons rosés s'amusent dans le ciel clair.





J'aime bien ces contemplations, et ne m'en prive jamais.
Ces choses de la nature me parlent et je les écoute.

J'étais jusqu'il y a peu persuadée de notre salut dans cet état naturel, loin des artifices et sophistications.
Je reste réfractaire à ces artifices et sophistications. Mes théories sur les odeurs primitives et les parfums synthétiques le disent assez.
Pour autant, je me méfie maintenant du tout naturel : moi la première, si j'avais été  laissée à mon état "naturel", je serais à l'heure qu'il est tétanisée en convulsions, ou délirante, si ce n'est perdue, plongée dans un état stuporeux.
Ou, à six pieds sous terre, terrassée par mon "état naturel" tourné contre moi-même.

Ces choses là arrivent : notre nature nous pousse parfois vers l'abîme. Elle nous y pousse d'ailleurs implacablement. Mais bon, il y a peut-être moyen d'en éloigner le terme, de cette chute abyssale, et de profiter du trajet, en attendant d'y être.
C'est ma visée, claire et bien en ligne de mire.

Je suis comme tout un chacun, j'ai envie de vivre au mieux, ce que j'ai à vivre.
De ne pas perdre bêtement l'occasion de le faire.
Mes à priori et autres idées préconçues ont vite battu en retraite devant ce bord de falaise abrupt, serré d'un peu trop près à mon goût.
Un sursaut salvateur m'en a éloigné. J'ai saisi tout ce qui se tendait vers moi, naturel ou pas.
La molécule chimique proposait son aide : va pour la molécule !
Nous faisons elle et moi bon ménage, maintenant. Mon regard sur l'industrie pharmaceutique est devenu bien amical, depuis que j'en éprouve les bienfaits manifestes.

Ah ça... il doit y avoir bien évidemment deux trois écueils à la chose : une rate engorgée, au court bouillon ?, ou un rein encrassé me le rappelleront sans doute. J'essaie de prévenir au mieux les dégâts. De deux maux, choisir le moindre.
C'est un choix, un essai, un espoir, quoi !
Pour le moment, mon espérance vive est nourrie en suffisance, et je garde confiance en cette chimie salvatrice.
Il y a quelques siècles, les gens comme moi, épileptiques, bipolaires et autres possédés, on les mettait sur un bûcher, ou au cachot, fermement enchaînés.
Comme quoi, au regard de l'éternité des temps, j'ai eu chaud aux fesses...

Je me suis évidemment renseignée sur les arcanes de mon mal.
Des spécialistes, neurologues, psychiatres et autres professionnels de la cervelle m'ont éclairée.
Je n'ai pas tout compris, je l'avoue.
J'ai retenu une histoire d'activité électrique anarchique, de neurones grésillant comme les vieilles gaines d'éclairage de l'étable. Il était question de transmissions manquées, un peu comme une passe de rugby passée à côté, l'information partant bien, mais arrivant ailleurs qu'à destination. Mince !!
Des canaux sodium-voltage bloqués retenant des ions, positifs ou négatifs, je ne sais plus, empêchant le transfert d'autres ions, négatifs ou positifs, eux, je ne sais toujours pas, et perturbant salement la fluidité de la circulation de l'information.

C'est un peu compliqué, un cerveau. Pas facile de démêler l'écheveau de ces circonvolutions enchevêtrées.  
La molécule amie apaise toute cette activité débordante et néfaste. Elle refroidit la surchauffe, et évite les étincelles.
Je la regarde avec gratitude, lovée dans les plis de la paume de ma main, et la happe comme on prend la potion magique : animée d'une foi ardente.

Ce petit "Lacmital", comme j'aime à le nommer, mon ami lacté au goût de cassis, cette toute petite pilule carrée aux bords gentiment arrondis, cette molécule de synthèse issue de la chimie la plus lourde et bien éloignée de l'herbe médicinale glanée dans le fossé, cette molécule, je me l'aime, comme on aime ce qui vous fait du bien.
Oui, je préfère Lacmital à Lamictal, plus ami mais moins lacté, tout de même, moi, paysanne éleveuse trempée dans le lait depuis ma toute petite enfance. Bien mieux aussi que Lamotrigine, rigide mou gelé, sans saveur ni amitié.

Ma petite molécule amie, elle me réussit. Pour le moment. Pour l'avenir, j'ai pris le pli maintenant de ne pas me fatiguer à en anticiper les augures. J'ai pris ce pli de le laisser pour après, préférant prendre le moment présent pour tout ce qu'il m'offre.

Je ne suis évidement pas sûre d'être tirée d'affaire. On ne peut jamais l'être, l'affaire pouvant être un jour ici et le lendemain là...
Chaque jour passé me conforte tout de même dans l'espérance ferme de pouvoir me sortir de cette passe mauvaise, et de continuer mon chemin hors de ces ornières profondes.
L'industrie pharmaceutique lisse mes chaos comme je lisse la boue de la sortie d'étable avec ma bennette.
Les pluies tomberont toujours, mais l'eau passera plus loin.
Mon cerveau s'animera aussi tant que je vivrai, je l'espère, avec autant de vivacité que possible, mais sans précipiter mes neurones dans un tumulte destructeur.

Je vais me le reposer, ce cerveau. Je vais me le bichonner, comme l'athlète prend soin de ses muscles, pour qu'ils lui durent.
Pour aujourd'hui, ce sera longue promenade au grand soleil avec les chiens.
Soins des vaches et des gens.
Soin de moi... et des autres !







lundi 22 janvier 2018

19 au 22 janvier



19 janvier 2018 11h20

Mes logistiques m'ont tenue jusque là.
J'ai souvent l'impression de ne pas avoir grand chose à faire, puis, d'une tarte à une lessive, des mangeoires à vaches curées à quelques vitres à laver, finalement, la matinée me passe !
J'aime assez, une saine activité, un rythme soutenu, mais pas trop. L'impression de faire, sans celle d'être à la course.

J'ai ce matin entre autres mis fin à un petit agacement domestique : le bâton de mon père, cette simple branche de frêne séchée, qui lui sert de canne.
Ce bâton en lui même ne causerait pas de problème. Simplement, mon père, à ses heures perdues, assis sur le banc, au soleil, ou alors à la table de la cuisine, en bas, aime bien scander le temps qui passe lentement : quoi de mieux qu'un bâton à taper contre le sol ?




Ce tac-tac-tac tout sec, tout plat, en cadence, pas très fort, mais suffisamment pour résonner assez loin alentour, ce tac-tac-tac finissait par m'horripiler. Ce genre de choses insignifiantes que l'on ne devrait pas prendre en compte, que l'on sait ne pas devoir prendre en compte, et que l'on prend en compte quand-même...
En fait, c'est le genre de chose qui vous investit, sans que vous les ayez voulues. Cette invasion insupportable  rend la chose, aussi insignifiante et objectivement anodine qu'elle soit, insupportable elle-même.
Je n'ai peut-être pas bien compris le mécanisme véritable du phénomène, mais j'en ai suffisamment expérimenté le désagrément, à cette occasion, et à d'autres, toutes aussi déraisonnables, et pourtant hors de portée de ma capacité à m'en préserver.

Ne sachant pas comment amortir le symptôme, je tâche d'en corriger la cause. 
Cette canne, ce bâton, je l'ai par le passé équipé d'une pièce en caoutchouc. Pas du tout un tampon de canne, non, ce n'est pas le genre de la maison, d'utiliser les pièces à leur destination première. Non, j'avais détourné un embout du piston de la trayeuse, pile-poil à la bonne dimension, pour le visser sur le bois. Ca avait tenu un moment, puis, à force, l'usure avait laissé la vis à nu, rendant le bruit de la canne sur le sol encore plus crispant, en plus d'en rendre l'usage un peu dangereux, le métal ripant facilement sur le carrelage, par exemple.

J'avais enlevé la vis, et laissé le bois brut en l'état, tout content de résonner sèchement...
Ce matin, je me suis décidée à remédier à cet ennui : ces jours-ci, je remédie beaucoup !

Au passage, la Rubita ne s'est même pas chiffonnée d'avoir été accusée à tort d'être responsable de la fuite de son abreuvoir.









Non, brave bête, elle ne me tient même pas rigueur de cette coupable pensée. Sa mère avant elle, ma regrettée Pollitta, était bien placide aussi.







Enfin, jusqu'au jour où elle a vu le Petit Breton dans le champ, trop près de son petit Xokorrito, et l'a coursé, nous coursant dans le même temps, Olivier et moi. 
Il y aurait à creuser dans la psychologie animale, brute et instinctive, loin de la pollution de nos conventions civilisées.








Laissons-ça, c'est de l'histoire ancienne !

J'en veux retenir ce contentement de Petit Breton rassasié, confortablement étalé dans la litière fraîche.
Je lui ai donné ça, même si ce n'est que ça...





Ce matin, donc, j'ai encapuchonné le bâton de mon père d'un tampon de canne, impeccablement ajusté à son diamètre. Quelle chance !
Ce tampon de canne, je ne l'ai évidemment pas acheté, non, non, non...
Jean-Michel me l'a trouvé dans sa montagne de Zugarramurdi. Les marcheurs équipés perdent souvent ces embouts. On en trouve paraît-il beaucoup.
Ma foi, celui là est aussi bien en bout de canne de mon père, qu'à polluer la montagne !
Et, pour moi, quelle volupté, quel confort, ce Tchunk-tchunk-tchunk, souple et rond, bonhomme et feutré.

Non, vraiment, peu de choses suffisent à me faire voir la vie autrement, ces temps-ci !


Dimanche 21 janvier 2018 19h40

Je passe vite fait pour faire un tour de maison par ici.
J'aime bien parcourir les pièces de la ferme, avant de me retirer dans "mes appartements" pour la nuit.
Tout en ordre, paisible, bêtes et gens rassasiés et assagis pour la nuit, j'ai le sentiment d'une plénitude méritée.

Les enfants d'Olivier sont venus en famille déjeuner à la ferme.
Le temps a été assez accommodant pour nous autoriser une belle promenade le long de la baie.
La Bidassoa grise, les bateaux blancs, Fontarrabie ocre.
Une harmonie dominicale apaisée, là aussi.
Olivier heureux parmi les siens, de jeunes adultes sympathiques et pleins de projets d'avenir. De tout petits enfants, insouciants et innocents de nos tracasseries souillées.
Ca nous fait du bon air à prendre, aussi bon que les embruns marins sur nos vieilles peaux !

Lundi 22 janvier 2018 11h

La journée d'hier me remonte.
J'ai aimé cette jeune compagnie, ces rires, mon grand mari tout satisfait et fier des siens.
Je le comprends : ses enfants et petits-enfants sont beaux, et leur enthousiasme fait plaisir à voir.

Notre promenade touristique le long de la baie a aéré ces jeunes urbains, peu usagers des odeurs lourdes de l'étable.
Je comprends leurs narines pincées. Quand on est pas coutumier de l'élevage, la brusque immersion est un peu étouffante...

Cette odeur, moi, je ne la sens plus, j'y baigne !
Quand je suis ailleurs, par contre, en milieu clos, les fragrances rustiques de la ferme me parviennent, accrochées à mes vêtements. J'ai toujours la tentation de repasser par l'étable, quand je m'apprête à quitter la ferme. En passant par l'étable, j'ai évidemment la tentation d'aller retirer le foin tombé dans les abreuvoirs, d'enlever un tas de bouse encore fumant.
Pour finir, et avant de partir, j'ai encore la tentation de passer la main sur le flanc rassasié de mes bêtes, de leur frictionner l'échine ou de leur masser l'entre-cornes.
Toutes ces tentations bout à bout produisent une imprégnation de l'ambiance bovine, sur ma tenue de sortie...
Les gels douche, adoucissants parfumés et autres sophistications modernes artificielles abdiquent en armée défaite devant ces assauts primitifs, soulevés en hordes sauvages.

Le résultat, quelques brins de foin accrochés aux lainages, quelques poils de vache retenus en bout de manches, et cette odeur, chaude et enveloppante, charriée partout.
Cette odeur perçue en milieu manufacturé, dirait-on, loin de l'organique primitif.
Nous sommes issus de ces odeurs d'entrailles, pourtant, mais elles nous assaillent trop durement, maintenant.

Je suis la première à allumer des bougies de senteurs chez moi. A me laisser séduire par ces parfums bois précieux, bambou de chine et autres attrape-nigauds artificiels et synthétiques.
Dans l'étable, pourtant, ces mêmes parfums me dérangent, comme ils dérangent mes bêtes.
Là où l'authentique reprend le dessus, les mièvreries de ma sensibilité olfactive biaisée n'ont plus droit de cité.

Comme quoi, je suis un peu tout à la fois : bête avec mes vaches (comment ça, sans aussi...), et humaine soulagée de s'être élevée (?) de sa condition animale, ailleurs.
Tant que je le pourrai, j'essaierai de garder mes deux piliers assemblés, de ne pas m'écarteler au point de perdre le soutien nécessaire de l'un... et de l'autre !




mercredi 17 janvier 2018

15-17 janvier



15 janvier 2018 10h40

Ce matin, l'aube était comme souvent bien jolie.






Je n'ai pas réussi un vidage de bennette satisfaisant. Le fumier du jour s'est déversé bien loin de la pile, en tas effondrés et lamentables. J'essaierai de ramener tout ça à bon port mercredi, en poussant avec la caisse chargée. Si je n'y arrive pas, Antton s'en chargera vendredi, avec la
fourche. La pile s'élève, le fumier travaille là dessous. Bien !




Je surveille mes citrouilles, éliminant les parties pourries pour conserver la chair saine. Les grains germeront dans le fumier, si on leur laisse le temps de le faire, ce printemps. En principe, il sera étalé et enfoui avant. Nous verrons bien, selon la saison.

Maintenant, le soleil éclaire joliment la vieille cuisine, en haut. Cette vieille cuisine repeinte en bariolé, où je me sens bien pour écrire.
Pour le moment, Bullou se prélasse, lovée dans le cabriolet grenat. Cette petite chienne est une bête de salon, le matin, recherchant dans tous les fauteuils de la ferme son confort. Ensuite, elle redevient petite chienne de ferme, courant allègrement dans la boue et les flaques, pour revenir au soir dans ses points de chute favoris. Une vraie vie de chienne, quoi !

J'ai repris ce matin mon chantier à l'étable, examinant la meilleure possibilité de rénover mes râteliers défaillants. Tout va bien du côté de l'abreuvoir de Rubita. Elle boit, relève la tête, et l'eau s'arrête : Alléluia !




C'est crispant, je n'ose pas encore dire, c'était, cette mouchette d'idée en coin de tête, me représentant la fuite d'eau dans l'étable. J'ai maintenant réuni toutes les conditions pour vivre mon élevage en totale sérénité, ce n'est pas pour me laisser emmerder par un ennui technique mineur !

Plus de vêlages à surveiller, en redescendant plusieurs fois par nuit quand le terme approche.
Plus d'inquiétude à se demander si la voisine de stalle ne s'est pas couchée en travers, empêchant la première de se coucher à son tour : de voisine de stalle, il n'y en a plus !
Plus de tracas à s'imaginer le tout petit veau écrasé par sa mère, comme c'est malheureusement déjà arrivé.
Plus de surveillance d'un pis gonflé de lait où la mammite a vite fait d'enflammer un ou autre trayon : ma Bigoudi est en toute fin de lactation, et je me contente de la vider une fois par semaine, l'histoire de quelques minutes à peine. Et encore, ce sera bientôt fini !

Mes vaches maintenant me donnent du plaisir, et seulement du plaisir, sans peine. C'est ce qu'il me faut.
Alors, les soucis inhérents à l'installation, je vais les neutraliser, en révisant sérieusement la dite installation.
L'étable est bien vieille. Je ne veux surtout pas la rendre moderne, froide et métallique. Je la veux douillette, marquée de sa longue histoire, mais fonctionnelle tout de même. Les abreuvoirs demandent parfois révision. Ca, je fais, périodiquement. Les séparations de stalles et les auges sont bétonnées, prêtes à défier de nombreuses années encore. Elles marquent évidemment des traces d'usure, les arêtes arrondies parlent de toutes les bêtes passées ici, de tous ces frottements, "gratouillages" et autres occupations de la vache oisive à l'attache en hiver.
De ce côté là, pas de suivi particulier à assurer.

Quand j'aurai arrangé ce fichu râtelier, tout sera parfait, dans le meilleur des mondes.
J'observai ce matin mes vaches grappillant avec gourmandise leur foin.
J'ai entamé dernièrement ma réserve de balles de ce printemps, venues de ce champ de la montagne, comme nous disons, arpenté durant ces semaines sombres où je fatiguais mon mal-être en marchant dans les bois et les champs de la montagne, justement.
Ca marchait dans les bois de Rivière, et ça a aussi marché ici.

Ce foin de l'année est parfumé, craquant, savoureux. Mes vaches ferment les yeux de plaisir, quand elles en tirent des bouchées, et les mâchent sensuellement.
Je regarde Beltza déposant sa bolée dans l'abreuvoir, pour sélectionner les meilleurs brins.





Evidemment, cet abreuvoir est juste à la bonne hauteur pour l'opération. La vache broute la tête penchée, naturellement : son herbe nourricière est là, en bas. Ces râteliers en hauteur les obligent à lever la tête. C'est peut-être bon pour leurs cervicales, cette amplitude dans le mouvement garantissant souplesse et fluidité. Pour autant, je me demande si, un peu plus bas, ce ne serait pas tout aussi bien. Je pourrais ainsi appuyer mon râtelier sur les murs de séparation, solides et pérennes, en biais. Le foin tombé du grenier tomberait à peine plus bas, et voilà !

Je dois quand-même tenir compte du volume de la tête de mes vaches, quand elles mangent à l'auge. Il ne faudrait pas que pour attraper les gourmandises en supplément de leurs rations de foin, elles me démontent mon ouvrage !
Observations, observations, mesures fines et études patientes.
Je vais faire tout ça cet hiver, pour mettre en œuvre en été, sans doute, quand les vaches au pré auront déserté la vieille étable.
C'en sera fini de ces tiges disparates enfilées tant bien que mal, à la place des barreaux manquants, aussi disgracieuses que des dents anarchiques dans une bouche négligée.

Toujours, un petit projet me tire en avant. J'aime cette marche positive, cet élan raisonnable et distrayant.
J'ai des appuis : mes frères et mon grand mari m'aideront. Nous discuterons, argumenterons, réfléchirons ensemble. De tout ça sortira quelque chose, quelque chose dont nous serons contents, et fiers, tout simplement, de la tâche partagée et mûrie en commun.
Mes vaches mettront quelques jours à accepter leur nouveau logis, et, je l'espère, s'en trouveront mieux. 

Je tourne beaucoup autour de mes vaches, c'est vrai. J'y trouve plaisir et apaisement. J'y trouve ce dont j'ai besoin, et envie, maintenant.
Je revendique et assume ce besoin et cette envie. J'en savoure les fruits, tout aussi simplement que mes vaches savourent leur foin...


Mercredi 17 janvier 2018 10H30

Le repas est en cuisson, en bas. J'entends d'ici mon père et la jeune kyné bavardant avec animation. Toutes ces visites maintiennent l'homme alerte, et gai !
Je suis assez contente de moi, ce matin. (Encore ?...)
J'ai remplacé avec facilité un ensemble palette et ressort, dans l'abreuvoir du fond de l'étable, celui où mes vaches sont en estives.
Je suis à fond dans les abreuvoirs, ces jours-ci. Le râtelier attendra, l'eau, non !
C'est curieux cette relation à l'eau que j'entretiens : une peur d'en manquer, une crainte exagérée de la fuite, (et, à Agorreta, Dieu sait que l'installation en est coutumière, je devrais y être aguerrie).
Je ne sais pas nager, non plus. je suffoque dès que le niveau de l'eau dépasse mon menton. Les essais d'Olivier pour m'apprendre n'ont pas été concluants.  Il faut dire que l'homme est vite distrait : au lieu de surveiller attentivement mes brasses maladroites et craintives, il se laissait aller à regarder les avions au décollage ou à l'atterrissage, sur l'aéroport tout proche de Fontarrabie. Quand ce n'était pas une jolie baigneuse, aggravant ma panique d'une pointe aigüe de jalousie ! Résultat, à 53 ans, habitante d'Hendaye, cité balnéaire s'il en est, je ne sais pas nager !
Je me souviens vaguement de séances de douches, enfant, où ma mère, sans doute pressée par cinquante choses à faire, m'aspergeait brutalement d'un jet agressif. Il doit m'en être resté quelque chose, irraisonnable mais si profondément ancré que je ne puis en surmonter l'appréhension.
Je me souviens aussi m'être enfermée une fois dans cette petite pièce verte, attenante à la cuisine, notre salle d'eau d'alors. Il avait fallu tout un temps, pour que je comprenne enfin les explications de mes parents et frères, qui, de l'autre côté de la porte, essayaient de me faire tourner la clef de verrouillage dans le bon sens. Je confondais déjà droite et gauche, à l'époque, en plus de les comprendre inversés, et ma panique ne devait pas fluidifier mon entendement.
Une expérience traumatisante ? Peut-être...
Toujours est-il que l'eau et moi, c'est une histoire mystérieuse.
Dernièrement encore, ce printemps, une intervention nécessaire pour vanner nos différents tuyaux d'arrivée a alimenté chez moi une inquiétude vive, pas tout à fait infondée, certes, mais bien amplifiée en rapport des risques véritables.
L'opération menée à bien sans incidents, j'ai sombré dans une sieste profonde, quand, depuis des semaines et des semaines, une tension intérieure implacable ne m'autorisait que des assoupissements superficiels. Comme quoi !

Sans aller jusqu'à la négligence de cet homme, qui, se rendant chez le médecin pour sa cheville douloureuse, ne s'était lavé qu'un pied, et fût tout marri quand le médecin lui enleva la seconde chaussette pour pouvoir comparer, et exposa ainsi au jour une crasse coupable, j'étais moi-même dans mon jeune temps suffisamment éloignée des choses de l'eau, pour entretenir un état d'hygiène assez moyen... Bah ! je n'en m'en suis pas si mal portée, même si, maintenant, on ne saurait se passer de la douche quotidienne. Ainsi va l'évolution de l'homme, l'éloignant jour après jour de sa nature organique !

Pour en revenir à mes préoccupations du moment, je retourne à mon étable.

Ma satisfaction inhérente à l'abreuvoir de Rubita n'a pas fait long feu...
Je pensais que ma petite vis de réglage de la pression avait résolu le problème : je me trompais.
Je ne comprenais d'ailleurs pas trop bien comment ça avait pu marcher. Je me disais que, sans doute, la pression d'arrivée trop forte sollicitait rudement quelque joint en fin de course, ici ou là. L'affaiblissement de ce flot impétueux avait du soulager le caoutchouc, et lui permettre de juguler le courant d'arrivée.
Un de ces petits mystères dont on fait très bien son affaire, quand les choses tournent rond.
Malheureusement, lundi soir, je déchantais : le petit filet d'eau impertinent sinuait dans la rigole d'évacuation, me narguant sournoisement.
Je m'approchais de ma belle rousse : son abreuvoir était rempli, de foin et d'eau, et débordait, goutte-à-goutte. Mince, mince et re-mince !!
Je repris mon couteau à citrouilles à la lame arrondie. Oui, je n'avais pas de tournevis plat sous la main. J'ôtais tout d'abord le foin mouillé. Agenouillée, apaisant de quelques mots doux susurrés ma Rubita excédée de tous ces désagréments, je redonnai un tour à cette petite vis si obligeamment mise là.  Non seulement, l'eau dans le bol continua son avancée, mais en plus, un crachotis bulla à la pointe de mon couteau, à l'extrémité de la vis, donc. Tiens donc, le mal gagnait du terrain ! Mauvais, ça, très mauvais...
Il était plus de huit heures du soir, je n'avais personne sous la main, et la seule solution pour éviter l'inondation dans l'étable était de couper l'eau des vaches. Encore heureux, il y a à la ferme un robinet d'arrêt pour cette partie, quand pour le reste, rien n'est isolé. Moindre mal, mais mal quand-même, puisque les bêtes ont besoin d'eau, de beaucoup d'eau, quand elles sont nourries au foin sec. A vue de nez, je dirais une petite trentaine de litres quotidiennement par tête. Ca fait pas mal de seaux à transporter, depuis la cuisine, pas mal de temps à passer en aller-retours. Tout ça, pour un seul abreuvoir défaillant. 
Je me désolai, me lamentai, mais bon, je ne voyais pas trop d'alternative. 
Pour changer cet abreuvoir, il allait falloir une mise en oeuvre importante : une meuleuse, sans doute, puisque les tire-fonds grippés, n'allaient pas gentiment venir à la clé, une perceuse percutante pour repercer dans la pierre, un plombier ou assimilé pour raccorder le tuyau de cuivre ou de plomb, je ne sais pas au juste, au nouvel abreuvoir. Par chance, de nouvel abreuvoir, j'en ai toujours un ou deux en réserve. Pour le reste, rien, berniquette, nada !
Consternation et malédiction !

Rubita me considérait de son œil rond, les autres levaient la tête par dessus les murettes, se demandant de quoi il en retournait, là.
Examinant mieux la situation, je me dis qu'avant cette mise en oeuvre extrémiste et massive, il y avait peut-être moyen de jouer plus petit.
La petite vis de réglage, je savais la changer. Une simple bague à retirer, puis, elle vient presque toute seule, s'extrayant de son logement comme une œuf coque qu'on écaille.
J'avais coupé l'eau. Je ne risquai pas, comme au champ, de recevoir le jet dans l’œil. Oui, parce-qu'au champ, pas de vanne d'arrêt : là, il faut aller couper carrément au compteur, à un petit demi-kilomètre de là : très commode !

Toujours agenouillée, la Rubita soufflant de plus en plus en bout de chaîne, je tapotai la bague métallique, un peu encrassée sur le filetage. Une rotation musclée de la clef multiprise, et la bague tourna, gentiment. Alléluia ! Je libérai la vis plastique, et revins sous la lumière pour l'examiner. Je remerciai au passage mentalement le cousinou Pelli de nous avoir si obligeamment cet été rafraîchi l'éclairage.
Pendant ce temps, Rubita examinait le bol, s'en méfiant, pas tranquille.
Ma petite vis ne semblait pas mal. Pourtant, le joint tout chiffonné au fond de la gorge paraissait bien rétréci. L'eau là dessus devait s'amuser à passer, comme on saute allègrement le gué.
Qu'à cela ne tienne ! Des vis de rechange, j'en ai !
Je farfouillai dans le placard de l'étable, dont l'organisation laisse perplexe, et trouvai ma poche à sanitaire d'élevage. Perdu au milieu de trois palettes rouillées et quelques ressorts joueurs, un petit emballage presque neuf, avec dedans trois vis plastiques de réglage de pression pour abreuvoir à tige : merveille et soulagement ! J'avais sous la main de quoi intervenir efficacement.
Je revins auprès de ma rousse, elle se recula. Je glissai voluptueusement le cylindre dans son logement, remis la bague laitonnée, et serrai le tout avec vigueur, mais sans forcer.
J'ai ainsi quelques notions de bricolage amateur, Dieu merci. Dans une ferme, c'est souvent utile.

La soirée s'avançait. Le lendemain, hier, je travaillais à la jardinerie. L'heure du réveil arriverait vite, si je passais le début de nuit en plomberie.
Je n'étais pas sûre de l'efficacité de mon intervention, mais j'y croyais, comme on a la foi, sans trop savoir.
J'appelai Olivier, comme je le fais tous les soirs. Nous discutâmes de cet abreuvoir, convenant tous les deux que, puisque j'avais changé une pièce, peut-être pas maîtresse mais tout de même, il y avait de bonnes chances que ce soit la bonne, pourquoi pas ?

Je montai dans mon antre. Pratiquai, puisque c'est maintenant la règle civilisée, les soins d'hygiène quotidienne, et m'apprêtai à me mettre au lit.
Un petit diable grimaçant s'agitait dans un coin de ma tête : l'abreuvoir, avait-il bien arrêté de fuir ? N'y avait-il pas en ce moment même une vilaine souillure humide aux pieds de ma Rubita ? Ma petite vis suffirait-elle à elle seule à solutionner l'avarie ?

Bon, inutile de se coucher avec toutes ces questions en tête. La réponse était là, en bas. Si tout allait bien, je dormirais satisfaite et tranquille. Si ça n'allait pas, autant le savoir tout de suite, fermer au moins l'arrivée d'eau, et aviser, plus tard.
Je descendis, en robe de chambre, mules au pied. Dans la rigole, un petit filet d'eau claire. Aïe, aïe, aïe... Quel dommage ! Ma petite vis n'avait pas suffi, pauvrette !!

J'approchai, le bol plein suintait sur la litière déjà mouillée, Rubita se reculait au maximum de ce bol maudit.
J'examinai, ne compris pas davantage qu'avant. Histoire de tenter quelque chose, je tournai la vis pour, d'après moi, la fermer complètement, et empêcher ainsi l'arrivée de l'eau dans le bol. C'était un terme moyen tout à fait acceptable : Rubita n'aurait pas d'eau, mais les autres abreuvoirs restaient alimentés. Je n'aurais qu'à abreuver ma Rousse au seau, jusqu'au mercredi, jour de repos où je trouverai bien un moyen meilleur d'arranger la chose.

Contrariée, mais pas tout à fait abattue, je remontai me coucher.
Evidemment, je dormis mal : les mêmes diablotins continuaient leur danse maligne, alimentant à qui mieux mieux mes vieilles peurs enfantines. 

Mardi matin, hier, cinq heures : en avance sur mon horaire habituel, je descendis à l'étable.
La rigole mouillée me tendait sa grimace. Ah... la vis ne fermait donc pas complètement l'arrivée d'eau. Zut !
J'évaluai en m'approchant les dégâts. Bol plein, débordant goutte à goutte, Rubita assoiffée, n'ayant pas mangé son foin, et ne voulant pas s'approcher de son abreuvoir. Litière détrempée. Spectacle navrant pour l'éleveur soucieux du confort de sa bête et de la facture d'eau !

Je compris que ma Rubita était inquiétée par ce chuintement persistant venu du bol. Quelques jours avant, quand j'avais remarqué la fuite, elle avait déjà boudé son foin, comme le font les vaches quand elles savent qu'elles n'auront pas d'eau à disposition. Elles sont savantes, ces bêtes, pas d'eau, plus de foin, même si le râtelier devant elles en est plein.
Mes oreilles défaillantes me préservent de ces bruits agaçants. Ils me privent aussi de leur alarme à prendre en considération, compensant bien mal par ces acouphènes inutiles et entêtants. Très embêtant, ça, embêtant, mais là, alors... Je fais avec.

Ma Rubita par son attitude me renseigne bien mieux que les meilleures oreilles. Si elle se recule, ne voulant pas boire alors qu'elle a soif, c'est bien que quelque chose la fait reculer. Là, il n'y a pas bien loin à chercher : soit l'abreuvoir est souillé et il faut le nettoyer, soit alors ce petit bruit de la fuite sifflant obstinément la dérange.
J'utilise aussi mes chiens, pour pallier mes manques, comptant sur leur ouïe pour m'avertir de l'arrivée de quelqu'un dans la cour, ou alors, par exemple, d'un cycliste, dans mon dos, quand nous nous promenons par les chemins creux.
Ces bêtes sont mes bâtons de marche, mes guides et mes bergers !

Hier matin, je n'avais pas la journée devant moi. Une heure, une seule, distraite du programme bien cadré de ma logistique d'avant la jardinerie.
Je soignai tout le monde, distribuant les rations. Rubita mangea comme les autres, les quartiers de citrouille rafraîchissant la désaltérant déjà.
Je paillai de frais. Chez Rubita toujours, beaucoup de litière mouillée, lourde et spongieuse : une désolation ! La pauvre bête en avait les genoux tout trempés, et sa robe fauve fonçait d'avoir couché dans l'humidité. Je souffrais pour elle d'un tel inconfort, plus qu'elle-même, peut-être.

Ensuite, je retournai à mon placard magique, extrayant de ce fatras un bol neuf, dûment équipé de son poussoir et de tout le système attenant. Je posai ma trouvaille sur l'établi maison : le couvercle de la réserve à grains.
Mal reposée de ma mauvaise nuit, les oreilles bourdonnantes, je pratiquais d'abord deux ou trois respirations larges et profondes, pour m'oxygéner optimalement le cervelet. Comme les grands sportifs avant l'épreuve.
Je pris la chose en main, l'examinai à la pleine lumière (encore merci Pelli).
Lors de mes observations appliquées des jours derniers, un gros écrou de serrage en haut du piston de la tige d'amorçage, ce poussoir à incliner pour libérer l'eau dans le bol, m'avait interpellée.
Tiens, m'étais-je dit, serait-ce simple de changer cette tige ?
En effet, l'écrou maintenant le poussoir était démontable. Aaaaah... Je tenais là une piste fameuse et alléchante.
Ma petite multiprise un peu déglinguée bien en main, je serrai les mâchoires, et tournai. J'aime bien ces outils-là. Je préfère  les clefs à molettes et autres pinces étaux. Le transfert du mouvement de rotation horizontal à l'amplitude verticale de l'ouverture des mâchoires de serrage m'a toujours fascinée. Plus ces clefs sont grosses, davantage elles m'attirent. Encore un transfert infantile mal digéré, je pense...

Ce matin là, je n'avais à disposition que la vieille pince multiprise de ménage, aux articulations tellement relâchées qu'elles glissent trop facilement d'un cran à l'autre. Il faut la tenir ferme, et ajuster parfaitement la prise. Le restant de l'outillage, les fameuses clefs à molettes et pinces étaux de mes fantasmes, est dans l'atelier de mon frère, et par ces jours mauvais, la grande porte métallique de l'atelier en question est fermée. Ce ne serait pas un obstacle, si ladite porte ne pesait pas un âne mort, et ne requérait pour son ouverture une poussée titanesque. Arcbouté contre le pilier, tous les muscles douloureusement bandés au point de claquage, on y arrive, oui, mais bon !

Quand je peux éviter un tel effort, je l'évite. Hier matin, avec ce que j'avais sous la main, je me le sentais bien. Beaucoup d'optimisme et un brin de bonne volonté remplacent la qualité de l'outillage, parfois.

Allez, allez, ne voulant pas capituler sans combattre, je tentai le coup de la dernière chance.

J'avais en tête les palettes de l'autre système : un ressort, maintenu sur le haut de la palette, couplé à une tige avec un tampon caoutchouc au bout, au niveau de l'arrivée d'eau, le tout maintenu ensemble et dans le bol par une tige métallique passée de part en part.
La vache pousse la palette, le ressort se tend, libère l'arrivée d'eau, chuintant lestement dans le bol.
La vache relâche la palette, le ressort reprend sa position initiale, et le tampon se remet en place, bloquant le passage de l'eau.
Un système assez simple, bien rôdé. Il fallait prévoir un minimum d'équipement : en tout premier lieu, la bombe de dégrippant, pour ramener un peu de coulissant dans le mécanisme encrassé. Une pince pour extirper la goupille en bout de tige de maintien. Un petit martelet et un tournevis suffisamment long et fin, pour tapoter la tige métallique de maintien sus-citée, et la faire glisser hors de son logement, libérant les pièces. Attention, pas de coup sur la fonte, elle ne pardonnerait pas, et là, c'est bon pour le changement de bol, une toute autre affaire !
L'ancienne mécanique démontée, on replace la neuve, ou une moins ancienne dont on espère une rallonge d'activité...
Là il faut refaire le montage, engager la palette dans son logement, insérer la tête du ressort dans le creux prévu, présenter tout ça en face du téton pourvoyeur d'eau. La difficulté vient souvent de la longue tige de maintien à faire coulisser dans les trous, quand le diable de ressort neuf fait des siennes pour dévier la trajectoire idoine.
Evidemment, le tout agenouillé dans la litière, avec souvent une vache curieuse comme assistante pour  faire de l'ombre quand il y aurait bien besoin de la pleine lumière. Au passage, une poussée de mufle ou un petit coup de corne aident bien, aussi.

Ici, la nouveauté du système faisait innovation.
J'avais en main la pièce neuve. Je voyais parfaitement en objectif la vieille défectueuse à remplacer. Elle ne se laisserait sûrement pas dévisser sans résister. Là encore pschitt pschitt, quelques giclées du dégrippant magique.
Rubita n'en pouvait plus. Elle roulait des yeux ronds, tirait sur sa chaîne. J'allais avoir besoin de tapoter l'écrou pour le décoller du filetage. Elle allait bondir.

Mes vaches sont rentrées depuis Toussaint. Détacher ma Rubita allait me l'exciter comme une grosse puce. Elle allait batifoler de ci de là, et la remettre à sa place demanderait le temps qu'elle se fatigue d'une liberté enivrante. Ma foi, je ne voyais pas le moyen de faire autrement.
L'heure d'avance s'amenuisait. L'horloge ronde au mur de l'étable me rappelait à l'ordre.
Je détachai ma rousse, tirant sur la chaine pour délier les brins. Elle se recula aussitôt, étonnée de se sentir libre, contente de pouvoir reculer, et s'éloigner de toute cette agitation dérangeante.
En quelques foulées maladroites, engourdie par l'absence d'exercice, elle fit quelques bonds dans le fond de l'étable, mais sans plus. Les autres la regardaient avec envie, tirant elles aussi sur leur chaîne, roulant doucement un appel dans leurs gorges longues.
Pas plus d'agitation que ça, tout de même. Ca allait. 
Je fus agréablement étonnée de la docilité de mon écrou, et le changement de la pièce ne prit que quelques secondes. La petite vis de réglage ne laissait passer que quelques gouttes, j'avais pu travailler sans être gênée.
Quelques essais, la mise à l'épreuve de ce ressort tout frais, la constatation satisfaite d'un répondant autrement tonique m'encouragèrent. Une petite rotation de la vis plastique, pour libérer le flux de l'eau... et voir ce qu'il advenait. Une petite crispation me tenait l'entraille, je serrai les dents, retins mon souffle.... pas de goutte d'eau, pas de filet serpentin dans le bol : victoire ! J'avais réussi !!

Je me congratulai de mon audace et de mon adresse. Ce petit dépannage insignifiant me satisfaisait beaucoup. J'atteignais ce "smooth", ou un mot approchant.
Ce "smooth" ou cousinage, m'a beaucoup plu, quand j'en ai entendu parler, cet été; je me documentais alors ardemment sur toutes les manières d'améliorer son bien-être, et pour cause !
Ce "smooth", ce serait l'état dans lequel on se met, quand on arrive à faire quelque chose, de suffisamment difficile pour mobiliser ses compétences, sans être trop ardu pour s'y décourager.
Un genre de mots-fléchés à la bonne force, pas trop facile pour ne pas s'y ennuyer en alignant mécaniquement les mots sans avoir à les chercher, pas trop difficile pour ne pas s'endormir sur la première définition. Le juste équilibre entre son savoir-faire, et une visée supérieure, la vision optimiste de ses capacités.

Là, j'y étais, en plein. Quel bonheur !
J'avais épuisé mon quota. L'horloge marquait près de sept heures. Je devais encore aller voir mon père, et préparer le fagot d'allumage pour le poêle. Et rattacher la Rubita... Tout ça top chrono en dix minutes.
Avec Rubita, ça pouvait aller vite, comme prendre deux heures. Je me suis dit que si elle me faisait des difficultés, je la parquerais pour la journée dans l'étable estivale, là où d'ailleurs elle tournait gentiment, humant de ci de là un parfum de vacances. Ce changement agiterait un peu tout le monde, et la journée serait ponctuée de quelques meuglements à la ferme, pendant que je serais à la jardinerie. Ma foi...

Et bien, la chance me tint compagnie jusqu'au bout : ma Rubita revint à sa place, où quelques quartiers de citrouille supplémentaires l'attendaient. Elle huma l'abreuvoir, et son verdict fut totalement positif. Résolument, elle appuya sur le poussoir, but tranquillement à gorgées bruyantes, et releva son mufle dégoulinant, me regardant avec ce que je voulus prendre pour une immense gratitude.
Je l'attachai, lui murmurant de doux compliments à son oreille velue... et si fine.
Je refis un rapide tour de paillage, un tour de maison, et éteignis la lumière dans l'étable avant de remonter prendre mon café pour partir travailler.
Mes bêtes mangeaient, têtes relevées, belles à en presque pleurer. Quand j'avais en tête un grand et chaud sourire, ce "smooth" de si bonne compagnie.

Toute la journée à la jardinerie, le petit démon mauvais s'agita sur mon épaule, riant sardoniquement à mon oreille, se jouant de ma satisfaction peut-être hâtive.
Hier aussi tu croyais avoir réparé, et tu as vu ? Alors ne te réjouis pas trop vite, ce soir encore tu risques de déchanter !
Quelle peste, ce petit démon, quelle saleté !
Je n'arrivais pas tout à fait à le museler, à l'éjecter d'une chiquenaude et l'envoyer bouler dans les flaques.
Au retour à la ferme, douze heures après, agacée de ce petit démon grimaçant, je m'empressai d'aller vérifier mes espoirs. J'étais presque sûre de mon coup, mais pas tout à fait.
Mes frères allument l'étable avant de rentrer chez eux, le soir. Ca me fait une petite bienvenue dans la ferme sinon sombre.
Trop impatiente pour attendre d'avoir descendu l'escalier, je me penchai par le trou de distribution de foin du grenier : ma Rubita tendait sa grosse tête cornée, le râtelier vide disait déjà la bonne nouvelle, et, à travers les barreaux clairsemés je vis le bol, vide. Alléluia ! Et gloire aux cieux ! 
Le "smooth" revint en moi comme la vague sur la grève, emportant bien loin mes doutes et refaisant derrière elle plage lisse et claire.

Ce matin, sur la lancée, je me suis fait la révision de tous les abreuvoirs, toute forte de ma science nouvelle et éprouvée.

Il suffit de peu pour alimenter mes meilleurs espoirs. Peu aussi pour les égratigner...

















dimanche 14 janvier 2018

10 au 14 janvier


mercredi 10 janvier 2018 10h

J'ai bouclé mes petits ordinaires logistiques.
Je vais maintenant sans doute faire un petit désherbage de mon potager : les journées rallongent, et ce surplus de lumière donne des envies de jardinage, déjà.
J'attendrai raisonnablement le mois de mars. Pour autant, mes sillons ne doivent pas verdir !
La journée s'annonce agréable, vive mais claire.

Entre deux, je fais aussi mes classements administratifs et autres. J'aime bien avoir mes petits dossiers en ordre. Comme dit joliment Nathalie de la jardinerie, j'archive à des fins statistiques, mais aussi pour pouvoir avoir plus tard le plaisir d'y revenir, et retrouver dans les mots d'aujourd'hui ainsi préservés la joliesse de ces moments.

Je montre, évidemment, je quête le regard des autres, oui. J'en ai besoin, comme, sans doute, la plupart des humains, animaux sociables et grégaires. Les ermites et les grands sages solitaires sont denrées rares ! Je n'en suis pas...
Je garde, je le crois, je l'espère, assez d'ossature propre pour me tenir debout par moi-même. Mes vertiges s'estompent d'ailleurs, devenant petits tournis fugaces, sensation d'un commencement de ce qui pourrait tourner mal, mais reste circoncis à un désagrément passager tout à fait supportable. Je croise les doigts pour que la tendance persiste !

La petite et leste Monedero s'annonce, pour mon affaire du moment.
Je descends.


Vendredi 12 janvier 2018 11H

Juste, je passe par là. Une affaire de documents à transmettre à l'assurance, de ces petites affaires paraissant toutes simples, et dont la finalisation est toujours plus compliquée !
Enfin, on finit tout de même par y arriver...

J'attends pour ce midi Laurence, ma douce et belle Laurence.




Un très bon moment en perspective. Des bavardages légers, son si joli rire.
Ma Laurence a été en 2017 compagne de mon infortune, partageant avec moi la douleur et l'inquiétude de la maladie. La sienne, bien visible, répertoriée, et terrifiante, ce cancer qui parle de mort. Elle se bat et s'en sort. 
Nous partageons maintenant une correspondance assidue, et bénéfique, je le pense, pour toutes les deux.
C'est la première visite à la ferme, pour elle, et, je l'espère bien, pas la dernière !


Dimanche 14 janvier 15h20

J'aime bien dater, jour et heure, mes petits passages ici. J'en retrouve mieux la saveur, de savoir à quel moment de la semaine et de la journée, j'en étais, quand je traçais ces mots.
Mes petits cailloux  seront précisément semés, et répertoriés, pour qui en voudra suivre la trace...
La visite de ma Laurence a été bien agréable. Comme prévu, des rires, ses éclats vifs et réservés, sa joie comme elle-même discrète et profonde.
Nous avons été au soleil de l'après-midi cheminer le long de la baie. Je dois me tenir à la gauche de mon interlocuteur, pour lui tendre ma bonne oreille. Instinctivement, je me mets plutôt à sa droite ! Evidemment ! Ce sont alors des chassé-croisés  obligés, en un ballet pas toujours ordonné et encore moins gracieux : à quelques bousculades près, on y arrive !
Notre promenade hendayaise est bien jolie. Je ne la pratique pas trop, puisque ma mini-meute aurait vite fait de semer la panique en ces tranquilles parages, prenant en chasse le moindre animal domestiqué urbainement tenu en laisse, et aboyant bruyamment après tous les promeneurs. Ils sont un peu comme moi, ces chiens, de  la campagne, et un peu exotiques en milieu civilisé !

J'ai apprécié nos bavardages, j'ai aimé notre échange de confidences. Tout parlait d'espoir en un avenir plus léger, de petites choses banales, de nos vies retrouvées, et, maintenant, regardées avec gratitude dans leur banalité.
C'est l'avantage, de ces passes mauvaises : quand on s'en tire, l'ordinaire jusque là vu comme un dû devient cadeau inestimable.

Je goûte un dimanche en célibataire à la ferme. Olivier fait l'inventaire à Tyrosse. C'est une curiosité de grande firme, de faire un inventaire le samedi soir et le dimanche. Je ne donne pas cher des comptages autour des minuit... On ne m'a pas demandé mon avis, il est vrai, mais quand-même, je peux bien avoir une idée sur la question. Je suis une fan des inventaires, on le sait, et je prétends, d'expérience et sans modestie, en connaître suffisamment les mécanismes, pour savoir les approximations désastreuses d'un tel travail entamé à la fermeture du magasin.
Là encore, on ne m'a pas attendue, et je n'ai pas mon mot à dire, alors, je constate, et je passe !

Notre dimanche est paisible, gris et pluvieux, d'une pluie froide et sporadique.
Ce matin, les visiteurs se sont succédés autour de la grande table en bas : Beñat et son garçon au regard ténébreux, Berra et ses recettes de cuisine, les frérots, les uns après les autres ou ensemble.
Une matinée juste bien animée, des occupations distrayantes : j'ai rafistolé le râtelier comme j'ai pu, avec de la ficelle, c'est tout dire ! Il va falloir que je me penche sur ce cas sérieusement, et avec un matériel un peu mieux pérenne.
Ma Rubita m'a donné quelques soucis, dernièrement : oh, pas elle, elle est en grande forme, la bougresse ! Non, c'est un jeu qui doit l'amuser suffisamment : à temps perdu, elle bourre de foin son abreuvoir. Là, je rejoins mon nécessaire rafistolage à reprendre. Le foin distribué depuis le grenier passe trop facilement au travers de barreaux maintenant clairsemés, et tombe dans les auges... et dans les abreuvoirs. Les vaches aggravent le phénomène en faisant leur tri sélectif juste au dessus des dits abreuvoirs. Les brins chutent dans les bols, et achèvent de les remplir.
Quand mes belles ont suffisamment mangé, une petite soif les taraude, elles poussent du mufle le tas gentiment humecté, pour actionner la palette ou la tige, suivant les modèles. Quand elles ont assez bu, elles relâchent la pression, et la tige ou la palette reviennent en place, bloquant l'arrivée d'eau. Jusque là, tout va bien !
Ma Rubita, elle doit aimer se rincer les gencives après ses repas, et insister suffisamment pour maintenir poussée la tige de son abreuvoir en position ouverte, bloquée là par un amas de foin compacté. Résultat, quand elle a fini de boire et de se rafraîchir à son goût le naseau, elle relève sa grosse tête, satisfaite, mais l'eau continue de couler dans le bol, puis, très vite, évidemment, hors de ce même bol, suintant perfidement jusque dans la litière, puis dans la petite rigole d'évacuation, tout le long, jusqu'à la grille collectrice.
Quand je constate les dégâts, mal alertée par le chuintement de l'eau que j'entends à peine, remontant le cours du filet d'eau claire jusqu'à l'abreuvoir de ma grande rousse, j'enlève le foin aggloméré, et la tige revient immédiatement à sa place, arrêtant l'hémorragie.
J'ai supputé un ressort grippé, lubrifié, mais rien n'y a fait. En dernier recours, j'ai réduit la pression d'arrivée, au moyen d'une vis commodément tendue à cet effet. Je me suis dit que peut-être, avec un jet plus discret, ma Rubita serait moins tentée de rester le mufle appuyée. Un raisonnement un peu aléatoire, je le sais, mais bon. Depuis vendredi, jour de mon intervention hautement technique, pas de ruisselet. A suivre, évidemment, deux jours ne rendent pas l'expérience concluante. Tout de même, je garde confiance, et ma Rubita  belle tournure.

Le ciel s'assombrit, le tonnerre gronde. Je vais descendre mettre du bois dans le poêle.
J'irai ensuite me promener avec les chiens. Nous ne croiserons sûrement pas grand monde !


lundi 8 janvier 2018

8 janvier 2018



Lundi 8 janvier 2018 à 14h30

J'ai pris le café au soleil, devant le grenier : j'avais presque chaud !
Les petits matins restent frais, avec la Rhune enneigée en perspective.










Hier soir, au retour de la promenade, un liseré dégagé sur le couchant a illuminé le paysage : la neige scintillait au loin, les fougères détrempées rousses foncé bordaient les prairies encore bien vertes. C'était bien beau à regarder, et nous avons contemplé, Olivier et moi, en silence et communion un peu mystique.
Comme je tiens mes emballements à l'œil, j'ai laissé couler en moi, et repartir à la terre, comme un courant électrique bénéfique bien maîtrisé.
Une belle image, soigneusement emballée pour des jours plus gris.

Notre dimanche fut de menus bricolages hier, comme nous les aimons avec mon grand mari.
De ces petites choses à réparer, tailler, repeindre, ici ou là, comme il n'en manque pas, à la ferme !
Le figuier du poulailler a été raisonnablement remis à sa place, dans le poulailler, donc, et pas en dehors, comme il s'élançait, le fol...

La soirée du samedi fut festive : un repas chez Nikolas, pas mal de monde, beaucoup de conversations croisées et d'éclat de voix. Périls pour mes oreilles, heureusement à l'abri de mes "atténuateurs acoustiques". Petites prothèses ma foi efficaces, puisque le lendemain, point de sifflements suraigus de reproche. Je vais pouvoir rejoindre la société des hommes, même si je ne peux pas écouter plus d'une personne à la fois, au milieu d'un charivari cosmopolite.
Un progrès, oui, oui, un progrès.

Ce midi, visite à la gracile Mme Lepillier, comme son nom ne l'indique pas.
La dernière, agréable et légère.

Je me sens bien. Vigilante et en observation, encore, mais bien.

Laurence, la p'tite Laurence de Lafitte, viendra déjeuner à la ferme vendredi. C'est une joie de la recevoir ici, ma petite compagne en peine, sur cette année 2017.
Espérons 2018 plus clément pour nous deux !

Un repas encore prévu à Rivière pour la fin du mois, avec mes amies Yvette et Hélène, et puis Gillou, aussi, cet homme effacé et attentif, mon ancien collègue de Bayonne.
Les enfants d'Olivier en famille à la ferme, aussi. Le projet de peindre Bigoudi sur un mur, une marguerite entre les dents, peut-être ? Une petite fantaisie, un sourire.

Je suis dans ma période relations publiques. J'aime bien, de temps à autres.









Quelques échanges publics, aussi, avec l'autorité locale. Je m'y amuse, et garde en tête l'objectif. Ces chantiers de longue haleine, je m'y use moins, maintenant, restant tenace, mais sans acharnement. Un peu de large, un petit rappel soutenu, mais du mou.
C'est un coup à prendre, je m'y exerce avec application.
J'évaluerai au résultat la performance !



vendredi 5 janvier 2018

5 janvier 2018


5 janvier 2018 10 heures












Si on joue serré, ces jours-ci, en se glissant vite dans les bons créneaux météo, on peut combiner les activités en extérieur, et celles en intérieur de manière tout à fait agréable.
Les petits matins sont souvent doux, amènes, d'une lumière irréelle.
J'en profite pour boucler tous mes dehors.




Karrarro de Mizel prend le bon air. J'ai laissé tourner le moteur pour recharger les accus. la vieille mécanique demande à se régénérer, et le seul temps de sortie d'étable et vidage de la bennette, tous les deux jours, n'est pas suffisant pour maintenir le potentiel démarrage de la batterie, paraît-il. Je ne fais jamais marcher les éclairages, trop gourmands en bonne énergie, attendant gentiment la pointe de l'aube pour faire mon petit tour.
Une fois par semaine environ, je laisse mon vieux tracteur en marche, sur les hauts d'Agorreta, au ralenti.

Dans l'étable, les vaches sélectionnent les meilleurs brins de foin, écartant les tiges moins savoureuses. Elles y viendront après, quand il n'y aura pas autre chose, les bougresses !



















J'ai été faire petite récolte de débris de faïence dans le remblai, pour réaliser mes mosaïques improbables. Mon idée est de garder au jour l'historique des chantiers nourriciers de ce projet.
Qui sait, un jour peut-être, un résident d'ici retrouvera avec émotion traces de la salle-de-bains de son enfance...

Au retour, je jette un œil sur mes récentes plantations. je suis particulièrement satisfaite de ce système de paillage : une plaque d'égout,  un boisseau de cheminée. J'y ai entassé des débris de briques et des pierres. L'herbe ne s'y installera pas, et je pourrai tondre autour sans risquer d'abîmer mon petit figuier et mon bébé laurier-sauce.








J'ai récupéré ces tout petits plants au pied du cagibi du surpresseur, où ils auraient fait du dégât. 
Là, ils croitront et embelliront sans dommages, ou pas !
Le figuier du poulailler avait démarré tout pareil, petite chose fragile et insignifiante, pour devenir maintenant une masse végétale de plus de dix mètres de large. Comme quoi...

En parlant du surpresseur, je vais reprendre l'idée bien pratique de confier à Gegel mes pense-bêtes. Là, je sais les retrouver n'importe quand et depuis n'importe où.
J'avais fait ça dans mon "bloc" pour les constantes précises et précieuses de cette fameuse pompe. Ses réglages périodiques me donnaient sinon toujours du  fil à retordre. Là, quelques clics, et me voilà savante immédiatement comme au soir de toute une journée d'expériences hasardeuses. Quel beau profit pour bien peu d'investissement ! Tout ce que j'aime...

Aujourd'hui, ce sont mes recettes "cochonailles" que je vais sauvegarder.
Je les avais il y a longtemps confiées, déjà.
Dans ce temps où nous "tuions le cochon", à la ferme. Quelle violence, quelle barbarie ! Tout ça est bien trop brutal, pour moi, maintenant. De la sensiblerie, presque, ou, plus simplement, une sensibilité reconnue, quand je l'ai enfouie durant tant d'années ! Pour quel résultat...

Notre "kutzutzu", je l'élevais dans l'affection et la douceur tout au long de l'année. Elle était bien confinée dans une stalle de moins de dix mètres carrés, mais au moins, elle était nourrie, tous les jours fraîchement paillée, et câlinée, en prime. Je lui frottai vigoureusement le dos, et la grosse bête se contorsionnait d'aise, autant que son corps raide et oblong le permettait. De petits grognements satisfaits roulaient dans sa gorge molle. A l'abri des oreilles battantes, ses petits yeux aux cils clairs se fermaient de plaisir.
Des moments agréables et intimes, presque.

Le jour J, le dernier jour pour la pauvre bête, mes frères et le "tueur", notre Beñat, boucher professionnel tout de même, s'approchaient du "cochonier". L'animal sentait le danger, et ses grognements se faisaient rauques. J'entrais dans la stalle, avec le boucher, pour lui passer les cordes aux pattes. L'entreprise est délicate, et  mes tentatives pour amadouer Kutzutzu pas toujours concluantes. La pauvre bête tournait entre les quatre murs, nous la suivions, essayant de ne pas l'affoler, mais décidés à l'entraver.
Nous y arrivions, tout de même, tant bien que mal, et, depuis la porte ouverte, mes frères attrapaient les cordes nouées et tiraient Kutzutzu à l'extérieur. Là, c'étaient des couinements aigus et tragiques.
Mon cœur se serrait, je serrais les dents.
Nous faisions au plus vite, et Kutzuzu vidée de son sang devenait viande lourde suspendue à la fourche du tracteur. 
Toujours un mauvais moment pour moi, un nœud crispé au creux de l'estomac.
Les préparatifs avec les nièces, les pauses café dans les rires, lissaient mes froissures et j'œuvrais dans la joie conviviale de l'abondance promise.
C'était ainsi, alors.

Maintenant, je n'ai plus envie, ni besoin, d'en passer par là.
Je garde le meilleur, en évitant si possible le pire.
Pour ma "cochonaille", c'est tout à fait faisable. Olivier va quérir les morceaux choisis en boucherie. Je sais d'où ils viennent, évidemment, mais je n'ai pas partagé des moments d'affection avec ces bêtes là : où va se nicher notre hypocrisie, tout de même.
Et bien, oui, voilà, je suis devenue comme ça ! Et alors ?

Comme la réussite de cette année mérite duplication, je vais me noter les proportions des différents morceaux utilisés. Je retrouverai tout ça à l'envie, sans avoir à me creuser davantage le cervelet. Ca lui fera des vacances, il en a bien besoin, dirait-on...

Donc, pour la saucisse et le pâté de foie :
2 épaules et 4 ventrèches, 1 foie.
Pour l'assaisonnement, mes 12 grammes de sel par kilos, 4 grammes de poivre et 3 grammes de piment restent de circonstance. Une pointe d'ail pour la saucisse, une noix de muscade et 4 œufs pour le pâté. 
J'ai obtenu ainsi  18 kg de saucisses et 6 kg de pâtés.

Pour le boudin et la hure, simplification maximale :

Dans un bon bouillon bien épicé, 1 ventrèche, 4 oreilles, 4 langues et une grosse poignée de couennes. Celles des ventrèches et des épaules des saucisses font parfaitement l'affaire : pas de perte, et tout à portée !
Au lieu de frire longuement l'oignon, au risque de le faire coller au fond de la marmite à la moindre inattention, je jette tout ça dans le bouillon, pour tenir compagnie aux poireaux et carottes déjà tournoyants là dedans.
Le temps que ça cuise, je rince les boyaux à l'eau tiède, en regardant la messe télévisée avec mon père, tiens !
Une grande demi-heure plus tard, pour le coup, la messe est terminée et nous avons siroté le café, avec Olivier, nous hachons tout ça pêle-mêle. Un petit rectificatif d'assaisonnement, si nécessaire, et voilà une partie de la pâte prête pour la hure, en y ajoutant un peu de bouillon, et trois œufs, ce coup-ci, pourquoi trois ? je ne sais pas, c'est comme ça !
Si quelqu'un passe à portée, on lui fait remplir les pots. Sinon, comme de juste, on le fait soi-même, té !

La restant de la pâte, pour les boudins, est presque prête : il y manque tout de même l'essentiel, le sang.
Le sang acheté en boucherie est d'une couleur rosée surprenante. Un quelconque conservateur, sans doute. On incorpore ce flot couleur fraise écrasée doucement, en remuant vite. On y est presque : encore un "goûtage", là, tout le monde n'est pas candidat, un ajustement d'épices, toujours, et on y va, on enfile tout ça dans les boyaux.
Un petit coup de main pour faire les portions et les assembler en "xorts" gracieux, en évitant de laisser glisser à terre ces anguilles joueuses.
Le bouillon resté sur le feux doit frémir, à peine. Les "xorts" plongés là dedans se griser instantanément, sans éclater ! Un point délicat, une observation fine et experte. Une petite demi-heure de frémissement fumant, et voilà les boudins prêts à être suspendus pour sécher.

N'est-ce pas simple et aisé, tout ça ?
Tellement moins saisissant que l'ancienne manière ?
Oui, oui, oui, je le crois et le vois.
Mes "cochonailles" modernes satisfont pleinement le palais, sans pincer mes entrailles délicates et trop rudoyées.

En parlant de rudoyer, mes oreilles "castagnées" comme avait dit le spécialiste, vont peut-être être soulagées par un petit dispositif d'atténuation acoustique. Je vais essayer ça aujourd'hui même. Qui sait ?

Je vais arrêter là, mon élan et ma fougue débordent les limites raisonnables de la tolérance de mes oreilles. Le bourdon devient aigu, il faut arrêter là. Soit !