vendredi 28 décembre 2018

26 au 28 décembre



Mercredi 26 décembre 2018 17h50

Lendemain de Noël. On se sent un peu décalé par ces jours chômés en semaine.
L'atmosphère fin d'année est teintée d'un malaise social très mauvais pour le commerce : nous avons beaucoup trop de sapins, la perspective d'une démarque importante. Mauvais pour les affaires !

J'imagine la contestation des gilets jaunes légitime pour les adeptes du mouvement. Je ne suis pas sûre de la pertinence du public ciblé par leurs actions. Le petit commerce, l'employé au travail en fins de semaines, les routiers empêchés de rentrer chez eux, ne sont pas, me semble-t-il, aux manettes, pour peser sur des décisions sociales. Ils sont justes utilisés comme des outils, au mépris de leurs droits à eux : obliger des conducteurs à tourner trois fois autour d'un rond-point en klaxonnant comme des perdus, sous peine de ne pas les laisser poursuivre leur route, me paraît contraire à l'esprit affiché de souci de justice, d'équité et de liberté. 
L'esprit républicain, revendiqué haut et fort, poings levés, comme sur les barricades ! 
Ils ont un air d'enfants à la sortie des écoles, ces nouveaux révoltés. Ca paraît sympathique, ces petites réunions en bord de péage, où l'on fait des grillades, la canette de bière à la main. Une sortie, une occasion de varier le quotidien. 
Ca fait débats dans les familles, entre les pour, les contre, et les qui haussent les épaules, résignés et sceptiques. Dont je suis.
Tous ces mouvements de grèves, de blocages, sont peut-être obligés d'en venir à ces extrémités bien peu démocratiques pour se faire entendre, je ne sais pas. Je déplore, sans avoir mieux à proposer. 
Conclusion, je me tais, et je subis, en rongeant mal mon frein.

Enfin, je suis toujours aussi peu fine analyste, toujours aussi mal documentée, et sûrement hermétique à la marche politique de notre bonne vieille société de classes. Les avancées sociales se gagnent à la force du poignet. Bien contente d'en profiter, de bénéficier des droits acquis de longue lutte, ma lâcheté et ma paresse me tiennent loin des bagarres. 
Je l'avoue, je suis piètre citoyenne. Ma seule ambition dans la vie comme dans la société se borne à ne pas nuire, au moins. Ma contribution sera neutre, globalement, je pense. C'est déjà mieux que néfaste, allez !

Je verrai tout ça demain, en retournant à la jardinerie.
La fin d'année et son bilan de premier semestre parleront d'eux-mêmes…

Pour aujourd'hui, ici, reprise de cette fichue auréole longue le long de la hotte. Une opération pas trop mal réussie… Surprenante, sans doute, mais efficace !
Cette sale grimace me riait au nez dès l'application de peinture séchée. J'ai essayé le blanc façade, j'ai essayé l'ocre terre de sienne, j'ai essayé aussi le lessivage, en tout dernier recours, quand ç'aurait dû être le premier, dans la marche académique.
La peinture, j'ai toujours bien aimé. Enfin, peindre. Préparer, même si j'en admets volontiers l'utilité, ça me tente moins. Nettoyer, gratter, racler, reprendre les fissures à l'enduit, poncer, bouhhh… toutes ces opérations me fatiguent rien qu'à leur énoncé.
Dans cette vieille bâtisse balafrée de toutes ces années, et d'une histoire riche de fuites, pourrissements et diverses dégradations, les supports ne sont pas trop sains. Le salpêtre boursouflé, le lait de chaux effrité, les affaissements et autres écartèlements de la pierre posée sur une terre vivante, marquent les murs et les plafonds. La construction ancienne est ainsi : elle vit, s'anime et manifeste, au gré des intempéries et autres accidents de la vie architecturale.

Mes interventions modestes ne visent pas à corriger de fond en comble les manquements flagrants. Humblement, je pare au plus voyant, pratiquant à l'envie le cache-misère et le trompe-l'œil.
J'ai admis depuis longtemps l'imperfection comme un impondérable. 
La ferme, et ses misères de vieille femme, m'exonèrent de l'intimidation causée par un ouvrage flambant neuf. Je ne m'attaquerais certainement pas de la même manière à une maison impeccable. Ici, je peux donner libre cours à ma fantaisie, tenter les audaces et risquer l'échec : la veille dame en sa mansuétude me le pardonnera. Mes travaux à la louche, mes tentatives à l'emporte-pièce, la ferme les ingère sans haut-le-cœur. Les résultats de mes rattrapages sont à peine mieux que l'outrage qui les a causés. On peut même douter de l'amélioration amenée, et préférer une bonne vieille dégradation franche, à ces camouflages maladroits.
On peut… Mais, moi, je m'amuse beaucoup à maquiller les décrépitudes en naïves peintures rupestres. Le plaisir à l'ouvrage est facile, décanté du labeur. Le résultat, la pérennité, viennent en second. S'il faut revenir à la tâche, le plaisir n'en sera que renouvelé. A ceux qui objectent avec raison que mes travaux ne feront pas longtemps illusion, je réponds que je recommencerai… 

Au final, d'ailleurs, rien ne dure indéfiniment. Alors, un peu plus un peu moins, que sont quelques années à l'échelle d'un temps infini ?

Mon auréole de cheminée est devenue liane volubile. Tenue par le contour de la tâche, le parcours de la tige est un peu chaotique et manque de fluidité. Cantonnée à cette seule corniche, ma frise paraît curieusement interrompue. Elle demanderait à s'exprimer plus avant, à investir plus loin l'arrondi du plafond.
Je n'avais qu'un  petit tube de peinture Terre de Sienne. Pas assez pour cercler la pièce de ma liane danseuse. Pas assez de temps non plus ce matin pour me laisser aller à un ouvrage plus grandiose. 
J'ai arrêté ma fresque aux deux angles, comme ça, d'un arbitraire incongru.
Ma tâche de suie grasse est devenue plante, les auréoles humides sont devenues feuilles.
Au séchage, à l'examen attentif, la liane est lavée de tout soupçon. Je n'en demandais pas plus. Un de ces jours peut-être, l'inspiration me viendra de poursuivre, sur une si belle lancée…

Ma tournée des placards continue. J'avance dans mes rangements, mes tris. 
Je fais de l'ordre.


Vendredi 28 décembre 2018 10h58

La dolence de ces fins d'années où tout paraît ralenti me gagnerait presque.
Je m'ébroue et continue mes rangements. Les placards de l'étable demandent un bon nettoyage. J'en extirpe des outils et des pièces insoupçonnées. Des reliques bonnes à jeter et des surprises émouvantes, de ces choses remisées dont on retrouve le contour après des années d'oubli.
La poussière épaisse et quelques cadavres de rongeurs séchés leur font un sarcophage défensif.
J'y retourne. 
Je travaille par petites séances brèves, histoire de ne pas m'asphyxier, et de ne pas rendre l'étable irrespirable.
Je ne finirai pas cette année. 
Et bien, ce sera pour la prochaine ! Et à refaire l'autre d'après...

dimanche 23 décembre 2018

21 au 23 décembre



Vendredi 21 décembre 2018  9h



Le vent du sud bouscule les nuages ce matin. 
Les lueurs rosées d'un lever boréal (je n'ai jamais su si ce n'était pas austral, mais bon, passons, on n'en est pas non plus à une approximation près, je trouve simplement le mot plus joli...) ont incendié Mère-Rhune, un peu outragée dans sa quiétude bleue.

Nous allons cette après-midi voir notre Tantina de Burgos à nous, à savoir celle de Béhobie.
Une femme truculente et joviale, à la verve facile et au rire partageur.
La sœur de mon père, la plus jeune, encore dans les 80 ans, une enfant !


Même jour 19h40

Nous avons dîné tôt. Je vais rentrer dans mes appartements.
La visite à la tantine a été bien agréable. Beaucoup de rires, des souvenirs, des images d'avant. 
L'évocation de notre toute petit enfance, à nous, les enfants d'Agorreta. Cette enfance tue dont mes parents ne m'ont jamais trop parlé. Ou alors, je ne les ai pas écoutés...
Ma tante venait à chaque naissance prêter main forte.  Elle a veillé sur nos premiers jours.
Elle est la seule à se souvenir de mon grand-père paternel comme de quelqu'un de "gentil".
Ce pauvre homme, réfugié de guerre, aigri de toute cette violence subie, faisait à peu près l'unanimité : il était colérique, difficile à vivre.
Et bien, pour ma tante, il était "gentil".
Ma grand-mère Manuella le faisait bisquer, l'enrageant comme une flammèche d'étoupe vite incendiée.
Pour elle, c'étaient sans doute de bonnes farces, des plaisanteries légères. Elle se moquait de ses impatiences, elle jouait de son ignorance de la langue française, traduisant pour lui un "qu'il est con" (entendre konne) par "gizon ederra zela" "que tu es un bel homme"...
Quand la maladie planta ses dents féroces dans la chair noircie de pourriture d'Iñazio, les plaisanteries se firent plus méchantes encore, la hargne ravivant la violence, des deux côtés. "Zu ni baino leheno ill beharra ze, bai !!" "Tu mourras avant moi !". 
Que de mots doux échangés entre époux, que de tendresse partagée et donnée en partage autour de soi...

Ma tante, elle, avait bien compris qu'une petite claque "gentille", quand elle effleure un abcès boursouflé, se perçoit infiniment douloureuse. Elle avait déniché, derrière cette souffrance, le pauvre homme malmené par une vie difficile, des épreuves dont on ne se relève parfois pas.
Avec cette sensibilité exacerbée chez certains d'entre nous, elle avait senti, et compris. 

Mes parents ne nous parlaient pas trop de notre enfance, je le maintiens. Ils travaillaient beaucoup, et la fatigue ne les portait pas aux évocations nostalgiques d'un temps où les enfants tombés chaque année comme des averses de grêle parlaient d'autres nuits de veille et d'autres possibles chagrins. La mort du tout petit Ignace, ce frère mort à peine aimé, injuste et sidérante, laissait des traces : il ne fallait pas trop s'attacher aux tout petits, il fallait attendre de voir s'ils n'emporteraient pas avec eux trop vite la joie qu'ils avaient amenée.

Notre tante, trônant en bout de table cette après-midi, a rameuté ses souvenirs pour nous les rendre :

Beñat était un bébé pleureur. Il fallait le bercer sans cesse, jusqu'à l'épuisement. Pourquoi cet enfant pleurait-il tant ? Que percevait-il de la vie, de sa vie, dans cette famille où son aîné trop tôt disparu levait la peur et la peine ? 
Nicolas, arrivé juste après, pleurait lui aussi, dans la chambre du fond, jusqu'à s'en étouffer, s'en enrouer, et se dessiner du coin des yeux jusque sur les joues deux rigoles de larmes jamais séchées. Les parents, exténués du précédent, essayaient une autre méthode…
Antton faillit ne pas survivre à une histoire de niveau à bulle : il rejetait le lait maternel, se liquéfiant littéralement. Il fallût trouver le juste milieu entre la suspension tête en bas, et la posture horizontale, pour faire comprendre à son estomac révulsé l'intérêt de ne pas tout rejeter. A peine plus tard, ses jambes arquées valurent l'improvisation d'une petite plage à Agorreta. Un tombereau de sable versé contre le mur sud de la ferme lui faisait une aire de jeux où il s'ébattait tranquille, aux rayons bienfaisants du grand soleil.
Ses jambes se redressèrent, et son estomac, ma foi, semble maintenant accepter son content de nourriture largement, sans problème aucun.
Pour moi, ma tante a parlé d'une hospitalisation jamais évoquée devant moi jusque là. Quand je lui ai demandé de quoi je souffrais alors, elle chercha un moment, et m'annonça avec conviction que j'avais eu 'les raisins secs"...
Ca alors, je ne connaissais pas, comme maladie infantile, les raisins secs !
On m'a bien eu traitée de "vieille figue sèche", assez dernièrement. A l'un et l'autre bout, ces fruits confits ou séchés m'ont toujours réjoui le palais, il est vrai.
Toutes ces évocations m'ont rappelé cette enquête avortée, où de vieux documents étonnants m'avaient tant intriguée. J'avais soupçonné des machinations cultes et occultes, derrière ces oncles morts si jeunes, ces baptêmes en catastrophe au moment de la guerre, ces flous de chronologie.
Il n'y avait sans doute rien de tout ça. Juste le malheur comme invité imposé dans le cours de vies paysannes, par l'histoire et ses remous.

Il ne doit rien y avoir de plus dans nos enfances non plus.
Seulement la mort injuste avec ses crocs plantés dans la chair des vivants qu'elle laisse, de ceux aussi qu'elle attend, loin après.
Cette morbidité, ce gouffre noir où mes pas se perdent parfois, je dois en lever l'ombre.
Le tribu a été payé. Je ne dois rien de plus que ce qui doit m'échoir maintenant. 
Les comptes sont clos, comme bientôt cette année.

La vision de mon père et de sa sœur, avides l'un de l'autre, isolés dans la vieillesse et la maladie, et pourtant encore si bien arrimés à la vie claire, si gais, si joyeux, si heureux de se retrouver encore.

Nous, autour, mes deux frères, la cousine, contents de les avoir, contents de cette joie partagée, conscients des difficultés, aussi. Nous comprenons ce que nous avons tous vécu, nous partageons cette expérience, comme les membres d'un club élitiste, où les non-admis ne peuvent pas savoir.
Je suis toujours gratifiée d'être confortée dans le bien-fondé de ma trajectoire, évidemment.
J'ai moins besoin quand-même maintenant de cette approbation extérieure. Je suis plus près d'avoir conquis cette liberté d'être détachée, suffisamment, du regard des autres. 
Je ne le serai jamais tout à fait. Je ne suis pas sûre que, humaine, je puisse l'être un jour. Une saine distance suffira… Une remontée de plateau dans la balance entre une estime de soi autonome, et le juste poids du jugement extérieur. 
J'y travaille, j'y travaille, avec l'ardeur que je me sais et sur laquelle je compte !

Une rapide promenade dans le soir, le long du petit bois, avec les chiens contents, m'a reposé les oreilles de toutes ces conversations croisées, où le ton monte, et où les éclats se mêlent douloureusement pour mes appareils froidement mécaniques.

Les feuilles des chênes du pays virent au vieil or radouci. Les derniers coloris d'automne se diluent, se fondent en tons monochromes. Les bois se grisent et les pentes s'aplatissent à la perspective.
Les rais de soleil au couchant viennent seuls laper de miel mat les feuilles fragiles.
Un incendie s'est allumé au sud, curieusement, quand le soleil est tombé derrière le Jaïzkibel. Ces lueurs fantastiques, on les voit souvent à l'est, ou alors à l'ouest. Rarement là.
Les silhouettes hautes et graciles des acacias, parasités de boules de gui rondes ajourées, se sont inscrites en traits ciselés sur cette toile de fond éphémère.
J'en ai pris l'image, toujours très imparfaite. Suffisante quand-même pour me restituer la beauté de ce moment, inattendue et d'autant plus précieuse.






Précieuse comme ces instants rares où un frère et une sœur se retrouvent et se regardent, attendris, enfants encore de cœur dans deux vieux corps usés.
Précieuse comme leur étonnement d'être encore vivants, d'avoir vu la mort si proche s'éloigner encore une fois.
Précieuse comme le partage d'une fraternité lavée des rancœurs inutiles et stériles, enfin, quand la si longue vie a donné la sagesse de les oublier. 


Dimanche 23 décembre 2018 10h30

Je vais aller encore prendre l'air doux et le grand soleil, avant de retourner à la jardinerie après le déjeuner.
Ce matin, la confection d'une coupe vieil or devant la porte a suffi à m'égayer.
Hier, une conversation avec un client éleveur a déclenché un début de vertige animé. Il en faut peu, pour que la montée en émotion me chavire !
Pépiniériste et éleveuse moi même, entre les arbres et les bêtes, je me tourne résolument vers la vie à venir, vers l'avenir à préparer.
Là est mon salut et ma voie, dans cette force vive racinée loin, et cette espérance au delà de moi.





mercredi 19 décembre 2018

19 décembre




Mercredi 19 décembre 2018. 16h11


J'ai essuyé un petit grain pendant la promenade. Juste de quoi écourter notre conversation avec Joseph-Louis. 
En le voyant s'approcher sur le chemin, j'ai encore une fois remarqué sa démarche curieuse, les genoux rapprochés et le corps penché en avant. Une marque de fabrique, ces démarches, où l'on retrouve de générations en générations des postures, des gestes, des expressions si fugitives parfois qu'on a l'impression de se les être imaginées. Et pourtant non, ces petites choses se transmettent bien, bondissant capricieusement par dessus le fils pour arriver sur l'arrière petite fille, ou alors d'une tante éloignée dont on retrouve l'image pâlie sur une photo sépia, à peine assez lisible pour y reconnaître ce port de tête particulier.
Ces visages à l'air familier aussi, sans aucun lien de famille, justement, sauf à remonter aux premiers hominidés, ces types de visages si ressemblants sans rien de chair et de sang en commun, ces rapprochements fulgurants tissent une trame occulte dont nous ne tirons pas les fils…

J'ai plus prosaïquement profité des beaux jours derniers pour faire quelques nettoyages et aménagements dans les coins oubliés de la ferme. De ces coins où l'on remise les vieilleries dont on suppose qu'on n'en fera jamais rien, mais que l'on garde, sait-on jamais ! Pour finir par les jeter quand-même. Je suis assez expéditive en règle générale, et les quelques objets que je conserve ne prennent pas trop de place. 
Un minuscule éléphant de bois trouvé au Point-vert de Tyrosse, tombé près de la caisse, que j'avais cru au départ être une feuille morte, dont le toucher lisse et tiède m'avait bien plu, se réchauffe à la lueur d'une lampe sur le piano.
Une boîte de "Lactéol", retrouvée au fin fond d'une armoire à jeter, finit de faner sur le manteau de la cheminée.
Ma pendule en ivoire grisé sans aiguille ne marque plus le temps qui passe.
Deux trois petits objets hétéroclites me suivent ainsi, insignifiants, et pourtant là, quand je jette d'ordinaire sans grands états d'âme.
Les recoins d'Agorreta nichent plus de poussière et de feuilles mortes que de trésors, allez…

Karrarro a fait des siennes, lundi matin.
J'avais noté l'air sérieusement penché de mon schinus. Mon haubanage avait tout donné, mais ce n'était pas encore assez.  Je devais bloquer les pieux en terre, pour qu'ils ne glissent pas dans la boue, en perdant leur maintien. Deux trois pierres plates fichées à leurs pieds dans la glaise, en oblique, feraient l'affaire. 

Je vide la caisse de fumier, et laisse mon Karrarro en marche, au grand air, sous l'œil bienveillant de la Mère-Rhune.
Je me mets en recherche de mes pierres. Quand je vais bêcher les citrouilles, dans les parages, je butte souvent sur le genre de matériau qui m'aurait parfaitement convenu lundi. Là, évidemment, pas de pierres bien plates à la surface de la terre. Des cailloux ronds, des galets lisses, des morceaux de parpaings, même, mais rien d'approchant de ce que j'avais en tête.
Bien. Je reviens vers Karraro, me disant que j'allais faire meilleure pioche près du mur de la ferme, sous le balcon.
Et là, Prrrrrraaaa, decrescendo, et arrêt, silence. Karrarro s'éteint. Mince… 

Je pense au petit levier du régulateur de régime. Quand Karrarro était tout nouveau à la ferme, leg de notre Mizel d'Atxoenia, il m'avait fait le coup, une ou autre fois. Les vibrations assez soutenues du moteur faisaient remonter cette petite tige mignonne, jusqu'au point de la ramener à la position arrêt. J'avais d'ailleurs à l'époque noué un petit bouchon de liège, destiné à être coincé entre la tige et la tôle de la carrosserie, de façon à amortir les secousses, un genre de silent-bloc artisanal. Ca marchait pas mal. Par la suite, Karrarro tressautait toujours autant, mais le levier restait en place.
Là, la bouffée d'air vif, où la lumière trop forte après la stabulation plus sombre, pouvait avoir déréglé cette fine mécanique. Je m'approche du volant, examine l'angle du levier. Il n'a pas bougé. Karrarro devrait vrombir.
En seconde intention, je m'intéresse au niveau de fuel dans le réservoir.
La jauge sur le tableau de bord est depuis longtemps inefficiente. Elle tressaute aux impulsions de la carcasse, mais ne signale rien sur le niveau de carburant. Mizel, toujours ingénieux, avait pallié ce manquement. Juste sous le parebrise, lui aussi rajouté, je pense, deux ergots rivetés maintiennent une tige de fer ronde, d'une soixantaine de centimètres. L'ensemble est parfaitement ajusté, de façon à maintenir la tige, même sous les coups de buttoir du moteur en marche. Un petit effet ressort très étudié permet de libérer la sonde, en la faisant glisser. Il y a un sens à la chose, et, quand on réintroduit l'engin à sa place, il faut prendre garde de ne pas se tromper. Tout en finesse, notre défunt Mizel !
Je tire à moi la tige métallique, la dépoussière sommairement, dévisse le bouchon du réservoir, et plonge ma sonde simple mais efficace. Verdict : il y a du fuel. Ah !
Là, ça devient plus compliqué pour moi. Mes deux pistes de dépannage ne mènent nulle part. Je ne peux pas avancer plus avant sans risquer de me perdre.
Il va falloir attendre Antton, à midi, pour avoir un renfort professionnel spécialisé.
Karrarro est au grand soleil. Il a fière allure. Je le laisse là.

Reprenant le cours de mon projet initial, je ramasse au pied du mur de l'étable deux trois briques cassées et un ou autre coins de parpaings moussus.
Je remonte tout ça. Trois coups de masses et quelques éclats de boue après, j'estime mon haubanage restauré.
Je reviens à l'étable, et je regarde. Je vois mes vaches, l'espace libéré, la perspective large.
Je vois Agathe, dans le fond, mieux exposée aux regards. Rubita, splendide dans un rai de soleil coulé jusque sur son flanc arrondi.
Je vois l'avantage de cet espace vide, derrière mes deux vaches du fond. C'est-à-dire, tout de même, la moitié de l'effectif.
La vision m'en plaît. Derechef, je décide d'en garder l'opportunité.
Karrarro défaillant sera relégué. Une bonne brouette fera l'histoire du fumier. 
Je suis ainsi, vite partie sur un horizon nouveau, au moindre accroc sur mon ciel familier. Il m'en faut peu pour décréter le changement radical, guère plus pour le mettre en œuvre dans la foulée.
Karrarro sitôt failli était enterré. Je pouvais le remiser dans l'ancienne porcherie. Il m'avait déçue, mais pas au point de m'en débarrasser. Antton réparerait, si cela se pouvait, et j'aurais plaisir encore à me mettre aux commandes de la vieille mécanique de Mizel.

L'idée d'avoir à ouvrir la grande porte métallique, au petit matin et dans la nuit noire du soir me faisait à peine tiquer. Quoi, je pouvais bien sortir jusqu'au pied du mur en surplomb de mon pré, trois à cinq brouettées de fumier ! L'image de mon étable agrandie d'autant prenait le pas sur tous les inconvénients.
J'en étais là. 
Antton à sa pause déjeuner monta examiner le malade. Il n'était pas aussi catégorique que moi, bien moins séduit par la vue dégagée de deux croupes de plus.
Karrarro purgé d'une ou autre saleté logée dans un quelconque robinet fut remis en marche.
Sa voix rauque m'attendrit. Assez pour le reprendre dans l'étable. Mais pas là où il était avant. Non. En un moyen terme acceptable pour tous, je le garai dans le fond. Là, je pouvais benner sans peine mes brouettées; laissant la grande porte fermée. La caisse contient la valeur de cinq à six brouettes. Un vidage tous les deux jours suffit. 
Je maintenais mon confort d'usage. Je gardais l'avantage de ma vision du matin.
Quel joli compromis, quel bel arrangement !
Depuis lundi, je savoure avec volupté ma nouvelle étable.
Karrarro est parqué à l'exacte place où l'était TTiki Haundi, avant l'instauration de ma stabulation du fond.
Là aussi, les choses vont et reviennent. Une image oubliée traverse les brumes et s'impose à vous. Elle revient à la vedette, tels ces objets fourragés au fond d'un tiroir, puis retrouvés et remis en lumière.

Tout n'est que boucles et recommencements, rien ne finit jamais tout à fait.


vendredi 14 décembre 2018

10 au 14 décembre



Lundi 10 décembre 2018 18h



Les lumières oranges habitent la nuit derrière les vitres. A l'est, les ombres plus denses se dessinent encore sur le ciel à peine plus clair.



J'ai longuement promené mes chiens et ma diffuse mélancolie dans les pentes grises et rousses des fougeraies coupées. Les feuilles aux ondulations craquantes des chênes, lovées dans le tapis moelleux d'une mousse serrée, crissaient entre mes doigts distraits. Je suis restée un bon moment assise au  soleil chaud dans un méplat abrité. Les chiens allaient et venaient, flairant sous les ronces des traces de lapins, sans doute. Ils me revenaient quémander caresses. Au fond de leur bon regard franc, une autre chaleur toute aussi bienfaisante.
Ca nous a fait du bien !

Au soir, à la rentrée, les silhouettes noires des arbres nus, dessinées en ombres chinoises sur le couchant pur, défiaient la pénombre proche. Sans arrogance. Ni crainte. Avec la justesse d'une note parfaite.
C'est l'impression que ça m'a fait…


Mercredi 12 décembre 2018 17h31

Les jours courts laissent la latitude aux soirées lentes.
J'ai encore passé l'après-midi dehors, à glaner la paix dans les sous-bois humides. J'ai fait bonne récolte. Une nappe tranquille investit mes intérieurs.
Là, les feuilles dentelées des châtaigniers aux parallèles obliques parfaitement espacées craquent sous le pas comme du papier froissé. L'ombre les amollit et les imprègne de la senteur douçâtre d'un humus en devenir.
J'ai marché en évitant les lianes enchevêtrées, les ronces mauvaises et les clématites sauvages aux inflorescences plumeuses. Les chiens apprécient ces changements dans nos itinéraires, à l'affût de toutes ces odeurs inédites.
Les baies noires des troènes aux feuilles jaunies rutilent dans la lumière de fin de journée.
Les dernières feuilles encore accrochées pendent des arbres, têtes basses, sur le point de se laisser choir en planant dans le vent.
De petits nuages ronds bullent au dessus des crêts montagneux, comme des ronds de fumée.
La paix du soir à venir éloigne les rumeurs de la ville.

Ces dernières semaines de l'année sont souvent plus dolentes. On va vers le terme, l'année a passé. Le bilan est fait, le verdict prononcé. Les projets sont remisés jusqu'à l'année prochaine.

La tension se décroche de mes épaules, comme les feuilles des arbres.
Ca soulage et allège.


Vendredi 14 Décembre 2018  17h16

Deux journées bien pluvieuses ont empli les ornières et les bas-fonds de flaques boueuses.
Mes points de fuite semblent résister. Une ombre à peine visible tout de même à l'angle de la hotte, ici. Bien. Ou, non, plutôt, pas bien ! Au prochain beau temps, je peaufinerai mon ouvrage extérieur, refermant le petit tunnel en haut de la cheminée, côté nord. Au grenier, le petit bac collecteur parle d'un colmatage presque abouti. Là, je vais laisser passer du temps, histoire de voir si les éléments naturels ne travaillent pas pour moi, si mon infiltration ne se colmate pas toute seule.

A l'étable, Bigoudi nous a fait une petite montée de lait, à son dernier rut. Elle était particulièrement nerveuse, excédée du foin aigre et terreux, boudeuse et d'humeur très chagrine. Je la voyais se regarder le ventre, souvent. Notant le renflement de ses mamelles arrière, je m'en étais un peu étonnée. J'avais pensé à une poussée hormonale, une crise de manque de maternité, peut-être. Bigoudi est en pleine forme, ses précédentes expériences gestatives doivent lui avoir laissé un si bon souvenir qu'elle en garde la nostalgie. 
Je serai plus raisonnable qu'elle, et ne la ferai pas inséminer. 
Je me souviens bien de cette scène pénible, où la pauvre bête s'était couchée dans le pré, sentant le vêlage proche. C'était pour Agathe. Son ventre énorme et son pis congestionné à craquer la rendaient lourde et empêtrée. Sa fille, la noire Beltza toujours diablesse, gouvernée elle par une réminiscence de sa prime jeunesse, s'approchait pour lui soutirer le lait qui coulait déjà de la mamelle gonflée. Toute à sa gourmandise, elle ne se rendait même pas compte qu'elle piétinait sa mère, trop lourde pour se relever et se dégager. 
J'étais intervenue à grands coups de bâtons pour éloigner Beltza. Bigoudi s'était tant bien que mal relevée, et je l'avais poussée doucement vers l'étable, les pattes blanches aux sabots nacrés d'Agathe déjà sorties. La grande porte refermée sur les assauts de l'insatiable Beltza, Bigoudi, couchée dans le paillage frais, avait vêlé tranquille et sans histoires. Notre Agathe était née.
Ce genre de scènes, je les évite maintenant, si je le peux. Beaucoup trop violentes pour moi, à la petite âme ridiculement sensible…
Et là, je le peux. 
Bigoudi nous fera un ou autre coup de calcaire, en mammite surprenante pour une bête tarie depuis près d'une année, c'est sûr. Je ferai comme je l'ai fait cette après-midi : je viderai le quartier enflammé, évitant les coups de sabots par une entrave en cordelette nouée autour des pattes arrières. Elle a du tempérament, ma Bigoudi !
Curieusement, j'aime bien cette sensation si particulière, quand on tire d'une mamelle ces vers de lait aigre. Ce roulis grumeleux de minuscules anguilles fuyantes et lisses, cette idée d'un crépitement un peu mou et silencieux. Le soulagement  pour la bête de sentir la congestion s'assouplir participe à l'ambiance agréable de ce moment de grande intimité, entre un éleveur et sa vache. Où vont se loger les méandres d'une sensualité alambiquée, tout de même !

Une énième averse drue strie le paysage assombri. 

Quand je suis allée me promener avec les chiens, tout à l'heure, j'ai été surprise en arrivant à la bascule du remblai : des cris nasillards d'une troupe d'oies m'ont fait relever la tête. Un premier triangle à peu près bien organisé pointait vers le nord est. D'autres volailles dispersées tournaient et viraient, criaillant leur incertitude. Les débats faisaient rage. Les parlementaires ne trouvaient pas d'accord. Le premier triangle, huit oies bien disciplinées, s'éloignèrent vers la mer. Les autres, à peine plus nombreuses, optèrent pour le Jaïzkibel, en ordre dispersé. Une sécession dans le ciel, bruyante et agitée. En quelques secondes, les deux groupes disparurent de ma vue, et le silence se fit, étrange et vide. 

Les pluies ont changé les couleurs de mon paysage. Les fougères, de rousses, sont devenues fauve profond, ployées sous le poids de la pluie posée sur leurs frondes isocèles.
Les troncs droits des hêtres gris ocellés de tâches moussues, pâlissent près des fûts noirs des liriodendrons verruqueux. Ils portent encore leurs écus mouvants en médaillons lumineux en bout de branches. Les merisiers aux stries horizontales retiennent encore de rares feuilles pourpres. Les châtaigniers au vieux bois rugueux s'évasent en ombrelles généreuses.

J'aime aussi cette ambiance d'eau.

Toute la journée d'hier, j'ai travaillé dehors à la jardinerie. Au sec sous mes deux cirés superposés, protégée comme dans une bulle, je me sentais bien. Ah ça ! les clients ne me dérangeaient pas : personne n'est venu jusqu'à moi, petite silhouette têtue perdue sous les averses. Mes collègues savent mes foucades et en sourient. 
Je me souviens bien d'une journée semblable l'année dernière, à la même époque, où, eux aux sapins et moi dehors, sous la pluie battante, nous échangions de petits signes amicaux et amusés.

J'ai toujours eu cette même impression de sécurité, sous la pluie, dans un bon vêtement ou sous un parapluie crépitant. Se sentir abritée, confortable et douillette, se sentir isolée, pas seule,  à l'abri, et protégée.
Les coups de vent vivifiants ne me gênent pas non plus. Même si maintenant, mes appareils en rendent le bruit désagréable ! Je me souviens d'un livre lu il y a bien longtemps "j'ai choisi la tempête". Il n'y était pas du tout question de météorologie. Non, ça racontait le combat d'une toute jeune fille résistante pendant la guerre. Sur la couverture, un visage giflé de mèches de cheveux noirs soulevés par le vent. 
J'aime du vent cette force vive qui assainit et emporte.
Tiens, en parlant de vent, mon schinus n'a pas chu, mais il a bien penché. J'ai redressé la situation avec un haubanage de fortune. Il faudra en tester la parade à la prochaine tempête. La saison devrait nous amener ça bien vite.
Ceci juste en parenthèse. De ces parenthèses qui me mènent par le bout du nez à l'autre bout du monde, parfois. M'éloignent d'une idée et m'en font visiter tant d'autres. Comme des contrées sauvages découvertes par accident.

Pour en revenir à la pluie, la pluie lourde en averses coléreuses, la pluie fine et feutrée tombée sans bruit, posée en suspens sur un temps de silence et d'arrêt, la pluie m'est amie, quand l'eau me fait peur ! 
je n'en suis pas, il est vrai, à un paradoxe près...
Je n'ai jamais su nager. J'étais sur le point d'apprendre, avec Olivier, juste avant notre mariage. Mon aptitude à me tenir à flots devait d'ailleurs donner le top départ de nos noces. Si nous avions du nous en tenir à ce contrat, dix ans après, nous n'y serions toujours pas…
L'eau de la mer me restera, je le crains, toujours adverse.
L'eau domestique, ma peur d'en manquer, née de je ne sais quelle circonstance, me crispe irraisonnablement. Je me représente vite une avarie privant mes vaches d'eau. C'est ma grande inquiétude, mes vaches privées d'eau. Pendant des siècles et jusqu'à il y a peu, il y a pourtant bien eu des vaches à Agorreta, et pas d'eau  courante ! Comme quoi…

La fuite d'eau, aussi, m'inquiète. L'eau coulant à flots sous terre hors d'un tuyau écrasé ou coupé, l'eau suintant au travers des enduits, comme ici (!), l'eau gouttant, l'eau perdue.
J'essaie de raisonner mes inquiétudes. Je pare au mieux et mon action défensive contient à peu près bien mon trouble.

Le bruit de l'eau de la pluie sur les tuiles m'apaise.
Le confort rustique mais douillet de la vieille ferme m'assoupit.
Ce bien-être, je l'accueille comme la grève s'aplanit sous la vague tranquille ourlée d'écume .
Au rythme des battements de vie pulsés dans mes oreilles, ralentis dans le calme de la nuit en une mélodie de harpe hypnotique.








vendredi 7 décembre 2018

5 au 7 décembre



Mercredi 5 décembre 2018 11h34



Le temps de cuisson au four laisse un petit intermède dans ma matinée.


Me sentant voisiner avec une situation de début de crise existentielle, sachant combien la bifurcation est étroite entre la bonne et la mauvaise voie, l'aiguillage  propre à favoriser les "fourvoyages", je me suis mise en position vigilance rouge toute.
Dans cette situation, comme dans beaucoup, l'expérience bien comprise est  utile. Je me familiarise suffisamment maintenant avec ma pote à deux balles bipole, pour en canaliser mieux les attaques.
Deux trois contrariétés pourtant ordinaires avaient bousculé ma sérénité. Il lui en faut bien peu, c'est vrai… Quand la pente est ainsi initiée, la glissade peut être rapide, et le gouffre trop proche. J'ai la molécule il est vrai, comme rampe de sécurité. Deux précautions en valant mieux qu'une, j'ai mis en route ma stratégie contre-attaque, bien éprouvée déjà, et souvent satisfaisante, en renfort.
D'abord, essayer de déplacer le centre d'intérêt vers des régions plus agréables. Plus facile à dire qu'à faire : on ne dirige pas ses pensées, elles nous viennent et s'invitent dans nos têtes sans nous demander permission. 
Bien plus opportun alors de parer au plus pressé, virer de bord résolument, tourner le dos à la déferlante et prendre la vague par le travers, là où elle a le moins de risque de faire chavirer.
C'est ce que j'ai fait. Ca a déjà marché, ça paraît marcher encore cette fois-ci.

Même jour 19h45

J'ai eu mieux à faire que de théoriser.
Allant "en ville" j'ai entendu à la radio parler de "métacognition". Quel à propos avec ce que j'évoquais ce matin ! Corriger la cognition, la méthode de pensée, dans une visée d'amélioration. Ca par exemple, c'est en plein dans mon sujet…
Je devais aller finir le réglage de mes prothèses auditives. Je n'ai pas entendu la fin de l'histoire. Mais bon, ça paraissait aller dans mon sens. Eviter les dissonances en "métacognitant". Tout un programme, ces émissions radiophoniques !
En attendant, ma stratégie humble et personnelle fait ses preuves. Suffisamment du moins pour acquérir l'étoffe d'une parade fiable. Je ne lui savais pas ce nom savant. J'étais comme Monsieur Jourdain, faisant de la prose sans le savoir… Confortée par là même par ce mot si sérieux posé sur mes tentatives profanes.

Je la fais rapide avant la fermeture des volets sur le soir tranquille.
Au matin, recherche du "smooth" avec exécution de tâches juste assez ardues pour flatter l'estime de soi, sans s'y user : sortir une balle de foin trop terreuse du grenier, en rentrer une toute belle. 
La balle de foin ficelée est déjà par sa lourdeur difficile à manier. Présentée sur le flanc, dans la visée d'un roulage plus aisé, elle butte à la moindre dénivellation. Mon plancher du grenier n'en manque pas ! 
Nonobstant, bien maintenue dans sa forme circulaire,  elle se prête au jeu sans trop rechigner.

Quand on en a retiré les ficelles de maintien, par contre, là, c'est une toute autre histoire. Je ne me suis pas méfiée, quand j'ai entamé cette balle là. J'ai défait le ficelage. C'est ensuite seulement, quand j'ai commencé la distribution lundi et mardi, que je me suis avisée d'un problème.
Mes vaches ces deux derniers jours boudaient sec leurs rations fourragères. Je les ai très mal élevées. Elles sont d'une exigence au dessus de leur condition de vaches ordinaires. 
Ce foin coupé sur un fond de terrain encore humide, ce printemps où la pluie s'est invitée trop longtemps, offensait leurs papilles délicates. Des plaques de boue séchée aggloméraient les brins. Les crampons du tracteur avaient retenu la terre détrempée, la mêlant à l'herbe juste coupée. Résultat, une balle de plâtre en couches grises et dures. Pas du tout appétissante…

Les vaches humaient, soufflaient et humaient encore. Pour se retourner vers moi, toute leur déception allumée d'une once de colère. Bigoudi particulièrement manifestait son mécontentement, cognant dans les barreaux tout neufs du râtelier garni. Un début de rut me la rendait énervée plus encore. Elles étaient agacées, mes belles, dédaigneuses et frustrées.
Je ne pouvais davantage souffrir une telle insatisfaction. Ma tournure du moment me rendait la chose plus insupportable encore. Je devais remédier à tout ça, au plus vite et au mieux. Il n'y avait pas cinquante choses à faire, de ce côté là, l'affaire était simple. Sortir cette horreur du grenier, la jeter loin, très loin, et avancer un fourrage de qualité à la place. Le hangar en est plein, pas à barguigner !
Quelques difficultés à la mise en œuvre : rouler la balle dehors, la charger dans la caisse de Karrarro, sans la laisser filer jusque chez Conchita, la déclivité du terrain aidant et la rondeur même imparfaite de la balle y participant. On a ainsi vu des balles de foin se dérouler ainsi sur des dizaines de mètres, en un tapis ma foi pas vilain. Ce n'était pas le résultat souhaité, là. 
Le soutien fraternel et paternel, quelques bons rires et un brin de patiente discipline nous ont menés au bout de l'opération, sans trop de dommages.
La balle amenée auprès du tas de fumier, nous avons rapatrié sa remplaçante, flairée sous toutes les coutures par nos sens experts, avant d'être mise en place. Ca paraissait aller.
J'ai redistribué mon foin, après avoir évidemment évacué celui dédaigné dans les râteliers. Le verdict probant d'une mastication bruyante et rythmée à l'étable a récompensé nos efforts.
 Entendre mes vaches tirer des goulées de foin odorant et les regarder mâcher les yeux à demi fermés m'est un plaisir…

Ce matin, j'ai ainsi racheté mon bien-être et le leur, au prix de quelques efforts et manœuvres hasardeuses. Je sais mon maniement de la caisse et autre frontal du tracteur assez aléatoire. C'était une tentative juste assez audacieuse dans mon état renfrogné, pour avoir une bonne chance de m'en tirer. 
Le "smooth" atteint, j'étais tout de suite mieux. Mes vaches, elles, redevenaient enjouées.

Plus tard dans la journée, l
a vue d'un petit hérisson recroquevillé sur le côté, près de la barrière, a miné ma réussite.
Je l'avais remarqué dimanche déjà, près du surpresseur, couché sur le flanc, comme endormi. Il avait à peine hérissé ses aiguilles, quand je l'avais doucement poussé. Les longues pattes grises et fines, le museau relevé, les yeux fermés et le ventre trop offert, il avait triste allure. Les chiens ne le chahutaient pas, quand ils jappent comme des perdus autour d'une boule piquante bien vivante dessous.

Le petit hérisson semble maintenant endormi, son flanc se soulève à peine. Il se meurt, paisiblement, d'une tristesse douce et lente.
Je ne le vois déjà plus dans la nuit. 


Vendredi 7 décembre 2018 11h10

Le petit hérisson a fini de mourir.
Ce matin, la décomposition avait redonné de la rondeur à son flanc. Son petit nez retroussé était mignon encore.
Je l'ai déposé délicatement dans ma balle de foin, là où les brins entremêlés lui faisaient une couche douillette. Ca m'a paru plus doux de le savoir là.

lundi 3 décembre 2018

3 décembre



Lundi 3 décembre 2018 11h21



Un lundi silencieux, après l'animation du dimanche, où la tablée plus nombreuse croise les conversations bruyantes.
La visite d'Hélène et de son amie Nicole a donné, pendant notre promenade champêtre, l'occasion  de profondes analyses sur les relations humaines. Tout aussi animées que les conversations croisées, tout aussi diverties, et tout aussi brouillonnes, au final. Chacun s'en référant à ses expériences, à sa vision, tentant honnêtement d'intégrer celle des autres, y arrivant mal, d'après ce qu'en ai perçu.
La plus aiguisée de tous, Nicole, m'a paru l'emporter, par ses prises de positions posées et avancées d'un ton tellement apaisant qu'il recueille l'adhésion à lui seul.
Dans ces circonstances aussi, l'animation est cousine de dispersion, et le sens se perd dans le tohu-bohu général.
Dans ces circonstances surtout, la recherche est plutôt celle de bons mots et de réparties amusantes, que d'une réelle avancée intellectuelle. 

Nos gilets jaunes font du vacarme, eux aussi. Le mouvement s'anime trop, et mal. Il s'emballe. Je ne sais pas ce qu'il en sortira. Je me souviens vaguement de mes cours d'histoires, de ces "jacqueries" paysannes. Je ne suis pas persuadée que le servage moderne, plus présentable sans doute, soit moins oppresseur…
Là encore, il me semble bien que la forme prend le devant. Mais je ne suis pas plus analyste politique qu'autorisée en sciences humaines. 
Juste chahutée, et ballotée, par l'une et plus encore par les autres…

Même jour 16h53

Retour de promenade. Deux motos nerveuses et quelques gros camions incongrus dans la paix des paysages dolents sous le ciel pommelé. Des saluts amicaux pour adoucir les pétarades et vrombissements des moteurs.
Je tente de calmer ce charivari en moi, soulevé par je ne sais quoi au juste. Je repère facilement deux trois thèmes agitateurs récurrents, cristallisés souvent autour de la famille, de la considération, ou de son manque, plutôt, des uns et des autres. Un grand classique, celui-là.
Les flambées de violence, aussi, crises sociales, attentats terroristes et autres manifestations d'une onde noire paraissent lever en moi des inquiétudes ataviques. L'idée d'un monde où la sécurité vacille vite, dans une brutalité où la logique n'a plus cours. Je ne sais pas d'où ça me vient. Je sais juste que ça déclenche en moi cette peur refoulée. Comme si mes ancêtres, éprouvés dans leur chair par la violence des hommes,  avaient déposé cette terreur dans mes gènes profonds. 

Je tâche de dénicher derrière ce roulis le mécanisme neuro psychique déclencheur. Je sens la crispation, je devine la silhouette floue de la manigance d'enclenchement du phénomène.
J'essaie de m'en distraire, de ne pas focaliser dessus.
Je m'arme de mes alliés de prédilection, les bêtes, les paysages aimés, les pensées apaisantes. Les familiers bienveillants.
Je rameute tout mon petit monde, j'invoque toutes mes déités païennes, j'avale la pilule…
Amère parfois !

Mon cervelet fragile est comme un tendon étiré : il s'enflamme vite et manque de capacité de résistance aux tiraillements. Je ne peux pas me préserver de tous les aiguillons, et j'en subis les piqûres, comme tout un chacun.
Mon épiderme est trop sensible, maintenant. La cuirasse mitée ne protège plus grand chose, dirait-on.
Les acouphènes dans mes oreilles tintent leur alarme. Les échauffements successifs dans mes neurones ont fondu les silentblocs d'origine. Les pièces se heurtent maintenant durement dans ma tête, sans rien pour amortir les ondes. Une configuration à laquelle je dois m'adapter, parant ce manque comme je le peux. Pas tout à fait bien, pour le moment encore…

Je me recroqueville, garde ma vulnérabilité à l'abri, je fais de mon mieux.
Décidée à m'accrocher, je constate le bienfait du repos, le bénéfice de mes entraînements assidus. Je ne parviens pas à tout aplanir. J'arrive tout de même à me maintenir suffisamment à flots pour goûter de mes jours une saveur encore agréable.
C'est bien, déjà, très bien, même, je crois.
Je pourrai essayer de prendre du recul, de laisser au moins le temps de décantation débrouiller tout ça : je n'en suis pas trop capable non plus. Ma spontanéité de fonctionnement n'envie rien à celle de l'expression de ma pensée. Je dis comme je pense, sans plus d'articulation logique ni de recherche de sens. Un joli bouilli…

Je suis ainsi, et m'en trouve dans l'ensemble plutôt bien. Je me passerais évidemment de deux trois fragilités. Sans elles, je perdrais aussi leur pendant positif, cette sensibilité vive et exaltante.
Alors, à tout prendre...je prends tout, et advienne que pourra !

vendredi 30 novembre 2018

30 novembre



Vendredi 30 novembre 2018 10h53


Le soleil quadrille les murs à travers la porte-fenêtre. Sur la mer, le gris est profond, quelques chênes encore feuillus s'illuminent.
Il a plu. Mes térébenthiniers  auront été arrosés. La journée d'hier fût ventée. Je me demandais, depuis la jardinerie, où les souffles renversaient les plantes, si mes shinus avaient eux aussi chu. Ou penché. Ce matin, au jour levé, les troncs fiers et droits hissaient vers le ciel plombé leur verticalité intouchée. Bien !

Je surveille ma nouvelle tournure arrière-cuisine. Depuis mes rafraîchissements peinture, voulant préserver mon travail, j'ai installé en début d'étable un petit coin cuisson. Notre cheminée maintenant presque hermétique garde la chaleur, certes, elle laisse aussi la buée et les vapeurs napper la laque satinée, et larmoyer là dessus en coulées navrées. On ne peut pas tout avoir ! 
Toujours à la recherche du compromis acceptable pour la majorité, j'ai opté pour cette solution. Les marmites bouillonnant longuement, dehors. Les fritures à tout va crépitant de saisissement, itou ! Evidemment, je surveille avec attention. Il ne s'agirait pas de faire flamber mes belles. Même si l'installation dans la cuisine, avec sa hotte boisée et son conduit ensuiffé n'était pas plus sûre, le simple constat de tant d'années de pratiques sans accident me rendait l'expérience plus sereine. Comme quoi…
Je connais bien les hottes aspirantes. J'en ai entendu parler. Agorreta n'est pas l'Amazonie sauvage, et la modernité s'est frayée chemin jusqu'à nous. Mais là, sous la vénérable cheminée noircie de tant de décennies de fumée, je ne me le voyais pas, non. Ca me paraissait incongru, dissonant.

Ce mot, "dissonance", je l'ai entendu à la radio dernièrement, appliqué au décalage entre son système de pensée et l'environnement. Le genre de sujet pour moi passionnant. Je n'ai pas fini de bêler après ma recherche de congruence. Je continue de penser mon salut dans ces parages.
La musicalité induite par le terme me parle. Les pensées, les mots pour les poser, s'enchaînent en rythmes mélodiques, aux accords plus ou moins fluides, plus ou moins justes. 
Je lis souvent à haute voix les textes que j'aime en me berçant des ondes vocales bien amenées par la suite des syllabes. J'ai longtemps fait, et fais encore bon usage du "Demain, à l'heure où blanchit la campagne, je partirai". Je ne suis pas tout à fait certaine de la citation. Ni même de l'auteur. Victor Hugo, je dirais, lèvre inférieure avancée en moue dubitative. La poésie , pour le peu que j'en connais, m'enchante par sa musique. Elle m'intimide par son aristocratie. L'éthéré d'un vocable trop étranger à mon quotidien m'échappe. Je le laisse aller vers des limbes trop immatérielles pour moi, paysanne bien ancrée dans la terre-mère.
Mes phrases me suffisent à nourrir une petite satisfaction personnelle facile à contenter. 
Celles d'autres contentent mon goût pour ces mélodies là. Ce goût des mots, cette application à les choisir justes et jolis, à les assembler ainsi plutôt que comme ça, me procurent une bonne "sonance" ? Comme on dirait d'un son bien accordé, de bon ton.

Dans les plus prosaïques des écrits, dans ces échanges administratifs parfois rébarbatifs, j'aime à introduire ce petit plaisir. Je ne suis pas sûre qu'à l'autre bout, on goûte avec suffisamment d'attention mes efforts. Ca ne m'empêche pas d'y trouver, moi, matière à me divertir du sujet souvent générateur de "zondes négatives" autrement.
Nous vivons dans cette période où les messages instantanés, les mails brefs et efficaces, en principe, exonèrent des courriers laborieux et décalés.
Pour l'avoir bien souvent, et à mon grand regret, expérimenté, j'ai noté combien faire mouche, en envoyant  le bon mail au bon destinataire, pour tout ce qui est administrations et assimilés, est chose rare. Cela arrive, il est vrai. On tombe sur la personne disponible et réactive, compétente et sérieuse : elle vous lit, vous entend et vous comprend, vous répond, vous guide et lève pour vous la solution. Ce jour là est à marquer d'une pierre blanche…

Le plus souvent, on envoie un message à une entité vaste et insaisissable, logée quelque part derrière une adresse générique. Très rarement, une personne avec une identité, un nom, sans parler d'un visage, concept oublié depuis belle lurette, vous répond.
Ah ça, vous recevez instantanément un message retour, où l'on vous rassure immédiatement : votre demande a été prise en compte, et l'on vous répondra dans les plus brefs délais.
Les premières fois, on s'y laisse prendre. On quitte sa messagerie satisfait, persuadé que quelqu'un quelque part s'occupe de vous. On ne le connaît pas, on ne le voit évidemment pas plus, mais bon, après tout, on ne s'est pas adressé là pour nouer une relation de sympathie. Depuis longtemps, on connait les limites des relations humaines dans ces établissements d'envergure, et on n'en n'attend plus cette manière de rencontre. 
Là aussi, l'outil s'est maintenant dématérialisé. Bien loin des chemins creux, des places de villages, des bureaux, justement, et autres points de rencontre où plusieurs humanoïdes avaient l'heur de se croiser, l'écran porte bien son nom et fait son usage. On se flaire sans se sentir, et le restant des sensations va tant dans cette vacuité de substance qu'on se trouve tout benêt quand la chair prend forme et visage, quand le réel redevient ce qu'il n'aurait jamais du cesser d'être.

Les premières fois, comme toutes les premières fois, innocents et naïfs, on y croit. On consulte sa messagerie avec ferveur et impatience, persuadé de l'imminence d'une réponse.
Ensuite, comme souvent, on se blase, déçus et déjà résignés à l'échec d'une tentative presque désespérée dès le départ : on a perdu la foi, on a perdu l'illusion et la confiance. Quel dommage…

Derrière l'écran du virtuel, derrière les automates et les personnages ridiculement animés, derrière les Olivier de Suez, Sophie d'Orange et autres Saint Martin dématérialisés d'aujourd'hui, rien, personne, pas âme qui vive, juste une machinerie froide et bête.
Il y a bien des gens, pourtant, par là. On les sent, on les désire. On ne les trouve pas…

La numérique implacable et obstinée dans une logique absurdement binaire nous fait tourner bourrique plus sûrement que tous les employés, aussi bornés soient-ils. La moindre rectification prend des mois, la moindre erreur d'aiguillage induit une montagne de difficultés. Ah ça ! quand tout roule rond, ça doit faire gagner du temps, c'est sûr ! au vu de celui qui se perd au moindre grain de sable dans les rouages, je ne suis pas sûre de la balance… Vieille rétrograde que je suis ! 

Cela donne l'occasion il est vrai d'échanges nombreux, où mon goût pour les mots trouve à s'exprimer. Enfin, pas d'échanges, non, juste de mots envoyés dans le vide, un peu comme ce "bloc" tiens ! Je dois en avoir cultivé le goût, à force…
Des mots plats à la poésie étrécie, des mots tout de même, puisqu'il faut bien mettre un peu de vie et de couleur dans ces mornes étendues de cendres qu'est notre système informatique généralisé.
Souvent, les cases imparties me sont trop étroites. Mes diatribes tronquées déçoivent mes propensions à la digression. Je tâche de prendre la chose pour un entraînement salutaire à la recherche d'une concision parfois utile. Il est bon sans doute de recadrer les idées arborescentes de ma pensée follette.

Il est bon surtout de ne pas se laisser happer par la froideur d'un système de fonctionnement dénué d'âme et déserté de chair.
En dissonance complète avec ma nature humaine, toute passionnée et palpitante d'émotions et de déraisons...









mercredi 28 novembre 2018

28 novembre



Mercredi 28 Novembre 2018 10h



J'attends la montée du soleil pour aller vaquer dehors.
Quelques petits projets me tiennent toujours. La confection d'un  potager surélevé, quelques aménagements paysagers à ma petite échelle, suffiront à occuper les moments vacants de l'hiver.
Cette vacuité à remplir, l'horreur du vide, pour une vue désespérée, la joie des petits plaisirs engrangés pour se faire une réserve propre à alimenter une jolie vie, dans les bons moments.
Comme ceux de ces jours-ci.

Mon petit monde tourne rond.
Mes essentiels d'Agorreta sont préservés :




Les belles hibernées ont la vie facile. La dolence des jours à l'étable leur va bien. Elles ont pris le rythme, je l'ai pris avec elles. Les regarder me fait du bien. Les soigner me plaît. Les avoir là est une joie.








Les chiens mènent aussi leur vie de ferme. Libres, choyés, ils n'en demandent pas davantage. En retour, ils donnent l'affection inconditionnelle, leur bonne tête à gratter, et encore quelques puces à traquer…











Ces deux là retrouvent aussi cette complicité d'avant les turbulences estivales. Ils se retrouvent eux aussi autour de petits projets bricolages, ambitieux parfois, surprenants le plus souvent...
Mon père, "je vis je meurs", pour le moment, vit, vit bien, très bien même. Heureux de chaque instant de ce bien-être incroyablement reconquis, allégé d'un poids physique et d'une peur écartée, il vit, et partage à tous sa joie de vivre.




A la jardinerie hier, nous avons été chercher un nid de frelons asiatiques perchés sur les hauteurs d'un vergne ou d'un saule sauvage, aux chatons vivants.
Le nid était quasiment déserté. Seuls deux trois frelons tout mollets titubaient entre les alvéoles.
Une construction incroyable, des proportions parfaites et un assemblage impressionnant, d'étages cartonneux tenus sur des piliers en bave solidifiée.
Une architecture dont nos plus grands édifices s'inspirent. Nous ne créons rien, nous imitons. Nos imaginations d'après nous innovantes et fertiles ne sont qu'une mémoire oubliée, semblerait…







Aller déloger ce monument ne fut pas chose facile. La branche où était "pitée" l'engin s'élevait haut dans le ciel, par-dessus un amas de broussailles enchevêtrées dense et rébarbatif.
Qu'à cela ne tienne ! Avec Jean-Michel, mon compagnon des coups audacieux à la jardinerie, nous y sommes parvenus, à quelques éraflures et contorsions près.
















Quand la nature vous donne ainsi en spectacle une œuvre magistrale, elle force le respect et l'admiration.
Alors, tous, nous avons admiré, curieux et impressionnés.

lundi 26 novembre 2018

26 novembre




26 Novembre 2018 15h36


En ce lendemain de Sainte Catherine, je veille sur le châtaignier mis en terre hier, près du chêne vert. Puisque la tradition est respectée, nous en attendons les meilleures promesses…

Etonnamment, le poirier à fleur tout à côté est encore vert, ne marque même pas la coloration de feu automnale. Curieux. 
Sur le haut, près du tas de fumier, trois térébenthiniers, schinus terebenthifolia, cousinous des schinus molles ou faux poivriers implantés sur la baie, vont tâcher de braver les conditions ventées. La gelée de l'hiver dernier les avait mités, à la jardinerie, les rendant misérables et invendables. Je les ai récupérés ici, ils ont refeuillé. Trop à l'étroit dans leur motte figée de racines entremêlées, ils demandaient grâce. Nous leur avons offert une liberté opportune, ou alors une fin proche, qui sait ? Cela dépendra de leur envie de vivre, et des circonstances !
Les grosses pluies de la nuit auront déjà bien tassé les mottes autour des racines périphériques. Un premier point positif.

Ces grosses pluies ont aussi conforté ma satisfaction autour de mon intervention cheminée : l'auréole de suie grasse ne colonise pas au delà de son périmètre incompressible pour le moment. Le plâtre ensuiffé assombrit le dernier bastion d'une lutte de longue haleine. Un temps de répit dans les deux camps, la peinture blanche et l'auréole graisseuse, éloignera la crispation de cette atteinte à l'immaculé, enfin, presque, plafond.
Les quelques tuiles soulevées lors des différents passages des uns et des autres sur le grand toit ont aussi confirmé leur remise en place correcte : pas de gouttière dans le grenier.
Enfin, là encore, presque ! 
Sous la terrasse, là où mon polyane d'ensilage devait constituer un lit de rivière étanche, une gouttelette têtue s'obstine à s'écraser au sol, la bougresse ! Certes, l'infiltration est bien atténuée; elle n'est pas totalement jugulée. Je dois être dans une période plus relâchée. Quand, il y a quelques jours à peine, je me serais jetée de nouveau ventre à terre sur les dalles bétonnées, j'ai préféré m'en tenir plus simplement à l'installation d'une augette pour recueillir l'eau gouttée. Mesurer et m'accorder l'idée d'un semblant de maîtrise sur le phénomène me le rend  davantage supportable. Même, j'y ai trouvé la possibilité de pourvoir mes chiens en eau fraîche, quand ils maraudent dans le coin.
Il suffit de peu, d'une tournure nouvelle ou d'un horizon mieux éclairé, pour considérer la même chose de façon tout à fait différente. Tant et tant de fois, j'en ai fait l'expérience… Elle m'étonne quand même toujours !

Je maintiens un semblant de continuité dans mon récit. Mes pauses écrites sont comme la fuite du temps : les choses disparates s'y jouxtent et s'y superposent, comme les moments épars d'une vie ordinaire. L'impression d'une suite logique, d'une cohérence, d'uns sens, n'est qu'illusoire et pourtant bien tenace. 
Je fais comme tout le monde, je m'y accroche, histoire de conforter cette idée absurde d'une signification, d'une trame, là où, rationnellement, on n'en voit pas.
Mes recherches de congruence se heurtent forcément à cet éparpillement. Là encore, je m'arrange au mieux des alentours, faisant des liens fumeux là où les péripéties hasardeuses n'expliquent rien.

De cette boîte à la foire fouille de nos mémoires, est ressortie, avec ces histoires d'eau, ce jour froid de janvier, je crois bien. Avec mon père, nous avions tout l'après-midi tâché de comprendre un phénomène étrange, et bien gênant :
dans la matinée, j'avais constaté dans le fond de la cuvette des toilettes, un amas de gravier fin. Evidemment, je m'en étais étonnée, inquiétée, même, un peu. Du gravier, là ! Je me pense normalement constituée, et les considérations digestives vont chez moi comme chez tout un chacun. Quand tout va bien, on ne s'y attarde pas, détournant l'attention de ces réalités au prosaïque peu séduisant.
En bonne éleveuse, je sais combien le transit intestinal est indication précieuse de santé. Je ne m'attarderai pas plus avant. Là, pas besoin d'évocation pour retrouver la sensation, elle se rappelle d'elle-même à nous.
Ce gravier m'interpellait : quoi, serais-je devenue, comme le disait parfois notre rousse flammèche de la jardinerie, Elodie, une antenne du concasseur de la carrière de Biriatou ? Elle se référait à ma capacité à ingurgiter à peu près n'importe quoi. A la jardinerie, nous partagions la tablée, et ce genre de considérations.
Tout de même, n'importe quoi, soit, mais jamais comme la poule je ne me suis gavée de petits cailloux gris, non, non, non, jamais au grand jamais !
Très vite, j'en tirais la conclusion savante que le dépôt minéral ne venait pas de l'usagère, mais de l'installation. A savoir, du tuyau d'évacuation, remontant la descente, bondissant tel le saumon norvégien par dessus la courbure du syphon de céramique, pour se déposer là, au fond de l'eau claire.
Ce dépôt était intrigant en lui-même. Il était plus encore alarmant, signalant une anomalie de fonctionnement; tout aussi prosaïques et peu séduisantes que nos évacuations corporelles diverses, nos évacuations sanitaires domestiques modernes sont elles aussi essentielles à notre confort. Quand tout va bien, nous nous en détournerions vite, enterrant profond les tuyauteries et autres conducteurs. Quand le système s'enraye, en l'occurrence, s'engorge, là, il faut bien s'y pencher, et passer outre nos petits dégoûts de semi-urbains sophistiqués. 
J'étais bien intriguée par la nature de ce minéral remonté d'une fosse sceptique à usage humain, mais bon, mon premier souci était de le renvoyer vers là d'où il venait : la fosse !
Allez allez, me suis-je dit sans barguigner, ne faisons pas de manières, allons voir, mignonne, comment va tout cela.

Mon petit nid en bout de ferme a ceci de bien pratique que toute sa tuyauterie sanitaire est apparente, au niveau de l'étable du fond. Les interventions peuvent se faire aisément, comme à ciel ouvert, jusqu'au point où tout ce circuit plonge en terre, évidemment. Nous sommes gagnés par la pudibonderie généralisée, refoulant loin les émanations dérangeantes. Pas de tout à l'égout, ici, un bon vieux drainage artisanal, déployé en delta à la sortie d'une ou autre cuve de rétention. Ces cuves sont à peu près localisées, et serties par des couvercles recouverts de suffisamment de terre pour qu'il faille passer un bon moment en sondages, avant de s'attaquer à les désincruster.
Côté étable, les deux tuyaux d'évacuations eaux usées et toilettes descendent parallèlement. Pour les distinguer, ne pouvant courir assez vite pour entendre la chute d'eau en tirant la chasse à l'étage, ne pouvant pas davantage me fier à l'oreille alors aussi défaillante que l'est la mienne aujourd'hui de mon père, je tapotais les deux conduits plastiques, pour évaluer par le son leur vacuité respective. Le son mat et sourd de celui de gauche ne laissait aucun doute. C'était là. L'idée de laisser un robinet ouvert le temps de la vérification ne m'était même pas venue à l'esprit. Sans doute le concept bien ancré chez moi de la lutte contre le gaspillage neutralisait-il déjà en ce temps là certaines synapses neuronales. Et oui, déjà...
Je tapotai un peu plus énergiquement, en me disant qu'un petit bouchon ainsi sollicité pouvait tressauter, et finir par se dégager. Le son plein était en pleine ligne droite, cependant, et l'opération paraissait avoir peu de chance de réussite. En effet, il ne se passa rien. 
Il fallait ouvrir, siphonner, purger tout ça.

Nous laissâmes l'opération débouchage pour l'après-midi. Et moi, je vais laisser la fin de mon histoire pour ce soir. Là, je vais aller regarder le couchant souffler d'or les joues rondes des nuages sombres.

Même jour, 19h50.

Je reprends.

Mon frère en venant déjeuner à sa pause aiderait bien pour soulever le lourd couvercle de fonte, localisé au son, là encore, à petits coups de barres à mines. Nous devions ressembler à des guerriers indiens, martelant la terre de nos lances en fer, têtes baissées. Ne manquaient que les psalmodies.
Maugréant contre la énième avarie dans la ferme de nature à spolier son temps de repos, mon frère souleva le couvercle, et, puisqu'il semblait nécessaire d'intervenir aussi en amont au niveau du coude lové sous la chappe en béton, il explosa un bon mètre-carré dudit béton, à grands coups de masse.
Nous pouvions œuvrer : à un bout la fosse était ouverte, le coude dégagé. A l'autre, le tuyau repéré et son second coude presque accessible, au besoin. Il n'y avait plus qu'à…
Plus qu'à engager une longue tige métallique un peu souple, avec le renfort d'un tuyau d'arrosage ouvert plein gaz. Un genre de furet maison.
Sans être bégueule, je n'ai pas non plus d'attirance particulière pour l'exercice de la scatologie. Si je dois m'y mettre, je le fais, mais sinon, je m'en passe très bien.
Là, il n'y avait pas à se poser de question. Narines pincées, tête penchée dans la fosse ouverte, j'introduisis la tige métallique, tournant au fur et à mesure de l'avancée, pour lui faire épouser les courbes. Mon père m'avançait le tuyau raidi d'eau. Je le poussai le long de la tige. Tout ça glougloutait et gargouillait. Je me méfiai d'un retour de manivelle, en l'occurrence, d'une giclée de merde, puisqu'il faut appeler un chat un chat.
Le temps aidait. C'était une journée de janvier grise et froide. L'emplacement plein vent assurait une aération pinçante et efficace pour atténuer les miasmes nauséabonds. J'avais revêtu une veste de saison, héritée de mon oncle pêcheur de thon en haute mer. Un vêtement de plusieurs kilos, raide comme du carton, doublé d'une fourrure épaisse. Je la portais beaucoup, cet hiver-là, cette veste. Elle a fini comme literie pour les chiens, puis, suaire de mon pauvre vieux Méloniou dont l'abcès pourri avait suinté dessus en effluves pestilentielles. Ceci est une autre histoire, encore…

Agenouillée sur la glaise retournée épaisse et mouillée, empêtrée et alourdie par la veste et les bottes hautes de caoutchouc, j'œuvrais avec acharnement, encouragée par mon père.
La tige métallique avançait sans obstacles, et, à sa longueur, on devait être rendu au point où le bouchon colmatait le conduit. Le tuyau d'arrosage confirmait la fluidité de ce passage. Pourtant, je n'avais rien vu passer, pour dire la chose sobrement.
Tiens…
Je retournais dans l'appartement, m'extirpai de mes bottes lourdes et collantes, allais tirer la chasse d'eau. La cuvette se remplit, un mouvement agita les graviers dans le fond, et le niveau baissa tout doucement, trop doucement pour une évacuation libérée.
Par la fenêtre, je hélai mon père, pour lui demander s'il y avait eu du nouveau dans l'arrivée à la fosse. Rien…
C'était donc bien bouché. La tige métallique passait, le tuyau aussi, l'eau refoulait propre. Ca alors !
Nous étions perplexes, impuissants et perplexes. Nous luttions dans la boue et le froid, depuis une bonne paire d'heures. Poussant puis retirant en arrière la tige, le tuyau, les deux ensemble. Tâtant à l'autre bout la descende toujours pleine.
Nous étions complètement désemparés, nous prenant l'un l'autre à témoins de cette configuration incompréhensible.

Nous en étions là, quand un toc-toc-toc saccadé nous tira de nos réflexions stériles.
La fenêtre de la cuisine donne juste en face de ce champ opératoire. Ma mère, déjà bien malade, installée dans son fauteuil près du poêle, nous voyait. Elle avait pris le tisonnier posé près d 'elle, et en frappait doucement mais avec insistance le carreau. Pensant qu'elle devait avoir besoin de quelque chose en urgence, je fis rapidement le tour à l'angle de la ferme, et, m'extirpant de nouveau de mes hautes bottes boueuses, j'entrai dans la cuisine. La différence de température me sauta au visage.

   - Zer duzu ?
   - Qu'as tu ?

Je la voyais rose de bien-être, pas du tout alarmante.
Elle me désigna un quartier de mandarine tombé à ses pieds. Un peu trop loin pour qu'elle puisse le ramasser, puisqu'elle ne se tenait déjà plus debout. Du bout de son tisonnier, à peine trop court, elle me le désignait. Elle voulait que je le lui ramasse, là, toutes affaires cessantes. Elle était parfaitement bien placée pour nous voir à l'ouvrage. J'imagine que notre peine ne lui avait pas échappé. Mais non, elle, ce qu'elle voulait, c'était ce petit quartier de mandarine roulé un peu trop loin.

La chaleur du poêle m'avait fouetté le sang. Je devais être fatiguée de toutes nos tentatives pénibles et sans résultat. Je sentis la moutarde me monter au nez : saisissant l'innocent quartier de mandarine, j'ouvris grand la fenêtre et le jetai le plus loin que je pus. Refermant violemment le battant au risque de casser la vitre bien plus sûrement que les petits coups de tisonnier auraient pu le faire, je priai ma mère de ne pas nous "emmerder" davantage que nous ne l'étions déjà, et c'était bien le cas de le dire !
La pauvre femme ne pipa mot. Une rareté en soi. Recroquevillée dans son fauteuil, elle se mua instantanément en la vivante gravure de la Pietà offensée. Saisissant les peaux de la mandarine posées sur le poêle, je ressortis de la cuisine, lançai les peaux dans la bennette à fumier stationnée dans l'étable, remis mes bottes hautes, et m'en retournai, cramoisie de chaleur et de fureur.
Un de ces moments où la relation mère fille se crispe d'une hystérie dévastatrice…

Revenant à notre opération, il nous fallut une bonne heure encore pour comprendre où était la clef du mystère. Parce-qu'évidemment, il y en avait une, comme souvent, même à Agorreta !

J'avais réintroduit pour la trentième fois le tuyau d'arrosage souple dans le tuyau en pvc rigide. Envoyé toute la longueur disponible. Mesuré au pas que l'embout devait avoir dépassé le niveau du bouchon repéré au son. Et là, les sens aiguisés de mon accès de fureur contre ma mère innocente, j'entendis. J'entendis le gargouillis de l'eau, glougloutant dans le tuyau. Oui, dans le tuyau...mais dans l'autre tuyau. Pas celui de la descente des toilettes, non, dans celui des eaux usées, juste à côté !!
Ah ça ! Nous pouvions espérer longtemps décoincer un bouchon en fourrageant dans l'autre…
Partant de là, après encore un bon moment de puissantes et laborieuses réflexions, la lumière se fit, enfin : le plombier en charge des travaux de mon petit nid avait inversé les connections restées en attente. Les fosses avaient été branchées, les conduits enterrés, et les embouts ressortis à l'autre extrémité pour les branchements. Lui, ma foi, par une petite fantaisie ou une distraction coupable, avait fait un petit entrechat dans les coudes, recouvrant tout ça de béton. Si bien que les eaux usées allaient dans la fosse sceptique, et l'évacuation des toilettes, elle, se jetait allègrement dans le bac à graisse, censé collecter les vidanges des éviers, lavabos et autres baignoires. D'où cet agglomérat intrigant, cette calcification minérale, courante à la surface des bacs à graisse, mais complètement extravagante en provenance d'une fosse septique.

Nous reprîmes tout ça calmement, quelques jours plus tard.
Ma mère bouda quelques jours de plus encore.
Le quartier de mandarine finît de pourrir dans le pré.

Tout rentra dans l'ordre. Jusqu'à la prochaine...







lundi 19 novembre 2018

19 novembre



Lundi 19 Novembre 2018 17h45


Je passe fermer les volets sur la nuit proche.
Le crépuscule est fondu en gris rose discret, ce soir. Pas de flamboiements poignants  à vous serrer le cœur. Une teinte grise brumée sur l'horizon, un gris vide dans le ciel immobile, et une bande rosée qui s'éteint entre les deux.
La brume a été taquine toute la journée. Tombée comme un drap ce matin, je voyais à peine la silhouette de mes arbres dans le pré depuis la cuisine. A midi, elle boursouflait ses joues gonflées dans la baie, coupant le paysage de son banc mouvant. Là, elle se dépose dans les creux et les combes, perle l'herbe rase et fait luire les tuiles
Ma tâche dans le coin de la hotte ici a meilleure allure. Je n'ai évidemment pas eu la patience d'attendre pour repeindre. Un apprêt dont j'espérais des miracles, a quand même bien aidé à atténuer la noire grimace coulée dans la courbure du plafond. Il reste une trace, une auréole longue et fourbe. Bah ! presque rien ! Je verrai mieux ainsi à la prochaine pluie si il y a infiltration ou pas. Avant, c'était aléatoire à évaluer, la teinte plus ou moins sombre, l'empreinte élargie ou non. Là, partant de ce presque parfait, ce sera mieux vu…

Puisque j'étais partie pour jouer du pinceau, j'ai rafraichi ici et là, aussi. Ca m'attrape assez régulièrement, et me donne toujours bonne mine au tempérament. Un résultat approximatif ne ternit nullement ma joie. Ca tombe bien : approximatif, le résultat l'est tout aussi régulièrement…

Parallèlement, toujours dans ma période lutte contre l'eau insidieuse et mauvaise, j'ai perdu ce matin quelques terminaisons nerveuses à gratter des couches superposées de silicone, le long de la baignoire. Je le disais il y a peu, ces mastics et autres étancheurs synthétiques ne me plaisent pas trop. Leur texture molle, cette onctuosité visqueuse, ces affaissements sans ossature, je n'aime pas. Je préfère et de loin le poids et la brutalité solide d'un bon vieux ciment, voire, mieux, quand l'usage s'y prête, d'un béton grumeleux. La pierre, la céramique, la faïence épaisse, voilà du matériau selon mon goût ! La silice dure, le cailloux lourd, le minéral indestructible à notre petite échelle humaine, voilà qui me parle et me séduit…

En attendant, je fais avec ce qui m'est proposé. Pour les joints de salle-de-bain, à part reprendre l'enduit entre les carreaux faïencés, reste ce bon vieux silicone. Les enduits, grossiers, ça va. Là, l'ouvrage demande une maîtrise que je n'ai pas. Résultat, j'attrape le pistolet au long bec, j'appuie sur la gâchette, et je mastique. La rapidité de la mise en œuvre plaide en faveur du procédé. Le résultat immédiat n'est pas négligeable non plus : sous l'arrondi du doigt mouillé, une bande immaculée incurvée et lisse, impeccable, file droit. 
Je m'y suis bien plu, à un moment donné. J'ai siliconé à tout va. Superposant les couches. De là vient le hic : entre les strates de ce feuilleté caoutchouteux, une vilaine moisissure grise a fait son nid. Le joint joli du départ s'est boursoufflé en un choux-fleur blet. Quel dommage, quelle vilenie…
J'ai repris tout ça, grattant précautionneusement tout en maudissant mes raccourcis passés. Tout vous rattrape, un jour : la fuite en avant n'est qu'atermoiement, on le sait bien… Ca n'empêche pas de courir avec conviction !

Le chapitre aqueux reste sur le gril, avec l'attente du résultat de mon opération étanchéité terrasse.
Depuis vendredi matin, pas de pluie. Impossible de vérifier la bonne tenue de mon procédé. j'ai la foi, j'y crois, mais je serai mieux convaincue, quand j'aurai vu. 
Là aussi, le masticage résineux me tendait ses bras de polyester. D'abord, même en y allant à la louche comme j'aime à le faire, il aurait fallu nettoyer un peu, au moins, dépoussiérer le plus gros, revenir à la couche-mère. Plus de 20 ans après, elle est loin, la couche-mère. Je l'ai dit, de l'autre côté de la terrasse, la fuite originelle s'est colmatée d'elle-même. Comme quoi, la poussière, la boue, même, disons-le, et quelques mousses rasantes et compactes peuvent être considérées comme des alliés. Aller râcler ce microcosme minutieusement élaboré sur tant de temps me paraissait contraire à mes convictions profondes et respectueuses des règles environnementales naturelles. 
Soulevant les dalles en béton, j'ai noté combien les plots de soutien en plastique s'étaient approprié le revêtement bitumeux. Ils y étaient intimement attachés, scellés par un agglomérat indéfinissable. La pensée sacrilège de toucher à une telle osmose ne m'a effleuré l'esprit que le temps d'un frisson. Religieusement, j'ai à peine retiré un ou autre débris satellites, électrons libres dans ce milieu inédit.
Considérant la bande damassée de bordure, cette matière jadis brillante aux figures géométriques estompées, je me suis dit qu'il ne fallait surtout pas aller y gratter. Je n'en avais d'ailleurs aucune envie : la matinée s'avançait, le déjeuner ne se préparerait pas tout seul.
J'avais mon petit plan.
Dans un premier temps, je m'étais vaguement mis à la recherche d'un solin en zinc. Il me semblait en avoir vu un alentour. En le positionnant sous le becquet du mur, bien à plat sur le revêtement goudronneux, il guiderait l'eau collectée, hors de cette zone perméable. 
Il devait être suffisamment long pour couvrir les deux joints défaillants, en partant de l'angle du mur. J'étais persuadée d'avoir vu ça pas loin, j'en avais l'image dans l'œil. 
Me redressant, je fis un tour d'horizon large, idéalement élevée sur la hauteur de la terrasse. 
Sur l'arrière du hangar, juste en face, nous entreposons quelques matériaux de cet acabit. Parpaings à peine écornés, tuiles fendues et autres linteaux éviscérés aux ferrailles rouillées tordues en suppliques, s'amoncellent gentiment, entremêlés aux ronces et autres herbes follettes.
De zinc, de près ou de loin, rien !
Aah… l'affaire se présentait plus compliquée que prévue. Pourtant, il me semblait bien l'avoir vu, ce solin, et tout dernièrement, même…

M'appuyant sur la murette pour me reposer les lombaires, je tombai dessus !
Là, à mes pieds, juste sous moi, le long solin idéal, bonne longueur, largeur correcte.  Oui, c'était bien ça, je l'avais vu il y a peu : lors de mes allers-retours sur le toit pour aller colmater l'ouverture de la cheminée. Mais bon, il était un peu en place, tout de même. Là où je l'avais vu, c'est bien là où il fallait qu'il soit : entre la toiture de la ferme, au dessus de l'ancienne porcherie, et le mur de soutien de la terrasse. Pas abandonné dans un coin, n'attendant que moi pour le glisser sur le revêtement poreux. Ennuyeux.
Bon, puisque le sort jouait contre moi, il me fallait un plan B.
Toujours aiguillonnée par l'avancée de la matinée, je fis un rapide relevé des possibilités opportunes. Dubitative, moi pourtant si souvent persuadée du bien fondé de mes idées, je me décidai en second choix pour l'application d'un bon vieux film en polyane, histoire de bâcher ma terrasse, comme on bâche une toiture. Puisque l'effet recherché est le même, ça devrait pouvoir faire, me suis-je dit. 
Et me dis-je encore, jusqu'à preuve du contraire, que j'espère bien ne pas avoir à déplorer.

Il reste dans le grenier une fin de rouleau de ce film plastique utilisé pour recouvrir le tas d'ensilage fourrager en une fermentation anaérobie. Etanche, donc, puisque ni l'eau, ni l'air, ni la lumière ne passent au travers. Des morceaux de ce film remontent encore au jour quand nous labourons près de cet ancien emplacement de l'ensilage. Ca date, puisque de l'ensilage, nous n'en faisons plus depuis bien longtemps. Je n'aime pas pour mes vaches cet aliment fermenté, fumant dans son tas, à l'odeur acide et agressive. Ceci en passant. Et pour dire combien ce plastique est de longue tenue, puisqu'il persiste longtemps, même enterré.
La matière première était à portée. Il fallait juste l'extirper. Deux trois contorsions et quelques gestes audacieux de levage en tension plus tard, je l'avais. Je découpai une bande plus ou moins ajustée à l'espace entre le bord de la murette et les premiers plots de soutènement. Un petit revers plaqué à la verticale par les dalles, une plongée en coulée sur la bordure au brillant passé, et juste une demie-lèvre coincée contre la deuxième rangée de plots, restés en place. Nous étions à près de midi. Je remis en place les dalles. Dans la précipitation, j'en inversai deux. Elles rebiquent un peu du museau. J'aurais pu rectifier leur agencement, depuis. Je les ai laissées en l'état, me disant que si, par cas, ce qu'à Dieu ne plaise !, je devais être amenée à intervenir encore à cet endroit, la petite saillie de la dalle mal posée m'aiderait judicieusement à la soulever.
Maintenant, j'attends la pluie. Je surveillerai par dessous l'ourdie, comme j'ai surveillé ici le plafond.
Confiante en moi, pas tout à fait sûre, quand même….

Je n'ai pas bouclé ce chapitre aqueux. Agorreta et l'eau, c'est une histoire sans fin !

Elle reste dans mon souvenir, avec le relent revenu de cette autre opération débouchage sanitaire compliqué d'une inversion de tuyaux d'évacuation. 
Le quartier de mandarine tombé par terre de ma mère.
Elle reste dans mon quotidien avec le rappel de Suez et de son charmant Olivier figé dans ses incompréhensions.
Elle reste dans mon imaginaire, avec ces rêves où je nage comme une sardine bretonne. Quand je coule plus vite qu'une hache abandonnée aux flots.
Elle reste dans mes peurs d'en manquer, dans mes crispations au moindre bruissement de l'eau qui coule, au premier clapotement de l'eau qui goutte.
Je ne sais pas d'où ça me vient : c'est comme ça.

Mes histoires d'eaux, je les reprendrai. Elles me poursuivront et me hanteront sans doute longtemps encore. De les raconter me les feront peut-être apprivoiser, qui sait...