dimanche 23 décembre 2018

21 au 23 décembre



Vendredi 21 décembre 2018  9h



Le vent du sud bouscule les nuages ce matin. 
Les lueurs rosées d'un lever boréal (je n'ai jamais su si ce n'était pas austral, mais bon, passons, on n'en est pas non plus à une approximation près, je trouve simplement le mot plus joli...) ont incendié Mère-Rhune, un peu outragée dans sa quiétude bleue.

Nous allons cette après-midi voir notre Tantina de Burgos à nous, à savoir celle de Béhobie.
Une femme truculente et joviale, à la verve facile et au rire partageur.
La sœur de mon père, la plus jeune, encore dans les 80 ans, une enfant !


Même jour 19h40

Nous avons dîné tôt. Je vais rentrer dans mes appartements.
La visite à la tantine a été bien agréable. Beaucoup de rires, des souvenirs, des images d'avant. 
L'évocation de notre toute petit enfance, à nous, les enfants d'Agorreta. Cette enfance tue dont mes parents ne m'ont jamais trop parlé. Ou alors, je ne les ai pas écoutés...
Ma tante venait à chaque naissance prêter main forte.  Elle a veillé sur nos premiers jours.
Elle est la seule à se souvenir de mon grand-père paternel comme de quelqu'un de "gentil".
Ce pauvre homme, réfugié de guerre, aigri de toute cette violence subie, faisait à peu près l'unanimité : il était colérique, difficile à vivre.
Et bien, pour ma tante, il était "gentil".
Ma grand-mère Manuella le faisait bisquer, l'enrageant comme une flammèche d'étoupe vite incendiée.
Pour elle, c'étaient sans doute de bonnes farces, des plaisanteries légères. Elle se moquait de ses impatiences, elle jouait de son ignorance de la langue française, traduisant pour lui un "qu'il est con" (entendre konne) par "gizon ederra zela" "que tu es un bel homme"...
Quand la maladie planta ses dents féroces dans la chair noircie de pourriture d'Iñazio, les plaisanteries se firent plus méchantes encore, la hargne ravivant la violence, des deux côtés. "Zu ni baino leheno ill beharra ze, bai !!" "Tu mourras avant moi !". 
Que de mots doux échangés entre époux, que de tendresse partagée et donnée en partage autour de soi...

Ma tante, elle, avait bien compris qu'une petite claque "gentille", quand elle effleure un abcès boursouflé, se perçoit infiniment douloureuse. Elle avait déniché, derrière cette souffrance, le pauvre homme malmené par une vie difficile, des épreuves dont on ne se relève parfois pas.
Avec cette sensibilité exacerbée chez certains d'entre nous, elle avait senti, et compris. 

Mes parents ne nous parlaient pas trop de notre enfance, je le maintiens. Ils travaillaient beaucoup, et la fatigue ne les portait pas aux évocations nostalgiques d'un temps où les enfants tombés chaque année comme des averses de grêle parlaient d'autres nuits de veille et d'autres possibles chagrins. La mort du tout petit Ignace, ce frère mort à peine aimé, injuste et sidérante, laissait des traces : il ne fallait pas trop s'attacher aux tout petits, il fallait attendre de voir s'ils n'emporteraient pas avec eux trop vite la joie qu'ils avaient amenée.

Notre tante, trônant en bout de table cette après-midi, a rameuté ses souvenirs pour nous les rendre :

Beñat était un bébé pleureur. Il fallait le bercer sans cesse, jusqu'à l'épuisement. Pourquoi cet enfant pleurait-il tant ? Que percevait-il de la vie, de sa vie, dans cette famille où son aîné trop tôt disparu levait la peur et la peine ? 
Nicolas, arrivé juste après, pleurait lui aussi, dans la chambre du fond, jusqu'à s'en étouffer, s'en enrouer, et se dessiner du coin des yeux jusque sur les joues deux rigoles de larmes jamais séchées. Les parents, exténués du précédent, essayaient une autre méthode…
Antton faillit ne pas survivre à une histoire de niveau à bulle : il rejetait le lait maternel, se liquéfiant littéralement. Il fallût trouver le juste milieu entre la suspension tête en bas, et la posture horizontale, pour faire comprendre à son estomac révulsé l'intérêt de ne pas tout rejeter. A peine plus tard, ses jambes arquées valurent l'improvisation d'une petite plage à Agorreta. Un tombereau de sable versé contre le mur sud de la ferme lui faisait une aire de jeux où il s'ébattait tranquille, aux rayons bienfaisants du grand soleil.
Ses jambes se redressèrent, et son estomac, ma foi, semble maintenant accepter son content de nourriture largement, sans problème aucun.
Pour moi, ma tante a parlé d'une hospitalisation jamais évoquée devant moi jusque là. Quand je lui ai demandé de quoi je souffrais alors, elle chercha un moment, et m'annonça avec conviction que j'avais eu 'les raisins secs"...
Ca alors, je ne connaissais pas, comme maladie infantile, les raisins secs !
On m'a bien eu traitée de "vieille figue sèche", assez dernièrement. A l'un et l'autre bout, ces fruits confits ou séchés m'ont toujours réjoui le palais, il est vrai.
Toutes ces évocations m'ont rappelé cette enquête avortée, où de vieux documents étonnants m'avaient tant intriguée. J'avais soupçonné des machinations cultes et occultes, derrière ces oncles morts si jeunes, ces baptêmes en catastrophe au moment de la guerre, ces flous de chronologie.
Il n'y avait sans doute rien de tout ça. Juste le malheur comme invité imposé dans le cours de vies paysannes, par l'histoire et ses remous.

Il ne doit rien y avoir de plus dans nos enfances non plus.
Seulement la mort injuste avec ses crocs plantés dans la chair des vivants qu'elle laisse, de ceux aussi qu'elle attend, loin après.
Cette morbidité, ce gouffre noir où mes pas se perdent parfois, je dois en lever l'ombre.
Le tribu a été payé. Je ne dois rien de plus que ce qui doit m'échoir maintenant. 
Les comptes sont clos, comme bientôt cette année.

La vision de mon père et de sa sœur, avides l'un de l'autre, isolés dans la vieillesse et la maladie, et pourtant encore si bien arrimés à la vie claire, si gais, si joyeux, si heureux de se retrouver encore.

Nous, autour, mes deux frères, la cousine, contents de les avoir, contents de cette joie partagée, conscients des difficultés, aussi. Nous comprenons ce que nous avons tous vécu, nous partageons cette expérience, comme les membres d'un club élitiste, où les non-admis ne peuvent pas savoir.
Je suis toujours gratifiée d'être confortée dans le bien-fondé de ma trajectoire, évidemment.
J'ai moins besoin quand-même maintenant de cette approbation extérieure. Je suis plus près d'avoir conquis cette liberté d'être détachée, suffisamment, du regard des autres. 
Je ne le serai jamais tout à fait. Je ne suis pas sûre que, humaine, je puisse l'être un jour. Une saine distance suffira… Une remontée de plateau dans la balance entre une estime de soi autonome, et le juste poids du jugement extérieur. 
J'y travaille, j'y travaille, avec l'ardeur que je me sais et sur laquelle je compte !

Une rapide promenade dans le soir, le long du petit bois, avec les chiens contents, m'a reposé les oreilles de toutes ces conversations croisées, où le ton monte, et où les éclats se mêlent douloureusement pour mes appareils froidement mécaniques.

Les feuilles des chênes du pays virent au vieil or radouci. Les derniers coloris d'automne se diluent, se fondent en tons monochromes. Les bois se grisent et les pentes s'aplatissent à la perspective.
Les rais de soleil au couchant viennent seuls laper de miel mat les feuilles fragiles.
Un incendie s'est allumé au sud, curieusement, quand le soleil est tombé derrière le Jaïzkibel. Ces lueurs fantastiques, on les voit souvent à l'est, ou alors à l'ouest. Rarement là.
Les silhouettes hautes et graciles des acacias, parasités de boules de gui rondes ajourées, se sont inscrites en traits ciselés sur cette toile de fond éphémère.
J'en ai pris l'image, toujours très imparfaite. Suffisante quand-même pour me restituer la beauté de ce moment, inattendue et d'autant plus précieuse.






Précieuse comme ces instants rares où un frère et une sœur se retrouvent et se regardent, attendris, enfants encore de cœur dans deux vieux corps usés.
Précieuse comme leur étonnement d'être encore vivants, d'avoir vu la mort si proche s'éloigner encore une fois.
Précieuse comme le partage d'une fraternité lavée des rancœurs inutiles et stériles, enfin, quand la si longue vie a donné la sagesse de les oublier. 


Dimanche 23 décembre 2018 10h30

Je vais aller encore prendre l'air doux et le grand soleil, avant de retourner à la jardinerie après le déjeuner.
Ce matin, la confection d'une coupe vieil or devant la porte a suffi à m'égayer.
Hier, une conversation avec un client éleveur a déclenché un début de vertige animé. Il en faut peu, pour que la montée en émotion me chavire !
Pépiniériste et éleveuse moi même, entre les arbres et les bêtes, je me tourne résolument vers la vie à venir, vers l'avenir à préparer.
Là est mon salut et ma voie, dans cette force vive racinée loin, et cette espérance au delà de moi.





Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire