Mercredi 19 décembre 2018. 16h11
J'ai essuyé un petit grain pendant la promenade. Juste de quoi écourter notre conversation avec Joseph-Louis.
En le voyant s'approcher sur le chemin, j'ai encore une fois remarqué sa démarche curieuse, les genoux rapprochés et le corps penché en avant. Une marque de fabrique, ces démarches, où l'on retrouve de générations en générations des postures, des gestes, des expressions si fugitives parfois qu'on a l'impression de se les être imaginées. Et pourtant non, ces petites choses se transmettent bien, bondissant capricieusement par dessus le fils pour arriver sur l'arrière petite fille, ou alors d'une tante éloignée dont on retrouve l'image pâlie sur une photo sépia, à peine assez lisible pour y reconnaître ce port de tête particulier.
Ces visages à l'air familier aussi, sans aucun lien de famille, justement, sauf à remonter aux premiers hominidés, ces types de visages si ressemblants sans rien de chair et de sang en commun, ces rapprochements fulgurants tissent une trame occulte dont nous ne tirons pas les fils…
J'ai plus prosaïquement profité des beaux jours derniers pour faire quelques nettoyages et aménagements dans les coins oubliés de la ferme. De ces coins où l'on remise les vieilleries dont on suppose qu'on n'en fera jamais rien, mais que l'on garde, sait-on jamais ! Pour finir par les jeter quand-même. Je suis assez expéditive en règle générale, et les quelques objets que je conserve ne prennent pas trop de place.
Un minuscule éléphant de bois trouvé au Point-vert de Tyrosse, tombé près de la caisse, que j'avais cru au départ être une feuille morte, dont le toucher lisse et tiède m'avait bien plu, se réchauffe à la lueur d'une lampe sur le piano.
Une boîte de "Lactéol", retrouvée au fin fond d'une armoire à jeter, finit de faner sur le manteau de la cheminée.
Ma pendule en ivoire grisé sans aiguille ne marque plus le temps qui passe.
Deux trois petits objets hétéroclites me suivent ainsi, insignifiants, et pourtant là, quand je jette d'ordinaire sans grands états d'âme.
Les recoins d'Agorreta nichent plus de poussière et de feuilles mortes que de trésors, allez…
Karrarro a fait des siennes, lundi matin.
J'avais noté l'air sérieusement penché de mon schinus. Mon haubanage avait tout donné, mais ce n'était pas encore assez. Je devais bloquer les pieux en terre, pour qu'ils ne glissent pas dans la boue, en perdant leur maintien. Deux trois pierres plates fichées à leurs pieds dans la glaise, en oblique, feraient l'affaire.
Je vide la caisse de fumier, et laisse mon Karrarro en marche, au grand air, sous l'œil bienveillant de la Mère-Rhune.
Je me mets en recherche de mes pierres. Quand je vais bêcher les citrouilles, dans les parages, je butte souvent sur le genre de matériau qui m'aurait parfaitement convenu lundi. Là, évidemment, pas de pierres bien plates à la surface de la terre. Des cailloux ronds, des galets lisses, des morceaux de parpaings, même, mais rien d'approchant de ce que j'avais en tête.
Bien. Je reviens vers Karraro, me disant que j'allais faire meilleure pioche près du mur de la ferme, sous le balcon.
Et là, Prrrrrraaaa, decrescendo, et arrêt, silence. Karrarro s'éteint. Mince…
Je pense au petit levier du régulateur de régime. Quand Karrarro était tout nouveau à la ferme, leg de notre Mizel d'Atxoenia, il m'avait fait le coup, une ou autre fois. Les vibrations assez soutenues du moteur faisaient remonter cette petite tige mignonne, jusqu'au point de la ramener à la position arrêt. J'avais d'ailleurs à l'époque noué un petit bouchon de liège, destiné à être coincé entre la tige et la tôle de la carrosserie, de façon à amortir les secousses, un genre de silent-bloc artisanal. Ca marchait pas mal. Par la suite, Karrarro tressautait toujours autant, mais le levier restait en place.
Là, la bouffée d'air vif, où la lumière trop forte après la stabulation plus sombre, pouvait avoir déréglé cette fine mécanique. Je m'approche du volant, examine l'angle du levier. Il n'a pas bougé. Karrarro devrait vrombir.
En seconde intention, je m'intéresse au niveau de fuel dans le réservoir.
La jauge sur le tableau de bord est depuis longtemps inefficiente. Elle tressaute aux impulsions de la carcasse, mais ne signale rien sur le niveau de carburant. Mizel, toujours ingénieux, avait pallié ce manquement. Juste sous le parebrise, lui aussi rajouté, je pense, deux ergots rivetés maintiennent une tige de fer ronde, d'une soixantaine de centimètres. L'ensemble est parfaitement ajusté, de façon à maintenir la tige, même sous les coups de buttoir du moteur en marche. Un petit effet ressort très étudié permet de libérer la sonde, en la faisant glisser. Il y a un sens à la chose, et, quand on réintroduit l'engin à sa place, il faut prendre garde de ne pas se tromper. Tout en finesse, notre défunt Mizel !
Je tire à moi la tige métallique, la dépoussière sommairement, dévisse le bouchon du réservoir, et plonge ma sonde simple mais efficace. Verdict : il y a du fuel. Ah !
Là, ça devient plus compliqué pour moi. Mes deux pistes de dépannage ne mènent nulle part. Je ne peux pas avancer plus avant sans risquer de me perdre.
Il va falloir attendre Antton, à midi, pour avoir un renfort professionnel spécialisé.
Karrarro est au grand soleil. Il a fière allure. Je le laisse là.
Reprenant le cours de mon projet initial, je ramasse au pied du mur de l'étable deux trois briques cassées et un ou autre coins de parpaings moussus.
Je remonte tout ça. Trois coups de masses et quelques éclats de boue après, j'estime mon haubanage restauré.
Je reviens à l'étable, et je regarde. Je vois mes vaches, l'espace libéré, la perspective large.
Je vois Agathe, dans le fond, mieux exposée aux regards. Rubita, splendide dans un rai de soleil coulé jusque sur son flanc arrondi.
Je vois l'avantage de cet espace vide, derrière mes deux vaches du fond. C'est-à-dire, tout de même, la moitié de l'effectif.
La vision m'en plaît. Derechef, je décide d'en garder l'opportunité.
Karrarro défaillant sera relégué. Une bonne brouette fera l'histoire du fumier.
Je suis ainsi, vite partie sur un horizon nouveau, au moindre accroc sur mon ciel familier. Il m'en faut peu pour décréter le changement radical, guère plus pour le mettre en œuvre dans la foulée.
Karrarro sitôt failli était enterré. Je pouvais le remiser dans l'ancienne porcherie. Il m'avait déçue, mais pas au point de m'en débarrasser. Antton réparerait, si cela se pouvait, et j'aurais plaisir encore à me mettre aux commandes de la vieille mécanique de Mizel.
L'idée d'avoir à ouvrir la grande porte métallique, au petit matin et dans la nuit noire du soir me faisait à peine tiquer. Quoi, je pouvais bien sortir jusqu'au pied du mur en surplomb de mon pré, trois à cinq brouettées de fumier ! L'image de mon étable agrandie d'autant prenait le pas sur tous les inconvénients.
J'en étais là.
Antton à sa pause déjeuner monta examiner le malade. Il n'était pas aussi catégorique que moi, bien moins séduit par la vue dégagée de deux croupes de plus.
Antton à sa pause déjeuner monta examiner le malade. Il n'était pas aussi catégorique que moi, bien moins séduit par la vue dégagée de deux croupes de plus.
Karrarro purgé d'une ou autre saleté logée dans un quelconque robinet fut remis en marche.
Sa voix rauque m'attendrit. Assez pour le reprendre dans l'étable. Mais pas là où il était avant. Non. En un moyen terme acceptable pour tous, je le garai dans le fond. Là, je pouvais benner sans peine mes brouettées; laissant la grande porte fermée. La caisse contient la valeur de cinq à six brouettes. Un vidage tous les deux jours suffit.
Je maintenais mon confort d'usage. Je gardais l'avantage de ma vision du matin.
Quel joli compromis, quel bel arrangement !
Depuis lundi, je savoure avec volupté ma nouvelle étable.
Karrarro est parqué à l'exacte place où l'était TTiki Haundi, avant l'instauration de ma stabulation du fond.
Là aussi, les choses vont et reviennent. Une image oubliée traverse les brumes et s'impose à vous. Elle revient à la vedette, tels ces objets fourragés au fond d'un tiroir, puis retrouvés et remis en lumière.
Tout n'est que boucles et recommencements, rien ne finit jamais tout à fait.
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