26 Novembre 2018 15h36
En ce lendemain de Sainte Catherine, je veille sur le châtaignier mis en terre hier, près du chêne vert. Puisque la tradition est respectée, nous en attendons les meilleures promesses…
Etonnamment, le poirier à fleur tout à côté est encore vert, ne marque même pas la coloration de feu automnale. Curieux.
Sur le haut, près du tas de fumier, trois térébenthiniers, schinus terebenthifolia, cousinous des schinus molles ou faux poivriers implantés sur la baie, vont tâcher de braver les conditions ventées. La gelée de l'hiver dernier les avait mités, à la jardinerie, les rendant misérables et invendables. Je les ai récupérés ici, ils ont refeuillé. Trop à l'étroit dans leur motte figée de racines entremêlées, ils demandaient grâce. Nous leur avons offert une liberté opportune, ou alors une fin proche, qui sait ? Cela dépendra de leur envie de vivre, et des circonstances !
Les grosses pluies de la nuit auront déjà bien tassé les mottes autour des racines périphériques. Un premier point positif.
Ces grosses pluies ont aussi conforté ma satisfaction autour de mon intervention cheminée : l'auréole de suie grasse ne colonise pas au delà de son périmètre incompressible pour le moment. Le plâtre ensuiffé assombrit le dernier bastion d'une lutte de longue haleine. Un temps de répit dans les deux camps, la peinture blanche et l'auréole graisseuse, éloignera la crispation de cette atteinte à l'immaculé, enfin, presque, plafond.
Les quelques tuiles soulevées lors des différents passages des uns et des autres sur le grand toit ont aussi confirmé leur remise en place correcte : pas de gouttière dans le grenier.
Enfin, là encore, presque !
Sous la terrasse, là où mon polyane d'ensilage devait constituer un lit de rivière étanche, une gouttelette têtue s'obstine à s'écraser au sol, la bougresse ! Certes, l'infiltration est bien atténuée; elle n'est pas totalement jugulée. Je dois être dans une période plus relâchée. Quand, il y a quelques jours à peine, je me serais jetée de nouveau ventre à terre sur les dalles bétonnées, j'ai préféré m'en tenir plus simplement à l'installation d'une augette pour recueillir l'eau gouttée. Mesurer et m'accorder l'idée d'un semblant de maîtrise sur le phénomène me le rend davantage supportable. Même, j'y ai trouvé la possibilité de pourvoir mes chiens en eau fraîche, quand ils maraudent dans le coin.
Il suffit de peu, d'une tournure nouvelle ou d'un horizon mieux éclairé, pour considérer la même chose de façon tout à fait différente. Tant et tant de fois, j'en ai fait l'expérience… Elle m'étonne quand même toujours !
Je maintiens un semblant de continuité dans mon récit. Mes pauses écrites sont comme la fuite du temps : les choses disparates s'y jouxtent et s'y superposent, comme les moments épars d'une vie ordinaire. L'impression d'une suite logique, d'une cohérence, d'uns sens, n'est qu'illusoire et pourtant bien tenace.
Je fais comme tout le monde, je m'y accroche, histoire de conforter cette idée absurde d'une signification, d'une trame, là où, rationnellement, on n'en voit pas.
Mes recherches de congruence se heurtent forcément à cet éparpillement. Là encore, je m'arrange au mieux des alentours, faisant des liens fumeux là où les péripéties hasardeuses n'expliquent rien.
De cette boîte à la foire fouille de nos mémoires, est ressortie, avec ces histoires d'eau, ce jour froid de janvier, je crois bien. Avec mon père, nous avions tout l'après-midi tâché de comprendre un phénomène étrange, et bien gênant :
dans la matinée, j'avais constaté dans le fond de la cuvette des toilettes, un amas de gravier fin. Evidemment, je m'en étais étonnée, inquiétée, même, un peu. Du gravier, là ! Je me pense normalement constituée, et les considérations digestives vont chez moi comme chez tout un chacun. Quand tout va bien, on ne s'y attarde pas, détournant l'attention de ces réalités au prosaïque peu séduisant.
En bonne éleveuse, je sais combien le transit intestinal est indication précieuse de santé. Je ne m'attarderai pas plus avant. Là, pas besoin d'évocation pour retrouver la sensation, elle se rappelle d'elle-même à nous.
Ce gravier m'interpellait : quoi, serais-je devenue, comme le disait parfois notre rousse flammèche de la jardinerie, Elodie, une antenne du concasseur de la carrière de Biriatou ? Elle se référait à ma capacité à ingurgiter à peu près n'importe quoi. A la jardinerie, nous partagions la tablée, et ce genre de considérations.
Tout de même, n'importe quoi, soit, mais jamais comme la poule je ne me suis gavée de petits cailloux gris, non, non, non, jamais au grand jamais !
Très vite, j'en tirais la conclusion savante que le dépôt minéral ne venait pas de l'usagère, mais de l'installation. A savoir, du tuyau d'évacuation, remontant la descente, bondissant tel le saumon norvégien par dessus la courbure du syphon de céramique, pour se déposer là, au fond de l'eau claire.
Ce dépôt était intrigant en lui-même. Il était plus encore alarmant, signalant une anomalie de fonctionnement; tout aussi prosaïques et peu séduisantes que nos évacuations corporelles diverses, nos évacuations sanitaires domestiques modernes sont elles aussi essentielles à notre confort. Quand tout va bien, nous nous en détournerions vite, enterrant profond les tuyauteries et autres conducteurs. Quand le système s'enraye, en l'occurrence, s'engorge, là, il faut bien s'y pencher, et passer outre nos petits dégoûts de semi-urbains sophistiqués.
J'étais bien intriguée par la nature de ce minéral remonté d'une fosse sceptique à usage humain, mais bon, mon premier souci était de le renvoyer vers là d'où il venait : la fosse !
Allez allez, me suis-je dit sans barguigner, ne faisons pas de manières, allons voir, mignonne, comment va tout cela.
Mon petit nid en bout de ferme a ceci de bien pratique que toute sa tuyauterie sanitaire est apparente, au niveau de l'étable du fond. Les interventions peuvent se faire aisément, comme à ciel ouvert, jusqu'au point où tout ce circuit plonge en terre, évidemment. Nous sommes gagnés par la pudibonderie généralisée, refoulant loin les émanations dérangeantes. Pas de tout à l'égout, ici, un bon vieux drainage artisanal, déployé en delta à la sortie d'une ou autre cuve de rétention. Ces cuves sont à peu près localisées, et serties par des couvercles recouverts de suffisamment de terre pour qu'il faille passer un bon moment en sondages, avant de s'attaquer à les désincruster.
Côté étable, les deux tuyaux d'évacuations eaux usées et toilettes descendent parallèlement. Pour les distinguer, ne pouvant courir assez vite pour entendre la chute d'eau en tirant la chasse à l'étage, ne pouvant pas davantage me fier à l'oreille alors aussi défaillante que l'est la mienne aujourd'hui de mon père, je tapotais les deux conduits plastiques, pour évaluer par le son leur vacuité respective. Le son mat et sourd de celui de gauche ne laissait aucun doute. C'était là. L'idée de laisser un robinet ouvert le temps de la vérification ne m'était même pas venue à l'esprit. Sans doute le concept bien ancré chez moi de la lutte contre le gaspillage neutralisait-il déjà en ce temps là certaines synapses neuronales. Et oui, déjà...
Je tapotai un peu plus énergiquement, en me disant qu'un petit bouchon ainsi sollicité pouvait tressauter, et finir par se dégager. Le son plein était en pleine ligne droite, cependant, et l'opération paraissait avoir peu de chance de réussite. En effet, il ne se passa rien.
Il fallait ouvrir, siphonner, purger tout ça.
Nous laissâmes l'opération débouchage pour l'après-midi. Et moi, je vais laisser la fin de mon histoire pour ce soir. Là, je vais aller regarder le couchant souffler d'or les joues rondes des nuages sombres.
Même jour, 19h50.
Je reprends.
Mon frère en venant déjeuner à sa pause aiderait bien pour soulever le lourd couvercle de fonte, localisé au son, là encore, à petits coups de barres à mines. Nous devions ressembler à des guerriers indiens, martelant la terre de nos lances en fer, têtes baissées. Ne manquaient que les psalmodies.
Maugréant contre la énième avarie dans la ferme de nature à spolier son temps de repos, mon frère souleva le couvercle, et, puisqu'il semblait nécessaire d'intervenir aussi en amont au niveau du coude lové sous la chappe en béton, il explosa un bon mètre-carré dudit béton, à grands coups de masse.
Nous pouvions œuvrer : à un bout la fosse était ouverte, le coude dégagé. A l'autre, le tuyau repéré et son second coude presque accessible, au besoin. Il n'y avait plus qu'à…
Plus qu'à engager une longue tige métallique un peu souple, avec le renfort d'un tuyau d'arrosage ouvert plein gaz. Un genre de furet maison.
Sans être bégueule, je n'ai pas non plus d'attirance particulière pour l'exercice de la scatologie. Si je dois m'y mettre, je le fais, mais sinon, je m'en passe très bien.
Là, il n'y avait pas à se poser de question. Narines pincées, tête penchée dans la fosse ouverte, j'introduisis la tige métallique, tournant au fur et à mesure de l'avancée, pour lui faire épouser les courbes. Mon père m'avançait le tuyau raidi d'eau. Je le poussai le long de la tige. Tout ça glougloutait et gargouillait. Je me méfiai d'un retour de manivelle, en l'occurrence, d'une giclée de merde, puisqu'il faut appeler un chat un chat.
Le temps aidait. C'était une journée de janvier grise et froide. L'emplacement plein vent assurait une aération pinçante et efficace pour atténuer les miasmes nauséabonds. J'avais revêtu une veste de saison, héritée de mon oncle pêcheur de thon en haute mer. Un vêtement de plusieurs kilos, raide comme du carton, doublé d'une fourrure épaisse. Je la portais beaucoup, cet hiver-là, cette veste. Elle a fini comme literie pour les chiens, puis, suaire de mon pauvre vieux Méloniou dont l'abcès pourri avait suinté dessus en effluves pestilentielles. Ceci est une autre histoire, encore…
Agenouillée sur la glaise retournée épaisse et mouillée, empêtrée et alourdie par la veste et les bottes hautes de caoutchouc, j'œuvrais avec acharnement, encouragée par mon père.
La tige métallique avançait sans obstacles, et, à sa longueur, on devait être rendu au point où le bouchon colmatait le conduit. Le tuyau d'arrosage confirmait la fluidité de ce passage. Pourtant, je n'avais rien vu passer, pour dire la chose sobrement.
Tiens…
Je retournais dans l'appartement, m'extirpai de mes bottes lourdes et collantes, allais tirer la chasse d'eau. La cuvette se remplit, un mouvement agita les graviers dans le fond, et le niveau baissa tout doucement, trop doucement pour une évacuation libérée.
Par la fenêtre, je hélai mon père, pour lui demander s'il y avait eu du nouveau dans l'arrivée à la fosse. Rien…
C'était donc bien bouché. La tige métallique passait, le tuyau aussi, l'eau refoulait propre. Ca alors !
Nous étions perplexes, impuissants et perplexes. Nous luttions dans la boue et le froid, depuis une bonne paire d'heures. Poussant puis retirant en arrière la tige, le tuyau, les deux ensemble. Tâtant à l'autre bout la descende toujours pleine.
Nous étions complètement désemparés, nous prenant l'un l'autre à témoins de cette configuration incompréhensible.
Nous en étions là, quand un toc-toc-toc saccadé nous tira de nos réflexions stériles.
La fenêtre de la cuisine donne juste en face de ce champ opératoire. Ma mère, déjà bien malade, installée dans son fauteuil près du poêle, nous voyait. Elle avait pris le tisonnier posé près d 'elle, et en frappait doucement mais avec insistance le carreau. Pensant qu'elle devait avoir besoin de quelque chose en urgence, je fis rapidement le tour à l'angle de la ferme, et, m'extirpant de nouveau de mes hautes bottes boueuses, j'entrai dans la cuisine. La différence de température me sauta au visage.
- Zer duzu ?
- Qu'as tu ?
Je la voyais rose de bien-être, pas du tout alarmante.
Elle me désigna un quartier de mandarine tombé à ses pieds. Un peu trop loin pour qu'elle puisse le ramasser, puisqu'elle ne se tenait déjà plus debout. Du bout de son tisonnier, à peine trop court, elle me le désignait. Elle voulait que je le lui ramasse, là, toutes affaires cessantes. Elle était parfaitement bien placée pour nous voir à l'ouvrage. J'imagine que notre peine ne lui avait pas échappé. Mais non, elle, ce qu'elle voulait, c'était ce petit quartier de mandarine roulé un peu trop loin.
La chaleur du poêle m'avait fouetté le sang. Je devais être fatiguée de toutes nos tentatives pénibles et sans résultat. Je sentis la moutarde me monter au nez : saisissant l'innocent quartier de mandarine, j'ouvris grand la fenêtre et le jetai le plus loin que je pus. Refermant violemment le battant au risque de casser la vitre bien plus sûrement que les petits coups de tisonnier auraient pu le faire, je priai ma mère de ne pas nous "emmerder" davantage que nous ne l'étions déjà, et c'était bien le cas de le dire !
La pauvre femme ne pipa mot. Une rareté en soi. Recroquevillée dans son fauteuil, elle se mua instantanément en la vivante gravure de la Pietà offensée. Saisissant les peaux de la mandarine posées sur le poêle, je ressortis de la cuisine, lançai les peaux dans la bennette à fumier stationnée dans l'étable, remis mes bottes hautes, et m'en retournai, cramoisie de chaleur et de fureur.
Un de ces moments où la relation mère fille se crispe d'une hystérie dévastatrice…
Revenant à notre opération, il nous fallut une bonne heure encore pour comprendre où était la clef du mystère. Parce-qu'évidemment, il y en avait une, comme souvent, même à Agorreta !
J'avais réintroduit pour la trentième fois le tuyau d'arrosage souple dans le tuyau en pvc rigide. Envoyé toute la longueur disponible. Mesuré au pas que l'embout devait avoir dépassé le niveau du bouchon repéré au son. Et là, les sens aiguisés de mon accès de fureur contre ma mère innocente, j'entendis. J'entendis le gargouillis de l'eau, glougloutant dans le tuyau. Oui, dans le tuyau...mais dans l'autre tuyau. Pas celui de la descente des toilettes, non, dans celui des eaux usées, juste à côté !!
Ah ça ! Nous pouvions espérer longtemps décoincer un bouchon en fourrageant dans l'autre…
Partant de là, après encore un bon moment de puissantes et laborieuses réflexions, la lumière se fit, enfin : le plombier en charge des travaux de mon petit nid avait inversé les connections restées en attente. Les fosses avaient été branchées, les conduits enterrés, et les embouts ressortis à l'autre extrémité pour les branchements. Lui, ma foi, par une petite fantaisie ou une distraction coupable, avait fait un petit entrechat dans les coudes, recouvrant tout ça de béton. Si bien que les eaux usées allaient dans la fosse sceptique, et l'évacuation des toilettes, elle, se jetait allègrement dans le bac à graisse, censé collecter les vidanges des éviers, lavabos et autres baignoires. D'où cet agglomérat intrigant, cette calcification minérale, courante à la surface des bacs à graisse, mais complètement extravagante en provenance d'une fosse septique.
Nous reprîmes tout ça calmement, quelques jours plus tard.
Ma mère bouda quelques jours de plus encore.
Le quartier de mandarine finît de pourrir dans le pré.
Tout rentra dans l'ordre. Jusqu'à la prochaine...
Même jour, 19h50.
Je reprends.
Mon frère en venant déjeuner à sa pause aiderait bien pour soulever le lourd couvercle de fonte, localisé au son, là encore, à petits coups de barres à mines. Nous devions ressembler à des guerriers indiens, martelant la terre de nos lances en fer, têtes baissées. Ne manquaient que les psalmodies.
Maugréant contre la énième avarie dans la ferme de nature à spolier son temps de repos, mon frère souleva le couvercle, et, puisqu'il semblait nécessaire d'intervenir aussi en amont au niveau du coude lové sous la chappe en béton, il explosa un bon mètre-carré dudit béton, à grands coups de masse.
Nous pouvions œuvrer : à un bout la fosse était ouverte, le coude dégagé. A l'autre, le tuyau repéré et son second coude presque accessible, au besoin. Il n'y avait plus qu'à…
Plus qu'à engager une longue tige métallique un peu souple, avec le renfort d'un tuyau d'arrosage ouvert plein gaz. Un genre de furet maison.
Sans être bégueule, je n'ai pas non plus d'attirance particulière pour l'exercice de la scatologie. Si je dois m'y mettre, je le fais, mais sinon, je m'en passe très bien.
Là, il n'y avait pas à se poser de question. Narines pincées, tête penchée dans la fosse ouverte, j'introduisis la tige métallique, tournant au fur et à mesure de l'avancée, pour lui faire épouser les courbes. Mon père m'avançait le tuyau raidi d'eau. Je le poussai le long de la tige. Tout ça glougloutait et gargouillait. Je me méfiai d'un retour de manivelle, en l'occurrence, d'une giclée de merde, puisqu'il faut appeler un chat un chat.
Le temps aidait. C'était une journée de janvier grise et froide. L'emplacement plein vent assurait une aération pinçante et efficace pour atténuer les miasmes nauséabonds. J'avais revêtu une veste de saison, héritée de mon oncle pêcheur de thon en haute mer. Un vêtement de plusieurs kilos, raide comme du carton, doublé d'une fourrure épaisse. Je la portais beaucoup, cet hiver-là, cette veste. Elle a fini comme literie pour les chiens, puis, suaire de mon pauvre vieux Méloniou dont l'abcès pourri avait suinté dessus en effluves pestilentielles. Ceci est une autre histoire, encore…
Agenouillée sur la glaise retournée épaisse et mouillée, empêtrée et alourdie par la veste et les bottes hautes de caoutchouc, j'œuvrais avec acharnement, encouragée par mon père.
La tige métallique avançait sans obstacles, et, à sa longueur, on devait être rendu au point où le bouchon colmatait le conduit. Le tuyau d'arrosage confirmait la fluidité de ce passage. Pourtant, je n'avais rien vu passer, pour dire la chose sobrement.
Tiens…
Je retournais dans l'appartement, m'extirpai de mes bottes lourdes et collantes, allais tirer la chasse d'eau. La cuvette se remplit, un mouvement agita les graviers dans le fond, et le niveau baissa tout doucement, trop doucement pour une évacuation libérée.
Par la fenêtre, je hélai mon père, pour lui demander s'il y avait eu du nouveau dans l'arrivée à la fosse. Rien…
C'était donc bien bouché. La tige métallique passait, le tuyau aussi, l'eau refoulait propre. Ca alors !
Nous étions perplexes, impuissants et perplexes. Nous luttions dans la boue et le froid, depuis une bonne paire d'heures. Poussant puis retirant en arrière la tige, le tuyau, les deux ensemble. Tâtant à l'autre bout la descende toujours pleine.
Nous étions complètement désemparés, nous prenant l'un l'autre à témoins de cette configuration incompréhensible.
Nous en étions là, quand un toc-toc-toc saccadé nous tira de nos réflexions stériles.
La fenêtre de la cuisine donne juste en face de ce champ opératoire. Ma mère, déjà bien malade, installée dans son fauteuil près du poêle, nous voyait. Elle avait pris le tisonnier posé près d 'elle, et en frappait doucement mais avec insistance le carreau. Pensant qu'elle devait avoir besoin de quelque chose en urgence, je fis rapidement le tour à l'angle de la ferme, et, m'extirpant de nouveau de mes hautes bottes boueuses, j'entrai dans la cuisine. La différence de température me sauta au visage.
- Zer duzu ?
- Qu'as tu ?
Je la voyais rose de bien-être, pas du tout alarmante.
Elle me désigna un quartier de mandarine tombé à ses pieds. Un peu trop loin pour qu'elle puisse le ramasser, puisqu'elle ne se tenait déjà plus debout. Du bout de son tisonnier, à peine trop court, elle me le désignait. Elle voulait que je le lui ramasse, là, toutes affaires cessantes. Elle était parfaitement bien placée pour nous voir à l'ouvrage. J'imagine que notre peine ne lui avait pas échappé. Mais non, elle, ce qu'elle voulait, c'était ce petit quartier de mandarine roulé un peu trop loin.
La chaleur du poêle m'avait fouetté le sang. Je devais être fatiguée de toutes nos tentatives pénibles et sans résultat. Je sentis la moutarde me monter au nez : saisissant l'innocent quartier de mandarine, j'ouvris grand la fenêtre et le jetai le plus loin que je pus. Refermant violemment le battant au risque de casser la vitre bien plus sûrement que les petits coups de tisonnier auraient pu le faire, je priai ma mère de ne pas nous "emmerder" davantage que nous ne l'étions déjà, et c'était bien le cas de le dire !
La pauvre femme ne pipa mot. Une rareté en soi. Recroquevillée dans son fauteuil, elle se mua instantanément en la vivante gravure de la Pietà offensée. Saisissant les peaux de la mandarine posées sur le poêle, je ressortis de la cuisine, lançai les peaux dans la bennette à fumier stationnée dans l'étable, remis mes bottes hautes, et m'en retournai, cramoisie de chaleur et de fureur.
Un de ces moments où la relation mère fille se crispe d'une hystérie dévastatrice…
Revenant à notre opération, il nous fallut une bonne heure encore pour comprendre où était la clef du mystère. Parce-qu'évidemment, il y en avait une, comme souvent, même à Agorreta !
J'avais réintroduit pour la trentième fois le tuyau d'arrosage souple dans le tuyau en pvc rigide. Envoyé toute la longueur disponible. Mesuré au pas que l'embout devait avoir dépassé le niveau du bouchon repéré au son. Et là, les sens aiguisés de mon accès de fureur contre ma mère innocente, j'entendis. J'entendis le gargouillis de l'eau, glougloutant dans le tuyau. Oui, dans le tuyau...mais dans l'autre tuyau. Pas celui de la descente des toilettes, non, dans celui des eaux usées, juste à côté !!
Ah ça ! Nous pouvions espérer longtemps décoincer un bouchon en fourrageant dans l'autre…
Partant de là, après encore un bon moment de puissantes et laborieuses réflexions, la lumière se fit, enfin : le plombier en charge des travaux de mon petit nid avait inversé les connections restées en attente. Les fosses avaient été branchées, les conduits enterrés, et les embouts ressortis à l'autre extrémité pour les branchements. Lui, ma foi, par une petite fantaisie ou une distraction coupable, avait fait un petit entrechat dans les coudes, recouvrant tout ça de béton. Si bien que les eaux usées allaient dans la fosse sceptique, et l'évacuation des toilettes, elle, se jetait allègrement dans le bac à graisse, censé collecter les vidanges des éviers, lavabos et autres baignoires. D'où cet agglomérat intrigant, cette calcification minérale, courante à la surface des bacs à graisse, mais complètement extravagante en provenance d'une fosse septique.
Nous reprîmes tout ça calmement, quelques jours plus tard.
Ma mère bouda quelques jours de plus encore.
Le quartier de mandarine finît de pourrir dans le pré.
Tout rentra dans l'ordre. Jusqu'à la prochaine...
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