vendredi 7 décembre 2018

5 au 7 décembre



Mercredi 5 décembre 2018 11h34



Le temps de cuisson au four laisse un petit intermède dans ma matinée.


Me sentant voisiner avec une situation de début de crise existentielle, sachant combien la bifurcation est étroite entre la bonne et la mauvaise voie, l'aiguillage  propre à favoriser les "fourvoyages", je me suis mise en position vigilance rouge toute.
Dans cette situation, comme dans beaucoup, l'expérience bien comprise est  utile. Je me familiarise suffisamment maintenant avec ma pote à deux balles bipole, pour en canaliser mieux les attaques.
Deux trois contrariétés pourtant ordinaires avaient bousculé ma sérénité. Il lui en faut bien peu, c'est vrai… Quand la pente est ainsi initiée, la glissade peut être rapide, et le gouffre trop proche. J'ai la molécule il est vrai, comme rampe de sécurité. Deux précautions en valant mieux qu'une, j'ai mis en route ma stratégie contre-attaque, bien éprouvée déjà, et souvent satisfaisante, en renfort.
D'abord, essayer de déplacer le centre d'intérêt vers des régions plus agréables. Plus facile à dire qu'à faire : on ne dirige pas ses pensées, elles nous viennent et s'invitent dans nos têtes sans nous demander permission. 
Bien plus opportun alors de parer au plus pressé, virer de bord résolument, tourner le dos à la déferlante et prendre la vague par le travers, là où elle a le moins de risque de faire chavirer.
C'est ce que j'ai fait. Ca a déjà marché, ça paraît marcher encore cette fois-ci.

Même jour 19h45

J'ai eu mieux à faire que de théoriser.
Allant "en ville" j'ai entendu à la radio parler de "métacognition". Quel à propos avec ce que j'évoquais ce matin ! Corriger la cognition, la méthode de pensée, dans une visée d'amélioration. Ca par exemple, c'est en plein dans mon sujet…
Je devais aller finir le réglage de mes prothèses auditives. Je n'ai pas entendu la fin de l'histoire. Mais bon, ça paraissait aller dans mon sens. Eviter les dissonances en "métacognitant". Tout un programme, ces émissions radiophoniques !
En attendant, ma stratégie humble et personnelle fait ses preuves. Suffisamment du moins pour acquérir l'étoffe d'une parade fiable. Je ne lui savais pas ce nom savant. J'étais comme Monsieur Jourdain, faisant de la prose sans le savoir… Confortée par là même par ce mot si sérieux posé sur mes tentatives profanes.

Je la fais rapide avant la fermeture des volets sur le soir tranquille.
Au matin, recherche du "smooth" avec exécution de tâches juste assez ardues pour flatter l'estime de soi, sans s'y user : sortir une balle de foin trop terreuse du grenier, en rentrer une toute belle. 
La balle de foin ficelée est déjà par sa lourdeur difficile à manier. Présentée sur le flanc, dans la visée d'un roulage plus aisé, elle butte à la moindre dénivellation. Mon plancher du grenier n'en manque pas ! 
Nonobstant, bien maintenue dans sa forme circulaire,  elle se prête au jeu sans trop rechigner.

Quand on en a retiré les ficelles de maintien, par contre, là, c'est une toute autre histoire. Je ne me suis pas méfiée, quand j'ai entamé cette balle là. J'ai défait le ficelage. C'est ensuite seulement, quand j'ai commencé la distribution lundi et mardi, que je me suis avisée d'un problème.
Mes vaches ces deux derniers jours boudaient sec leurs rations fourragères. Je les ai très mal élevées. Elles sont d'une exigence au dessus de leur condition de vaches ordinaires. 
Ce foin coupé sur un fond de terrain encore humide, ce printemps où la pluie s'est invitée trop longtemps, offensait leurs papilles délicates. Des plaques de boue séchée aggloméraient les brins. Les crampons du tracteur avaient retenu la terre détrempée, la mêlant à l'herbe juste coupée. Résultat, une balle de plâtre en couches grises et dures. Pas du tout appétissante…

Les vaches humaient, soufflaient et humaient encore. Pour se retourner vers moi, toute leur déception allumée d'une once de colère. Bigoudi particulièrement manifestait son mécontentement, cognant dans les barreaux tout neufs du râtelier garni. Un début de rut me la rendait énervée plus encore. Elles étaient agacées, mes belles, dédaigneuses et frustrées.
Je ne pouvais davantage souffrir une telle insatisfaction. Ma tournure du moment me rendait la chose plus insupportable encore. Je devais remédier à tout ça, au plus vite et au mieux. Il n'y avait pas cinquante choses à faire, de ce côté là, l'affaire était simple. Sortir cette horreur du grenier, la jeter loin, très loin, et avancer un fourrage de qualité à la place. Le hangar en est plein, pas à barguigner !
Quelques difficultés à la mise en œuvre : rouler la balle dehors, la charger dans la caisse de Karrarro, sans la laisser filer jusque chez Conchita, la déclivité du terrain aidant et la rondeur même imparfaite de la balle y participant. On a ainsi vu des balles de foin se dérouler ainsi sur des dizaines de mètres, en un tapis ma foi pas vilain. Ce n'était pas le résultat souhaité, là. 
Le soutien fraternel et paternel, quelques bons rires et un brin de patiente discipline nous ont menés au bout de l'opération, sans trop de dommages.
La balle amenée auprès du tas de fumier, nous avons rapatrié sa remplaçante, flairée sous toutes les coutures par nos sens experts, avant d'être mise en place. Ca paraissait aller.
J'ai redistribué mon foin, après avoir évidemment évacué celui dédaigné dans les râteliers. Le verdict probant d'une mastication bruyante et rythmée à l'étable a récompensé nos efforts.
 Entendre mes vaches tirer des goulées de foin odorant et les regarder mâcher les yeux à demi fermés m'est un plaisir…

Ce matin, j'ai ainsi racheté mon bien-être et le leur, au prix de quelques efforts et manœuvres hasardeuses. Je sais mon maniement de la caisse et autre frontal du tracteur assez aléatoire. C'était une tentative juste assez audacieuse dans mon état renfrogné, pour avoir une bonne chance de m'en tirer. 
Le "smooth" atteint, j'étais tout de suite mieux. Mes vaches, elles, redevenaient enjouées.

Plus tard dans la journée, l
a vue d'un petit hérisson recroquevillé sur le côté, près de la barrière, a miné ma réussite.
Je l'avais remarqué dimanche déjà, près du surpresseur, couché sur le flanc, comme endormi. Il avait à peine hérissé ses aiguilles, quand je l'avais doucement poussé. Les longues pattes grises et fines, le museau relevé, les yeux fermés et le ventre trop offert, il avait triste allure. Les chiens ne le chahutaient pas, quand ils jappent comme des perdus autour d'une boule piquante bien vivante dessous.

Le petit hérisson semble maintenant endormi, son flanc se soulève à peine. Il se meurt, paisiblement, d'une tristesse douce et lente.
Je ne le vois déjà plus dans la nuit. 


Vendredi 7 décembre 2018 11h10

Le petit hérisson a fini de mourir.
Ce matin, la décomposition avait redonné de la rondeur à son flanc. Son petit nez retroussé était mignon encore.
Je l'ai déposé délicatement dans ma balle de foin, là où les brins entremêlés lui faisaient une couche douillette. Ca m'a paru plus doux de le savoir là.

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