vendredi 30 novembre 2018

30 novembre



Vendredi 30 novembre 2018 10h53


Le soleil quadrille les murs à travers la porte-fenêtre. Sur la mer, le gris est profond, quelques chênes encore feuillus s'illuminent.
Il a plu. Mes térébenthiniers  auront été arrosés. La journée d'hier fût ventée. Je me demandais, depuis la jardinerie, où les souffles renversaient les plantes, si mes shinus avaient eux aussi chu. Ou penché. Ce matin, au jour levé, les troncs fiers et droits hissaient vers le ciel plombé leur verticalité intouchée. Bien !

Je surveille ma nouvelle tournure arrière-cuisine. Depuis mes rafraîchissements peinture, voulant préserver mon travail, j'ai installé en début d'étable un petit coin cuisson. Notre cheminée maintenant presque hermétique garde la chaleur, certes, elle laisse aussi la buée et les vapeurs napper la laque satinée, et larmoyer là dessus en coulées navrées. On ne peut pas tout avoir ! 
Toujours à la recherche du compromis acceptable pour la majorité, j'ai opté pour cette solution. Les marmites bouillonnant longuement, dehors. Les fritures à tout va crépitant de saisissement, itou ! Evidemment, je surveille avec attention. Il ne s'agirait pas de faire flamber mes belles. Même si l'installation dans la cuisine, avec sa hotte boisée et son conduit ensuiffé n'était pas plus sûre, le simple constat de tant d'années de pratiques sans accident me rendait l'expérience plus sereine. Comme quoi…
Je connais bien les hottes aspirantes. J'en ai entendu parler. Agorreta n'est pas l'Amazonie sauvage, et la modernité s'est frayée chemin jusqu'à nous. Mais là, sous la vénérable cheminée noircie de tant de décennies de fumée, je ne me le voyais pas, non. Ca me paraissait incongru, dissonant.

Ce mot, "dissonance", je l'ai entendu à la radio dernièrement, appliqué au décalage entre son système de pensée et l'environnement. Le genre de sujet pour moi passionnant. Je n'ai pas fini de bêler après ma recherche de congruence. Je continue de penser mon salut dans ces parages.
La musicalité induite par le terme me parle. Les pensées, les mots pour les poser, s'enchaînent en rythmes mélodiques, aux accords plus ou moins fluides, plus ou moins justes. 
Je lis souvent à haute voix les textes que j'aime en me berçant des ondes vocales bien amenées par la suite des syllabes. J'ai longtemps fait, et fais encore bon usage du "Demain, à l'heure où blanchit la campagne, je partirai". Je ne suis pas tout à fait certaine de la citation. Ni même de l'auteur. Victor Hugo, je dirais, lèvre inférieure avancée en moue dubitative. La poésie , pour le peu que j'en connais, m'enchante par sa musique. Elle m'intimide par son aristocratie. L'éthéré d'un vocable trop étranger à mon quotidien m'échappe. Je le laisse aller vers des limbes trop immatérielles pour moi, paysanne bien ancrée dans la terre-mère.
Mes phrases me suffisent à nourrir une petite satisfaction personnelle facile à contenter. 
Celles d'autres contentent mon goût pour ces mélodies là. Ce goût des mots, cette application à les choisir justes et jolis, à les assembler ainsi plutôt que comme ça, me procurent une bonne "sonance" ? Comme on dirait d'un son bien accordé, de bon ton.

Dans les plus prosaïques des écrits, dans ces échanges administratifs parfois rébarbatifs, j'aime à introduire ce petit plaisir. Je ne suis pas sûre qu'à l'autre bout, on goûte avec suffisamment d'attention mes efforts. Ca ne m'empêche pas d'y trouver, moi, matière à me divertir du sujet souvent générateur de "zondes négatives" autrement.
Nous vivons dans cette période où les messages instantanés, les mails brefs et efficaces, en principe, exonèrent des courriers laborieux et décalés.
Pour l'avoir bien souvent, et à mon grand regret, expérimenté, j'ai noté combien faire mouche, en envoyant  le bon mail au bon destinataire, pour tout ce qui est administrations et assimilés, est chose rare. Cela arrive, il est vrai. On tombe sur la personne disponible et réactive, compétente et sérieuse : elle vous lit, vous entend et vous comprend, vous répond, vous guide et lève pour vous la solution. Ce jour là est à marquer d'une pierre blanche…

Le plus souvent, on envoie un message à une entité vaste et insaisissable, logée quelque part derrière une adresse générique. Très rarement, une personne avec une identité, un nom, sans parler d'un visage, concept oublié depuis belle lurette, vous répond.
Ah ça, vous recevez instantanément un message retour, où l'on vous rassure immédiatement : votre demande a été prise en compte, et l'on vous répondra dans les plus brefs délais.
Les premières fois, on s'y laisse prendre. On quitte sa messagerie satisfait, persuadé que quelqu'un quelque part s'occupe de vous. On ne le connaît pas, on ne le voit évidemment pas plus, mais bon, après tout, on ne s'est pas adressé là pour nouer une relation de sympathie. Depuis longtemps, on connait les limites des relations humaines dans ces établissements d'envergure, et on n'en n'attend plus cette manière de rencontre. 
Là aussi, l'outil s'est maintenant dématérialisé. Bien loin des chemins creux, des places de villages, des bureaux, justement, et autres points de rencontre où plusieurs humanoïdes avaient l'heur de se croiser, l'écran porte bien son nom et fait son usage. On se flaire sans se sentir, et le restant des sensations va tant dans cette vacuité de substance qu'on se trouve tout benêt quand la chair prend forme et visage, quand le réel redevient ce qu'il n'aurait jamais du cesser d'être.

Les premières fois, comme toutes les premières fois, innocents et naïfs, on y croit. On consulte sa messagerie avec ferveur et impatience, persuadé de l'imminence d'une réponse.
Ensuite, comme souvent, on se blase, déçus et déjà résignés à l'échec d'une tentative presque désespérée dès le départ : on a perdu la foi, on a perdu l'illusion et la confiance. Quel dommage…

Derrière l'écran du virtuel, derrière les automates et les personnages ridiculement animés, derrière les Olivier de Suez, Sophie d'Orange et autres Saint Martin dématérialisés d'aujourd'hui, rien, personne, pas âme qui vive, juste une machinerie froide et bête.
Il y a bien des gens, pourtant, par là. On les sent, on les désire. On ne les trouve pas…

La numérique implacable et obstinée dans une logique absurdement binaire nous fait tourner bourrique plus sûrement que tous les employés, aussi bornés soient-ils. La moindre rectification prend des mois, la moindre erreur d'aiguillage induit une montagne de difficultés. Ah ça ! quand tout roule rond, ça doit faire gagner du temps, c'est sûr ! au vu de celui qui se perd au moindre grain de sable dans les rouages, je ne suis pas sûre de la balance… Vieille rétrograde que je suis ! 

Cela donne l'occasion il est vrai d'échanges nombreux, où mon goût pour les mots trouve à s'exprimer. Enfin, pas d'échanges, non, juste de mots envoyés dans le vide, un peu comme ce "bloc" tiens ! Je dois en avoir cultivé le goût, à force…
Des mots plats à la poésie étrécie, des mots tout de même, puisqu'il faut bien mettre un peu de vie et de couleur dans ces mornes étendues de cendres qu'est notre système informatique généralisé.
Souvent, les cases imparties me sont trop étroites. Mes diatribes tronquées déçoivent mes propensions à la digression. Je tâche de prendre la chose pour un entraînement salutaire à la recherche d'une concision parfois utile. Il est bon sans doute de recadrer les idées arborescentes de ma pensée follette.

Il est bon surtout de ne pas se laisser happer par la froideur d'un système de fonctionnement dénué d'âme et déserté de chair.
En dissonance complète avec ma nature humaine, toute passionnée et palpitante d'émotions et de déraisons...









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