mercredi 20 février 2019

21 février



Jeudi 21 février 2019 5h40

J'ai pris une heure d'avance sur mon horaire habituel : j'ai cru lire 5h30 à mon réveil, quand il était en fait 4h30. AAaahhh…. Me rendormir pour une seule heure au petit matin me paraissait compromettant pour une bonne prise en main de la journée. Couchée tôt hier soir, j'avais eu mon content. Une légère hypomanie ces temps-ci me tient dans ces eaux où l'énergie vitale pulse fort. En compensation des jours où elle pulse plus molle !

L'idée m'est venue de mon incorrection à partir ainsi, tourner le dos à mes quelques lecteurs assidus, ou même sporadiques. Sans laisser d'adresse. J'ai passé le temps de ces foucades brutales et grossières. Un tantinet de civilisation m'est venu.

Pour ceux que ça intéresse, on peut donc me trouver à l'endroit de mes premières amours. "Les nouvelles d'Agorreta". Chapitre 12.
Je reprends maintenant un temps plus contemporain dans mes petites histoires, bucoliques, paysannes, familiales et autres.

Dans la vie, deux choix se présentent, à un moment :
affronter le présent en s'appuyant sur les leçons du passé, et laisser venir l'avenir.
ou alors,
se laisser engluer dans son histoire, fuir le maintenant, et avoir peur pour après.

Evidemment, rien n'est aussi facilement tranché, et les deux options s'entremêlent et se chevauchent gaiement. Ou moins gaiement, ça dépend.

Je suis dans la période faire face et front. Pour la suite, nous aviserons.
Au moins, pour ceux qui me chercheraient, qu'ils sachent où me trouver.

Avec tout ça, l'heure avance. Je vais profiter de mon gain pour prendre le temps de câliner mes Neska Ttipinoak et mes chiens, bavarder un peu avec mon père et son infirmier.
Le temps de goûter un début de journée au ralenti, sans presse.
Ralentir, autant que faire se peut, le mouvement quand il devient trop vif.
 

mercredi 13 février 2019

4 au 13 février



Lundi 4 février 2019 15h37



Il va me falloir un peu de temps pour absorber les changements dans mon étable.
Un peu de temps aussi pour restaurer la carcasse chahutée des chutes violentes, comme mes schinus l'ont été des dernières turbulences ventées.
Au moins, comme on explique la formation des tempêtes, on a pu m'expliquer aussi ce phénomène tout chimique par lequel mon crâne et le sol dur faisaient mal connaissance trop souvent. Une petite molécule anodine, une "antigrippine" commune et ordinaire, plutôt inoffensive par elle-même, mais rendue explosive au voisinage d'une autre, dont la compagnie ne doit pas lui aller, mais alors là, pas du tout ! Et dont moi, évidemment, je ne peux pas me passer.
Bien. Quand on explique, c'est déjà beaucoup plus digeste. Et quand on peut si facilement pallier, alors, là, c'est carrément du velours. Je fais l'apprentissage de mon statut de femme vieillissante : jusque là, je supportais tous les mauvais traitements, maintenant, je surréagis au moindre écart. Mon Dieu Seigneur ! Rien de tel qu'un dressage à la sanction aussi parlante pour se plier vite fait à l'injonction. Je ne me le ferais pas dire deux fois…
Les schinus ont été tuteurés plus solidement. Je travaille à ma sauvegarde plus attentivement.

Mes quatre "Ttipinoak" apprennent aussi leur nouvel environnement. Plus vite dirait-on que moi je n'oublie l'ancien…
Laissons passer un peu de temps.


Mercredi 13 février 2019 14h48

Je ne vais pas m'attarder trop par ici, le grand soleil et le ciel à peine laiteux m'appellent dehors.
L'annonce de la fermeture de mon Gueguel m'a mis en perspective la disparition de mes épîtres, pas aux Corinthiens, mais presque. Ca, c'était ma première lecture rapide de l'information. J'imagine qu'une partie, genre réseaux sociaux, s'en ira tomber en poussières dans les oubliettes d'une logorrhée à la perte signée par son inanité et son abondance insensée. 
Moi, je n'ai jamais été ni très sociale, ni très réseaux. 
Pour le reste, la perte de mes logorrhées personnelles, aussi amusantes et précieuses puissent-elles être, au moins pour moi, serait aussi très vite indolore à la bonne ou mauvaise marche du monde, je pense.

J'ai l'écriture dans le sang. Près de cinquante années à tracer des mots, sans jamais avoir atteint la consécration d'une véritable reconnaissance publique, avec l'impulsion, factice ou solide qui va avec, éprouvent quand-même l'authenticité de mon goût pour cette écriture, et le support n'y est pas pour grand chose. 
Je suis évidemment assez cabotine pour goûter le plaisir d'étaler mon semblant de talent, et assez imprégnée du besoin d'un regard bienveillant d'autrui, pour le rechercher, par tous les biais. Quitte à m'exposer à celui dont le jugement m'est bien moins…. favorable.

Tout de même, j'écrivais, bien avant Google, et, si Dieu ou ses saints me prêtent vie, j'écrirai bien après.
Mon idée de conservatoire inviolable était fausse. Une idée fausse, une de plus. Là, c'est comme les cornichons à tirer d'un bocal, c'est le premier qui coûte. Jusqu'à temps qu'on pense avoir toujours eu raison, jusqu'au moment où l'illusion perdure de ne pas s'être trompé, le premier flagrant délit d'erreur laisse vexé et honteux. Là comme ailleurs, on s'y fait, et la suite est toujours plus fluide que la toute  première chute. La surprise n'y est plus, l'habituation se met en branle, et la partie devient plus facile. Pas gagnée, plus facile. Même à perdre !

J'entame une nouvelle période, pour cette occasion.
Ma renaissance de l'après maladie se met gentiment en place. Là aussi, les chutes sont pédagogiques, même si elles restent douloureuses, les bougresses. Pour le moment, je m'en relève, et c'est ce qui me tient bien debout, entre deux.
J'absorbe les changements, plus lentement et laborieusement qu'avant. Je les absorbe quand-même, et arrive à tourner vers l'avenir proposé un regard toujours intéressé.
L'ère de La nouvelle d'Agorreta est terminée. Rien ne doit durer plus longtemps que son temps, et celui-ci semble fini.
Une autre m'arrive. Et je l'attends de pied pas trop ferme, mais droit encore.

Mes TTipinoak  m'ont conquise. Ce sont mes Neskak, avec la petite tilde adoucissante sur le n. Ma culture basco-espagnole enrichit les sonorités de ce français déjà opulent. J'ai bien envie de mieux puiser dans cette richesse, de mêler les curiosités de ces trois langues et d'en faire mon écriture.
J'ai envie de reprendre les images et leurs couleurs.
J'ai envie de mêler davantage encore ma ferme et mon métier, les miens, de sang, d'amitiés, et de circonstances.

Ce "bloc" s'arrête. Je suis la première à me décourager de me lire. Je cueille ici ou là un moment, une anecdote, une sensation. L'ensemble est trop touffu, désordonné et babillard, pour accrocher une lecture suivie. 
J'ai envie surtout d'aller lire ailleurs, de visiter d'autres imaginations et d'autres histoires.

J'y reviendrai. S'il est perdu pour Gueguel, mes fans sont maintenant sans doute moins aiguisés par le dépit pour venir me priver de ces liasses de feuillets accumulés.
Si je les perdais quand-même, j'aurais vécu le plaisir d'écrire, tous ces instants de joie ou de moins joie. Des instants vivants et pleins d'une émotion précieuse.

Je vais repartir sur autre chose, autrement, même si l'imprégnation de ma culture paysanne laisse partout sa trace.

Je recommencerai. Je continuerai. Tant que je le pourrai.








mercredi 30 janvier 2019

25 au 30 janvier



Vendredi 25 janvier 2019 11h19



Le temps a passé comme une flamme, cette semaine. 
Je n'ai pourtant rien fait de spécial. D'une petite chose à une autre, les journées ont coulé, tel le lait de la jarre, en un flot lisse et fluide.
J'ai mis un peu de temps à me remettre de mes chutes rocambolesques, maudissant au passage ce bon vieux dysfonctionnement auriculaire. Seule, 5 % de la population est affectée paraît-il. Et encore, la plupart du temps, les crises sont ponctuelles, durant de quelques minutes à quelques heures. Moi, évidemment, voulant toujours tout faire en grand, je fais durer tout ça plusieurs jours, voire plusieurs semaines ! 
La situation d'évoluer dans un monde mouvant, aux oscillations nauséeuses, l'angoisse bien naturelle de sentir le sol se dérober brutalement sous vos pieds, de vous sentir comme projeté en l'air, de voir passer un angle de meuble ou un pan de mur à l'envers, en se demandant légitimement comment sera la chute, n'engendre pas la sérénité et la joie de vivre, c'est sûr !
La chute, justement, est souvent toute aussi brutale que la fuite du sol sous vous. Pour moi, à chaque fois, le béton ou le carrelage durs sont venus heurter mon front avec un bruit mat et une rudesse saisissante. On ne comprend rien, on n'explique pas plus, on est ahuri et douloureux, c'est tout.
J'ai la chance de ne pas m'être fait trop de mal, quelques bleus et deux trois raideurs tout au plus. 
Il en est évidemment pour me conseiller, pleins de bonnes intentions, je n'en doute pas, m'exhortant à respirer profondément quand la crise arrive, à rester calme, à mentaliser suffisamment pour ne pas laisser l'hallucination vertigineuse prendre le dessus. 
Voui, voui, voui, voui, voui…
Quand je sens le vertige troubler la ligne de vision devant moi, c'est vrai, je respire, comme il est dit, je tâche de rester calme, et, au cas où, et c'est encore le mieux à faire, je m'accroche à un support ferme, ou, s'il n'y en a pas à portée, je m'accroupis ou m'assied, faisant fi de toute bienséance mal placée en ces occasions. J'attends que l'environnement redevienne à peu près fixe, et je me relève, m'époussetant les genoux, prenant un air naturel et décontracté.
Quand le vertige me saisit comme un pantin et me projette comme un vieux chiffon, là, je ne vois pas ce que je pourrais "mentaliser". Mon cerveau n'est pas assez rapide, il se laisse saisir au vol et devient  jouet haï dans les mains d'un enfant cruel.
Les séances de rééducation n'ont pas été concluantes : j'ai juste labouré le tapis en mousse rigide de mes orteils crispés, en essayant de suivre dans le noir un petit point rouge agité. Le kiné désemparé en a baissé les bras, me confiant à d'autres, mieux spécialisés, reconnaissant à leur tour une impuissance navrée. Non, vraiment, ça n'est pas de bol, cette affaire qui me tombe dessus, juste à moi !
Bah, il est des choses plus graves, et je m'en sors, cahin-caha. Tout de même, les conseilleurs profanes à la science suffisante me hérissent un peu, je l'admets.
Quand j'entends tous ces braves gens parler sans savoir, comme je le fais moi-même si souvent, j'ai comme une envie de les enfourner dans le tambour d'une machine à laver géante lancée à 20000 tours par minute, pas longtemps, je ne suis pas sadique, quelques instants à peine, le temps qu'ils se rendent compte de ce que ça fait, et de voir leur mine à la sortie… et leurs commentaires, autorisés cette fois !

Ma foi, là comme ailleurs, la science de ceux qui connaissent reste dans le périmètre des seuls initiés. La partager aux autres est difficile, et la partager entre eux, s'ils y trouvent un certain réconfort,  ne les avance même pas : le parcours vers la lumière se fait en solitaire.
Et pour les bienheureux épargnés, la grande majorité, donc, et bien, que la béatitude leur dure !

Puisque ces derniers jours je tiens plus ou moins debout, je vais m'occuper de préparer le déjeuner.


Même jour 16h54

Un petit état grippal me fait frissonner, me met la gorge en feu et le nez en patate. Décidemment, je collectionne le catalogue des petits et grands maux, ces temps-ci.
Je vais sauter l'étape promenade, le crachin froid n'étant peut-être pas ce qu'il y a de plus recommandable dans cette posture.
Plaies de saison et saison des pluies froides.

Ma visite à Joseph-Louis la semaine dernière paraissait fortuite et sans conséquence. Mes rêvasseries de petites vêles à élever, à voir grandir et embellir, me tenaient tout de même, quoi que j'en dise. Elles s'étaient logées par là, mine de rien, comme une idée se love sans bruit dans un coin de votre tête, et s'y fait gentiment sa place sans qu'on s'en rende même compte.
J'ai déjà remarqué combien il est tentant de distordre les choses pour les faire coller à vos envies. Je suis de ces fausses obstinées qu'une idée nouvelle mène par le bout du nez. Je résiste difficilement à l'attrait d'un nouveau projet. Si pour aller dans cette voie il faut en écarter d'autres, tout à fait appréciées jusque là, revendiquées et défendues avec la plus grande ferveur, je ne me pose pas longtemps de question. Je me renie en toute bonne foi, un peu déçue de mon manque de constance, mais vite prête à m'accorder les meilleures circonstances atténuantes.

Comme il est facile de se laisser séduire et tourner la tête ! Enfin, comme cela est facile avec quelqu'un comme moi ! Je dois avoir la force mentale d'un poisson rouge. Mes lignes de conduite changent sans cesse, bifurquent et s'opposent en un chaos au mouvement aussi déstabilisant que mes vertiges, tiens. Ceci expliquant peut-être aussi cela.

Je parlais dernièrement de ma gentille démone Beltza. Depuis que l'image de la petite vêle s'est discrètement lovée dans un des méandres de mon triste cervelet ramolli et virevoltant telle la girouette au vent coléreux de ces derniers jours, je la trouve de plus en plus démone, et de moins en moins gentille. Le fait est, son sang limousin, comme pour ses sœurs, en fait une bête vive et fougueuse. Une grosse bête, maintenant, autour des 700 kgs. Sa petite manie de chercher le contact de ses cornes pointues est très désagréable, quand par exemple j'ai besoin de curer la mangeoire devant elle, ou de vider son râtelier. 

Ce que je faisais jusque là, en prenant les précautions nécessaires, mais sans en être troublée davantage, me devient moins supportable et plus crispant. La propagande interne conditionne mon libre arbitre avec une facilité déroutante.
Je sens bien la bifurcation proche, et mes certitudes chancelantes. Comme je le suis encore moi-même !


Mercredi 30 janvier 2019 11h40


Encore une semaine aux volées bousculées. 
Mon cheminement pressenti ne l'a pas été moins…

De la démone Beltza, la plus marquée dans son agressivité génétique, le cercle de désamour s'est propagé à ses sœurs et cousines. Seule, ma mignonne et plus vieille Bigoudi conservait mon affection intacte. Jamais un geste mauvais chez elle, la placidité indéfectible d'une bonne vache typiquement brave. Mon regard sur mes belles, enamouré et transi jusque là, se faisait plus indifférent, presque hostile. mes bêtes n'avaient pas changé, évidemment. C'est moi, encore et toujours ce moi versatile et imprévisible qui était en cause. 
L'amour est chose bien volage : ce qui hier encore vous était perle de l'Orient devient fade et terne dès qu'un nouvel objet de séduction lève en vous l'élan nouveau. 
Le phénomène s'installe sournoisement dans le temps qui passe, ou alors vous éclate au visage au gré d'une circonstance, d'une seule. 
Je suis ainsi je le sais. Si prévisible, casanière et routinière dans mon quotidien, globalement.
Honorablement fiable, du moins autant que beaucoup, je le pense.
Et puis, simultanément, cohabite avec ce petit personnage tranquillou, une nature éruptive et inconséquente, dont on peut espérer le meilleur comme attendre le pire.
Je suis évidemment mauvaise juge de moi-même, partiale complètement, et toute gagnée à ma propre cause.
J'essaie encore de justifier mes foucades et voltefaces, d'en expliquer les cahots, tant ils me paraissent surprenants, au mieux, et désolants, parfois.
C'est ainsi, et je ne suis pas sûre d'avoir l'envie de m'amender, je l'avoue.

La fin de semaine dernière, j'étais prête à renier mon église… en en gardant un seul saint, histoire de ne pas me dédire tout à fait. J'étais prête à me séparer de mes génisses, pour avoir l'opportunité et le plaisir d'en élever de nouvelles. Cette perspective attractive m'émoustillait au point de museler toutes les culpabilités de trahison de mes serments passés : fini pour moi l'élevage et la cruauté des bêtes choyées pour être envoyées au bout de quelques belles années à l'abattoir, disais-je il y a si peu.

Comme par un fait exprès, une de ces coïncidences dont le sort amuse ses plages mornes, un de ces samedis derniers, notre maquignon Marcel vint nous rendre visite. Il toisa mes bêtes de son œil expert, et repartit, prenant des nouvelles des uns et des autres. J'étais à la jardinerie, je ne l'ai pas vu ce jour là.
Au matin du troisième jour consécutif à cette visite, il m'appelle : un lot de quatre petites vêles mignonnes et belles est en partance pour l'Italie, pour un de ces ateliers d'engraissement où les veaux coincés dans leurs cases ne voient pas le jour. Elles sont si jolies, si douces, il n'a pas le cœur de les laisser partir. Il a pensé à moi. Une occasion unique, une chance pour ces petites et plusieurs années de plaisir pour moi, à les voir croître et embellir. Non, vraiment, celles-ci, il ne peut pas les envoyer là-bas… Comme il doit être difficile d'exercer son métier avec un cœur aussi tendre, n'est-ce pas ? L'homme, depuis 70 ans de métier, doit être aguerri à quelques rudesses, et j'ai du mal à croire que depuis tout ce temps, il contrarie sa nature à ce point.
Marcel me connaît, il me connait bien. Il a cette finesse, ce flair d'un capteur ultra sensible.
Viens les voir, je les garde ici, viens les voir, je ne peux pas les laisser partir sans te les montrer.
Une exhortation, une supplique, une incantation, presque.
Je suis faible, si faible et manipulable. Cet appel, cette prière, au moment où ma foi impie vacille. Difficile de ne pas y voir un coup du sort, tentant surtout, de l'y voir pour s'exonérer en légèreté.
La suite se déroule évidemment comme une bobine qu'on dévide, dès qu'on en a trouvé le bon bout : les quatre vêles se prélassent dans un paillage somptueux, à l'étable, couvées par une Bigoudi accueillante. 
Les trois autres, je leur ai fait une jolie vie. Ma culpabilité mordante ne m'en laissera pas quitte si vite. 
Je m'en arrangerai, comme on s'arrange de tant de choses, reniant et méprisant aujourd'hui ce que l'on adorait si fort hier encore. 



vendredi 18 janvier 2019

14 au 18 janvier



Lundi 14 janvier 10h57



Une petite bruine nous tombe du ciel. Les températures ont remonté.
C'est une autre ambiance, moins vive et moins piquante.
Un bien agréable dimanche, hier, entre amis. Beaucoup de bruits, des conversations croisées perdues pour moi, même avec l'assistance numérique. Du plaisir quand-même !

Je reprends mes petits dossiers, laissés en suspens en fin d'année. Ces administratifs où la lourdeur de notre système paralyse le mouvement, et englue les meilleures volontés. Il faut du temps, de la patience et de la ténacité pour suivre ce genre d'affaires, dès qu'un mammouth institutionnel s'en mêle.
Et bien, puisque le mammouth ne se laissera pas presser, il faudra bien faire autour.
Faire comme avec ma Beltza, trouver le bon angle de prise : quand elle secoue sa grosse tête noire à l'étoile blanche, cherchant le contact agressif d'une corne pointue, je saisis cette corne en lui faisant pivoter la tête vers l'épaule. Ainsi contrainte, la cervicale ployée, elle perd en force, et se laisse immobiliser, à condition de combiner la contention avec des paroles apaisantes et quelques tapes amicales sur le flanc.
Ma noire Beltza est une gentille démone …

Noir aussi ce matin, un volatile perdu au milieu d'un troupeau d'aigrettes blanches. La même silhouette, à peine plus petite peut-être, un long bec courbe, un cou souple et fin, rentré dans les épaules hautes, et des pattes de sauterelles. Je me suis demandé si ce n'était pas une aigrette noire, tout simplement. A l'envol, pourtant, la noire est partie vers l'est, quand les autres ont tourné vers la mer. Elle ne se fondait pas dans la masse, la volaille noire, et ne se coulait pas non plus dans le mouvement.

La bruine en suspension avance en rideau mobile derrière la vitre. 
J'entends le poêle ronronner en bas. Je descends l'apaiser, celui là aussi, avant que le petit mouvement d'humeur devienne colère en secousses rageuses dans les tuyaux fragiles. Contenir ce départ mauvais, ne pas le laisser prendre le dessus, et faire du dégât.
Ma Beltza comprend. Le poêle redescend en température. Le reste… reste imperturbable et hermétique à mes tentatives d'accélération.
Je dois admettre et me soumettre : ma sphère au delà d'Agorreta n'obéit pas à mes règles. Elle a les siennes...


M
ardi 15 janvier 7h50

Hier au retour de ma promenade, je me suis arrêtée pour souhaiter la bonne année à Joseph-Louis. Pataugeant ensemble dans la boue devant les vaches aux museaux plantés dans l'ensilage fumant, nous nous sommes avancés vers le fond du hangar. Là, une vache avec son tout petit de 2 jours. Mignon, rond, la robe grisée, le petit veau  a levé en moi cet élan de maternité dévié. J'ai demandé si c'était une femelle. D'après Joseph-Louis, non. D'après sa petite tête courte et fine, et d'après moi, oui. La mignonne bête était couchée, je ne pouvais pas vérifier. Même quand elle s'est levée,  sa mère inquiète à son côté n'incitait pas à passer au travers de la barrière pour aller y voir de plus près. 
En repartant, je me disais que j'aimerais élever ce petit veau, femelle dans ma tête, au biberon. Et, dans la foulée, en prendre un ou deux autres. Bien-sur ...
Dans mon étable, mes quatre belles sont là, et bien là. Elles prennent toute la place. Mes levées d'envie de repartir avec de petites vêles mignonnes retomberont à la vue de ces quatre bonnes grosses bêtes…

Mercredi 16 janvier 11h30

Mon taquin Menière s'est brutalement rappelé à moi ce matin. Violente chute sur le carreau froid, sans mal, heureusement.
Un peu de repos plus tard, je retrouve un aplomb presque stable.
Les montées en actions, émotions, et animations ont du congestionner mes circuits ORL.
Bon, puisque je retrouve une ligne de vie plus plate pour les semaines à venir, tout devrait rentrer dans l'ordre.
Ma présomption à penser avoir dompté l'adversité me ferait oublier une plus sage humilité…
Dont acte !


Vendredi 18 janvier 2018 15h27

Un peu mâchée par la chute brutale, je ne suis pas à mon meilleur pour poursuivre mes travaux de nettoyages dans la ferme. J'ai mollement attaqué l'ancienne porcherie, où quelques palettes finissaient de pourrir sous des débris de bois. Un temps, après les cochons, nous avons rangé là du bois de chauffe. Puis, l'humidité de cette presque cave en a fait une mauvaise remise, et nous n'y jetions plus que quelques planches vermoulues et deux trois barriques en plastique. J'ai enlevé tout ça, parti en direction de la déchetterie, en un chargement hasardeux. Tout est arrivé à bon port.
Je vais parachever par un bon coup de balayage, confiant les copeaux de bois pourris au fumier, sans doute, pour y mêler les essences boisées décomposées au bon vieux paillage fumant. 
Le tas prend de la hauteur, près de mes trois schinus nouvellement plantés. Ils paraissent avoir bien supporté les gelées, eux pourtant sensibles aux températures négatives, exotiques et exilés.
Le calorifère naturel tout à côté, fumant sa chaleur organique, doit suffisamment réchauffer son atmosphère immédiate pour compenser les quelques degrés suffisants à les maintenir en feuilles. Ils se dressent en tipi incliné, artisanalement haubanés de trois fourches aux dents usées. La terre lourde et compacte à leur pied n'est pas non plus cousine de leur terroir originel.
Ils viennent des forêts d'Amérique latine. Ils ont fait l'inverse du voyage de nos pionniers basque. Les cailloux essaimés drus autoriseront peut-être une colonisation correcte des racines.
Ils n'ont pas toutes les chances de leurs côtés, mes schinus… Mais ces arbres aux bois durs savent la difficulté de l'adaptation en milieu étranger. Ils savent la force de leurs racines aventureuses, et le courage de leur frondaison avide de vivre.
Je les considère avec superstition, comme les porte drapeaux d'une espérance à maintenir vive.
S'ils passent cet hiver, ils s'aguerriront je le pense suffisamment pour les suivants.
Ils sont trois. L'un est déjà défeuillé, sitôt après la plantation. Les deux autres ont aussi connu des moments difficiles. Ils ne seraient pas là, sinon. Je les ai ramenés de la jardinerie, justement parce-que leurs silhouettes blessées les rendaient invendables.
Je n'aime pas jeter les arbres encore vivants. Ils conservent dans leurs moignons pelés la trace du combat mené pour la survie, la blessure de ses difficultés et la victoire de leurs cicatrices boursouflées. L'arbre grandit lentement, il déploie précautionneusement ses ombrelles larges vers un ciel parfois ennemi. A part par la foudre ou la main de l'homme, il ne se laisse pas abattre facilement.
J'aime savoir le travail des racines, cette construction à bas bruit, cette énergie puisée loin et qui porte haut.
Mes schinus exotiques étaient condamnés. A la ferme, ils n'ont pas partie gagnée, loin de là !
Au moins, ont-ils une chance. 
Je les suis et les supporte comme une groupie vieillie...







vendredi 11 janvier 2019

6 janvier




Dimanche 6 janvier 2019 18h52



Un dimanche repos total m'amène ici.
La masse atmosphérique immobile étale un gris uniforme de la pointe du jour à son couchant. La lumière décroît sans qu'on perçoive de nuances.
Je n'ai pas pu m'ensoleiller hier. Nous avons à la jardinerie un projet de réaménagement de l'intérieur. Je suis toujours très adepte de ces travaux là, et on me demande volontiers de l'aide.
Nous continuerons cette semaine. Pour samedi prochain déjà, le projet devrait prendre tournure. Les petits jeunes s'attellent à la tâche avec des pics d'enthousiasme, modérés de moments flous, où ils disparaissent. La jardinerie est grande, ils se glissent facilement hors du champ d'action, à la faveur d'un client potentiel, là-bas, plus loin, ou juste en un mouvement coulé et furtif. Pfffuit, ils étaient là, ils n'y sont plus ! Les petits sacripants…
Je ne me fatigue plus à vouloir à toutes forces mobiliser des troupes fluctuantes. Je travaille avec plaisir, à une cadence convenable pour moi. Si j'ai de l'assistance, je sais l'employer efficacement. Si je n'en ai pas, je m'en passe. Les projets que j'initie, je prends la précaution de les limiter à une échelle où je me suffis, ou alors, je prends appui sur la haute hiérarchie, de façon à ne pas avoir à assurer le suivi de la main d'œuvre. Tout se fait, et je m'y fatigue bien moins, tant il est souvent plus facile de faire les choses soi-même que de les faire faire. J'ai du manquer quelques chapitres lors de mes rares formations à l'encadrement... !

Ici, les petites gelées frisottent les feuilles de l'oranger, et aplatissent les fleurs des cyclamens. Pas trop de mal pour l'instant, même si les dégâts se rendent visibles à quelques jours de distance. Nous verrons bien.

Je lis en ce moment une chronique relatant la "déchéance de Mrs Robinson". Une femme de l'aristocratie anglaise du milieu du  XIXème siècle, tient un journal intime, où elle couche les péripéties d'une ou autre aventures extra-conjugales. Ce journal, mis au jour par son mari, va servir à l'accabler lors du procès en divorce. La défense tente de réduire les notes quasi quotidiennes aux fantasmes couchés par écrit d'une femme à l'imagination effervescente. Affabulations d'une âme oisive à la libido insatisfaite. Le tout étalé dans la presse,  comme un feuilleton à sensations.  Les carnets, d'intimes et secrets, deviennent pièces à conviction données en pâture aux juges, et aux curieux. Honte et décadence de la pauvre Mrs Robinson.
On commente dans cette chronique la propension des écrivains de cette période à utiliser cette forme d'écriture intimiste. 
Les facilités, limites et dangers de l'usage sont décortiqués.

Je me suis évidemment intéressée au sujet.
En gardant bien en tête le côté faussement "intime" de ma chronique, puisque mes écrits pseudo introspectifs ne sont pas  destinés au secret. Ils sont même plutôt le contraire !
Le danger reste celui de la complaisance à se livrer, à se penser sujet intéressant à observer et décrire, sujet intéressant en observateur ou narrateur, de soi-même ou du reste. 
J'y ai réfléchi, un peu. 
Et puis, je me suis dit : quelle différence cela fait-il de coucher ses pensées sur le papier, ou de les avoir en tête ? N'est-ce pas une opportunité de s'en dégager, plutôt ? Complaisance il y a, sûrement. Et pourquoi pas ? Depuis quand une entreprise devrait-elle être déclarée néfaste par sa vanité ? L'orgueil de se croire intéressant à lire, par d'autres ou par soi-même, la fatuité de croire ses pensées précieuses au point qu'il faille les graver sur le marbre pour ne pas les perdre, épargneraient-ils ceux qui n'écrivent pas ? Est-on moins névrosé quand on parle, ou quand on agit, avec le même esprit égocentré-narcissique ?
Je ne le pense pas.
La mienne, d'entreprise, je veux bien la considérer vaine. Mais au pire, alors. Néfaste ou dangereuse, non. A mon sens, on n'aggrave pas l'étrécissement de son horizon en le mettant en mots, même s'ils tournent en boucles. Ils tourneraient tout autant, si ce n'est davantage, en boucles, autrement.
Le danger serait à mon avis que l'écriture introspective devienne addiction impérieuse et exclusive. Là, oui, comme dans tous les systèmes où un seul centre d'intérêt focalise toute l'énergie vitale, il y aurait risque d'aspiration dans une spirale destructrice.
L'écriture, introspective, narrative, fictive ou de n'importe quelle essence qu'elle puisse être, si elle donne du plaisir, ne peut pas, je le crois, être mauvaise.
L'écriture, si elle permet de déverser un trop plein hors de soi, dans des feuillets secrets ou sur la grand place, n'est pas le malaise, elle en est l'exutoire.
C'est le trop plein, sa nature, qui peut-être poison. Et poison violent s'il est couvé à l'ombre du secret à cacher.
Je ne démords pas de cette théorie là. 
La "déchéance de Mrs Robinson", ce n'est pas d'avoir trouvé soulagement à écrire, c'est d'avoir eu à taire son tourment, à en faire un secret à ne pas dévoiler.

Je n'aime pas les secrets quand ils pèsent et étouffent. 
Je respecte l'intimité et sa sphère, je discerne les périmètres et les cercles associés dans les relations humaines et sociales, je comprends la nécessité de parois moins perméables. 
J'aime le secret du jardin secret, le secret partagé entre intimes, celui que l'on couve et qui réconforte, celui qui se garde au chaud et réchauffe. Le secret de l'individu qui se reconnaît dans son genre, mais se sait unique et différent, aussi, et préserve cette unicité et cette différence. 

C'est étrange qu'une langue aussi riche que la nôtre ne différencie pas ces deux formes de secrets là. Le secret trésor, et le secret honte. 

Ou alors, nos linguistes imprégnés d'une morale impérieuse, ont-ils postulé que cacher, ce n'est "pas bien" ?
Pour moi, ma morale est toute en nuances commodes : cacher, quand ça fait du bien, c'est bien. Quand ça fait du mal, c'est mal. 
L'ennui, c'est quand le bienfait pour soi s'oppose au bienfait pour les autres, et inversement.
Là, c'est sûr, ça devient plus compliqué…


Mercredi 9 janvier 2019  14h58

La pluie de la nuit dernière a réhydraté la terre altérée par le froid vif. Les plantes ont meilleure mine, ce matin. L'air est bien plus doux. C'est agréable de sortir sans être pincé par la petite gelée mauvaise.

Mes réflexions profondes ayant comme souvent tourné court en me laissant aussi bourrique que ci-devant, j'ai abandonné.
Des préoccupations plus immédiates et prosaïques m'ont hélée.
Par ces petits matins gelés, je ne me suis pas préoccupée de nos installations d'arrivée d'eau extérieures. Honte à moi !
L'année dernière, j'avais calfeutré tout bout de tuyau apparent, emmitouflé les compteurs d'eau, chapeauté les abreuvoirs extérieurs.
Cette année, rien. 
L'idée m'est venue tardivement, de m'inquiéter de la protection hivernale.
Deux ou trois matins en dessous de zéro avaient déjà sévi, quand je me suis souvenue de notre bon vieux surpresseur.
A une époque, nous étions si régulièrement à son chevet, que le soulagement de le sentir maintenant fonctionner sans embûches l'a exagérément éloigné de notre paysage. C'est bien simple, nous n'y pensons plus, quand, avant, les crachotements en soubresauts chaotiques au robinet  nous le rappelaient trop souvent…
Cet appareil assure maintenant sa fonction sans se rappeler à notre bon souvenir. La dernière opération de réglage date : le lierre a rampé sur la petite porte de l'abri, et la terre fouillée par quelque bête terrassière a enterré la trappe de visite du robinet d'arrivée en direct.
Dieu merci, cette trappe de visite existe, et, par un ingénieux mais simple dispositif de repérage, (un tube plastique fiché verticalement en terre) nous avons accès à l'eau courante, même quand le surpresseur est en panne. Un très réel progrès, au lieu d'avoir à creuser au jugé : par là, non, peut-être plutôt par ici, c'est plus profond, non, là, on est trop bas. Nous sommes encore loin du compte, mais, nous avançons, allez !
Lundi matin, pendant le café pris en commun, nous nous sommes dit : tiens, il fait bien froid encore aujourd'hui. De fil en aiguille, et sans aller chercher trop loin, nous en sommes venus à ce fameux risque de gelée des installations extérieures, et, bien, vite, à notre surpresseur, bien vulnérable dans son cagibi en parpaings, au plein vent.
Ce cagibi est exigu et bas. Le "couvercle" posé sur le muret de parpaing est une plaque bétonnée de plusieurs centimètres d'épaisseur, impossible à enlever. Il faut se glisser par la petite ouverture, plié en deux, se faufiler entre les tuyaux, sans pouvoir se relever. Ce n'est évidemment pas très engageant.
Je me suis approchée du cagibi, lundi, serrant le col de mon gilet autour de mon cou. Le vent piquant mordait la peau. Repoussant la végétation devant le volet d'ouverture, j'ai du d'abord dégager la terre qui coinçait le volet. Et oui, du temps avait passé, et la vie avait continué, ici.
Quand j'ai pu rabattre le battant de bois, un seul coup d'œil à suffit à me désoler : au tout premier plan, le flexible de raccordement de la pompe à l'installation fuyait, juste au niveau du sertissage. De l'eau cerclait le fer tressé de nylon, débordait goutte à goutte hors de la bague brillante. Au sol, une tâche humide s'agrandissait gentiment. Aïe ! 
Je me penchai pour voir le restant de l'alambic, perdu dans la pénombre. Non, dans le fond, rien à signaler de particulier, ça allait.
Je me reculai, examinai de plus près l'avarie : petite fuite, suintement, presque, mais fuite quand-même.
Je ne savais pas si ma coupable négligence était à incriminer, si ce flexible avait cédé sous la pression de l'eau gelée, ou alors, si seule la vétusté avait sévi, implacablement. Je pouvais bien battre ma coulpe, ou alors, m'exonérer. Le résultat était le même : il fallait changer ce flexible, arrêter le surpresseur pour ce faire, et rétablir le circuit d'arrivée d'eau en direct, le temps de la manœuvre. 
Je me mis en action.
Forte de la facilité de notre trappe de visite artisanale, je déblayai la terre poussée dessus. La plaque de béton circulaire était visible. Je la soulevai, tirai à moi le plastique enfourné dans le tube en PVC. Le robinet à l'ancienne dormait au fond, dans sa gangue terreuse, accessible. 
Je pouvais débrancher le surpresseur. En ouvrant mon robinet mis au jour, l'eau arrive à la ferme. Mollement, mais suffisamment. Il suffit de viser le bon créneau, d'attendre que les vaches aient bu avant de se déshabiller pour sa douche. Nous sommes deux bipèdes, quatre bêtes à cornes, trois chiens et quatre poules dans la ferme. Avec un peu de coordination, nous pouvons juxtaposer notre consommation d'eau.

J'entends des voix en bas. Je vais descendre accueillir le visiteur. J'irai ensuite dehors.
Je finirai mon histoire une autre fois. 

Vendredi 11 janvier 2019 10h49

La visite a duré.
Je reprends.

Assurée de l'alimentation en eau de l'habitant, je pouvais m'occuper de la restauration du surpresseur. Le flexible, au premier plan, belle corde incurvée et brillante, paraissait conciliant. Il était bien positionné, accessible, de bonne dimension pour la prise en main. Les raccordements, même pas rouillés, tendaient les pans d'écrous solides. Celui du haut était large, un raccord femelle d'un bon centimètre d'épaisseur, présenté sous un angle très favorable à la clé. Je me mis en recherche de la bonne, clé. Ca paraissait gros. 
Dans ce surpresseur, pour les réglages de pression minimale et maximale, j'utilise une mignonette douille de 8. Là, il fallait passer à la gamme bien au dessus, carrément au matériel agricole. Une clé de 34 aurait été adéquate, à vue de nez. Je n'avais à disposition immédiate que du 32. Ou alors, une de ces clés à griffes que j'affectionne tant, engins lourds et suffisamment démultipliés pour donner une idée de force sophistiquée.
Toujours pliée en deux, je positionnai les mâchoires, tournant la mollette pour ajuster la prise. Je ne voulais pas endommager les angles de l'écrou. Les arrondir et les rendre impropres à toute éventuelle autre préemption efficace.
Une petite poussée, dents serrées plus sur la concentration que sur l'effort, l'écrou relâcha sa prise. Aussitôt, un jet d'eau en pression fusa en sifflant. La prise électrique toute proche fût évitée de justesse. Je donnai un quart de tour, de façon à diriger le jet exutoire vers le bas. Et sur mes genoux. Par cette température fraîche, ce n'était pas le plus bienvenu, mais bon !
L'installation électrique épargnée, la pression du ballon pouvait sans risque se relâcher. Je profitai de ce filet d'eau pour nettoyer sommairement les alentours, autant que ma position courbée me le permettait.
Me reculant, je pouvais maintenant agir sur le second levier, l'écrou de devant, à l'autre bout du flexible. A l'observation, celui-ci était plus chafouin. Un écrou mâle, avec une fine collerette pour le dévisser. Tiens donc… La prise était là beaucoup plus délicate, pour une profane comme moi. Ma clé à griffe, lourde et large, paraissait moyennement adaptée. Je n'avais pas mieux. 
Comme outil. 
Comme intervenant, arrivé juste à temps, mon frère Antton se présenta dans mon champ de vision, et d'action. Il s'approcha. Les interventions dans ce cagibi, il les connaît. Et son manque de commodité, aussi. Nonobstant, il se pencha. Je m'écartai aussitôt, pour lui céder la place. 

Depuis cette petite enfance où son estomac refusait toute nourriture, les choses se sont bien arrangées pour lui. Il s'est développé et épanoui tout à fait correctement, un peu trop rondement diraient même quelques méchantes langues perfides. La position pliée en deux lui est pénible, si elle doit être tenue longtemps.
Plein de bonne volonté, il prit en main la clef imposante, la plaça délicatement autour du pas étroit, et han, d'une petite poussée savamment dosée, il débloqua l'impertinent écrou.
42 ans de mécanique, ça vous pose son homme, tout de même !

Là, tout alla très vite. Mes deux frères allèrent quérir un flexible flambant neuf pendant que je préparai le déjeuner. Au retour, ils le replacèrent, académiquement.
Je revins pour la mise en marche du surpresseur, couinant son contentement de reprendre du service. Le ballon rempli, je replongeai dans ma trappe de visite, refermai le robinet. Il pouvait se rendormir, jusqu'à la prochaine fois, aussi loin que possible.
Parce-qu'on ne m'y reprendra pas deux fois, j'emmaillotai douillettement mon appareil dans des sacs en toile de jute.
Tout est rentré dans l'ordre de ce côté-là.
Nous avions de nouveau une jolie pression d'eau bien drue à nos robinets.
Jusqu'à hier matin, où, là, le cumulus nous lâcha. 
Pas de gelée dans la cuisine, tout de même. Juste le temps et ses outrages.
Immédiatement, mon équipe intervint là encore, et l'eau nous revint, gaillarde et chaude.

Je n'étais là pas en cause, et décidai, dans la foulée que, pour le surpresseur non plus, je n'avais pas à me flageller inutilement.
Juste à remercier le sort de m'offrir à portée une assistance aussi efficace.






vendredi 4 janvier 2019

4 janvier



Vendredi 4 janvier 2019 11h31


Un passage vite fait dans la cuisine quadrillée de soleil.
Je reprends cet après-midi mes nettoyages et rangements des recoins oubliés de la ferme.
J'ai longtemps imputé le désordre et la saleté de ces sombres endroits à ma mère. Je m'appuyais volontiers sur sa manie de récupérer tout et n'importe quoi, de garder, au cas où, de ne rien jeter. S'ensuivait évidemment un amoncellement de bric et de brac. Un tel enchevêtrement hétéroclite décourageait les meilleures volontés.
C'était bien pratique, ça mettait sur son dos le désordre et la négligence coupable de ses contemporains. Rien ne m'empêchait, même alors, de ranger et nettoyer. La tâche était plus ardue, certes, mais possible encore.
Moi, j'adore faire le vide. A chacune de mes entreprises de rangement, correspond une brouettée, bennette, ou, carrément, remorque de déchetterie.
C'est tellement plus simple de jeter à tours de bras !

Ma mère étant morte depuis bientôt neuf ans, je ne peux décemment plus me servir d'elle pour exonérer mes manquements. Je ne peux pas invoquer le respect de sa mémoire plus longtemps.
Je me suis tout de même bien appuyée sur sa maladie, son état dégradé : je ne pouvais pas répondre à telle invitation qui me barbait : j'avais ma mèèèere… Impossible de m'absenter deux jours pour un séminaire de travail sans intérêt : j'avais ma mèèèèère… Je ne pouvais davantage pas décaler mes plannings de travail : ……mèèèère.
J'en bêlais comme une vieille chèvre.
Et oui, ma mère fut ma croix et mon alibi. Pas de raison que je n'en aie eu que les ennuis !

Maintenant tout de même, je dois me sevrer d'elle et de son prétexte. Elle est depuis longtemps retournée à la poussière, et celle amoncelée ici ne peut plus raisonnablement lui être encore imputée.
Que les choses vous viennent de quelque part, d'accord. Que vous n'y puissiez rien, non, tout de même pas !
Alors, je vais retourner mes manches, et m'attaquer à ces deux ou trois endroits jamais visités jusque là.
Je m'acquitterai ainsi d'un devoir légitime. J'aurai pour récompense des remises propres et une bonne conscience mieux rangée.


Même jour 18h20

Je ferme les volets sur un crépuscule joliment rosé, en festons dilués de gris léger. Les plus petites ramilles des arbres se dessinent avec précision sur cette toile pastel. Je ne me lasse pas de contempler ces ciels là…

Au risque de frôler l'asphyxie, j'ai terminé le tour des rangements de l'étable.
Contre le mur, les coffres à grains, compartiments de briques couverts d'une planche en bois, s'alignent sur plusieurs mètres. 
Comme de juste, j'ai commencé à un bout. J'ai sorti les deux sacs, blé et luzerne déshydratée, en cours. Le reste était gentiment stocké là, depuis des années. Je ne m'y suis pas de tout ce temps-là trop intéressée. J'ai avancé méthodiquement, extirpant de vieilles cordes emmêlées, des restes d'outils jetés là, puis oubliés. Je m'étonnais de ne pas déloger de souris. Je m'étais attendu à trouver des nichées, dans les fonds obscurs et empoussiérés. Des débris de papiers lacérés, en boules, témoignaient bien de leur présence. Mais de bêtes, non.
 Les débris de surface enlevés et triés, j'attaquais plus bas. Je tirais au jour des fragments d'anciennes étiquettes de sacs d'aliments. J'en vendais moi-même, il y a bien longtemps. Non sans émotion, j'ai déchiffré des lambeaux de "bovin junior" ou "VL18 vache laitière".  
Dans le temps, nous vidions les sacs dans les cases. Un coup sec sur la ficelle de fermeture, en haut, et la maille se détricotait tout le long du bourrelet de papier épais.
A ce moment, le granulé versé en pluie laissait le sac vide dans une main, et la ficelle avec le morceau d'étiquette dans l'autre. Nous récupérions les sacs, pour le feu, ou pour les fonds de cageots de légumes amenés au marché. L'étiquette et sa ficelle, ma foi, nous la laissions tomber là, tout bêtement. J'ai aujourd'hui retiré plusieurs années de ces coupables abandons. Les souris s'étaient chargées du plus gros, bien avant moi...

Arrivée à la dernière loge, grise de poussière âcre, plongée tête en avant dans la niche étroite, j'extirpai une énième corde. Nous aimons bien, les cordes, sans doute, à Agorreta.
Là, pour le coup, des souris, il m'en sauta de partout. Elles fusaient comme des gerbes de feux d'artifices, des grosses dodues, des petites lestes. Je me reculai de saisissement en me cognant durement la tête contre le mur, pour leur laisser le passage. Elles bondissaient et se faufilaient contre le mur aux pierres disjointes, entre les planches du couvercle, certaines atterrissant par terre et traçant la route, queue allongée, démarche trotte-menu en accéléré, et oreilles arrière toutes. Mes chiens assoupis dans la cuisine chaude n'en sauront rien, les paresseux.

Les vaches m'ont regardée faire, ruminant tranquillement. Je claquai une cuisse ou gratouillai une croupe au passage. J'ai terminé avec une bonne brouette de morceaux divers, d'ustensiles, de manches, d'outils, de vieilles chaussures dépareillées. Une autre brouette encore de poussière et de débris de granulés gris mêlés à ces fameuses étiquettes en charpies. 
J'ai enroulé les multiples cordes, toutes sections, toutes longueurs, chanvre, coton, laine tressée, même. Des écrus, des rouges, des bleues des vertes, une orangé, aussi. Je les ai couchées dans l'une des loges. Les souris auront encore de quoi nicher…

Mes coffres vidés résonnent étrangement au claquement du couvercle baissé.
Je suis moins conservatrice que ma mère. Mes coffres à grain ne contiennent plus que deux sacs. 
Je peux raisonnablement espérer les garder ordonnés.


mercredi 2 janvier 2019

2 janvier



Mercredi 2 janvier 2019 10h35


Un début d'année immobile dans le gris étale des anticyclones hivernaux.
Le calme figé des torpeurs d'après-fêtes repose.
Ici, nous avons été comme toujours tout à fait raisonnables, fêtant la nouvelle année sans excès. Le sentiment de redémarrer, d'entamer un autre cycle, passé la première fatigue de se retrouver au début, avec encore à faire devant soi, éclaire vite l'horizon. J'ai envie de faire mieux, de me servir des expériences vécues, pour mieux vivre la suite.
Les exaltations nerveuses d'une jeunesse perdue cèdent la place aux saines satisfactions, plus à portée d'une énergie ralentie. Vieillir se rapproche chez moi de se contenter, de rêver plus petit, de ne plus viser des espoirs insensés sur un avenir étréci. J'imagine qu'on avance ainsi plus facilement, en s'économisant, en ramenant la barre moins haut.
C'est une vision, ma vision.
La vie est bien faite quand elle conduit naturellement à la trouver moins difficile à perdre…

Je reviens à mes basiques, histoire de m'amarrer ferme.
Samedi, avec mes frères et Olivier, nous avons rempli de terre le sarcophage, ouvert au plein ciel, du carré potager construit maintenant près du poulailler. Avec un peu de machinerie, la mise en œuvre est immédiatement allégée d'une bonne partie de sa peine. Je recherche assidument ces facilités là. Je conserve ainsi le plaisir de gratter la terre, sans la contrainte d'avoir à m'y pencher. 
La couche de terreau léger mélangé en surface assure un lit douillet et facile à travailler. J'y ai installé, dans une couche de culture moelleuse, mes fèves, pois, aulx, oignons et échalottes d'hiver. Pour égayer et donner un peu de vie végétale à tout ça,  j'ai repiqué des choux, rouges et verts pour une mosaïque animée. La touche de joliesse arrive avec les violas aux sourires radieux, et les mini-cyclamens rouges explosifs. Pour la surprise, j'ai enfoui aussi quelques bulbes à fleurs, en petits bouquets. Ils jailliront aux jours plus longs, dardant leurs lances impatientes couronnées de fleurettes élégantes.
Là encore, c'est une vision, ma vision. Comme on l'entend d'un achat sur plan. A vérifier au fil des semaines à venir.

La veille au soir, vendredi, mon père a, sans le vouloir, alerté de loin en loin son faisceau de garde.
J'étais en conversation téléphonique avec Olivier. Un bip me signala un appel. 
L'alarme distante de la Présence Verte, ce dispositif si rassurant de télé assistance, quand elle est activée par mon père, amène un appel sur mon portable. Si je ne réponds pas, le dispositif s'enclenche en cascade, le central appelant les autres numéros sur la liste. Avant de finir par appeler les pompiers.
Ces derniers temps, mon père va parfaitement bien. Il a retrouvé la grande forme et vit en complète autonomie. Ma surveillance s'est totalement relâchée. Le dernier mois de septembre m'a semblé bien pénible : depuis, je savoure cette liberté de vaquer tranquillement de mon côté, le sachant, lui, tout à fait capable de faire sa vie du sien.
J'en oublie mon poste de garde, honte à moi !

Vendredi soir, notre bavardage avec Olivier terminé, un bon moment après, je me suis quand même inquiétée, avant de me coucher, de savoir si tout allait bien en bas. 
Je descendis en traversant le grenier, les chiens sur mes talons. Le portable sonna. A l'autre bout, la "voix" de la téléalarme, m'informa de l'appel de mon père, me relatant qu'il avait entendu "un coup de fusil". 
Elle s'inquiétait, et pour cause ! Se trouver mêlé à une histoire de coups de fusil, peut-être dix minutes avant la fin de son tour de garde, endosser la responsabilité d'un manque de réactivité parce-que la foutue fille ne répond pas à ce foutu signal, quand d'habitude, depuis ces 20 dernières années, elle a toujours répondu présent dans la minute, merde ! 
Quand elle me joignit enfin, je perçus une certaine fébrilité dans son ton. Inquiétée moi-même, j'accélérai ma marche et descendis.

Dans sa chambre, mon père s'était recouché, tirant les couvertures à lui. Il paraissait bien portant, et, ma foi, pas trop alarmé non plus.
Me voyant, il se redressa, de ce mouvement preste si étonnant après l'avoir vu si faible il y a si peu. Assis sur le lit, il me confirma avoir entendu un coup de fusil. Parcourant la pièce du regard, je remarquai la pendule tombée dans une des poignées de maintien fixée au mur. Elle avait glissé de son crochet, plus haut à la verticale. Cerclée de métal, cette pendule en venant se coincer dans la poignée elle-même métallique, avait du, en effet, claquer sec. Un vieil homme, profondément endormi à cette heure, pouvait avoir perçu ce bruit comme une menace dans la nuit, en exagérant le fracas au sortir brutal du sommeil.
Mon père avait bien vu cette pendule tombée là. Il persistait avec son coup de fusil. 
Je l'avais trouvé assez serein en rentrant dans la chambre, comme prêt à se rendormir paisiblement, bien au chaud sous ses couvertures.
A la relation de son histoire, il s'animait et la peur lui arrondissait les yeux.
"J'ai cru que l'on t'avait tuée", me dit-il, "ou alors que tu t'étais suicidée !"
Je le rassurai, bien portante à souhait.
Je fis le tour des pièces de la maison, au cas où il y aurait eu une autre cause à cette déflagration.
Rien, la ferme tranquille, les bêtes couchées dans l'étable, me regardant, étonnées.
Quand je revins dans la chambre, mon père de nouveau s'était allongé. Son souffle s'accentuait déjà en rythme. Il se rendormait.
Je rappelai le central de l'alarme, me rappelant un peu tard que, de leur côté aussi, ils attendaient de savoir ce qui s'était passé. Les gardiens de seconde ligne m'appelèrent aussi, puisqu'ils avaient été alertés à leur tour. 
Une onde dramatique avait circulé, et chacun fût soulagé de savoir les choses rentrées dans l'ordre . Pas de coup de fusil dans la ferme, pas de tragédie. 

En remontant, je m'étonnai quand-même de la capacité d'un si vieil homme à ingérer les émotions les plus fortes. 
Pensant que l'on m'avait abattue, ou que je m'étais tuée, le résultat étant sensiblement le même, pensant aussi sans doute que je pouvais avoir été blessée, se représentant sa fille chérie agonisant dans une mare de sang, exhalant un dernier souffle épuisé ou souffrant le martyre d'une blessure atroce, mon bon vieux père s'était ému, oui. On perdrait sa sérénité à moins.
Puis, il s'était préparé à se rendormir, ma foi.
Se disant sans doute que si j'étais morte, il n'y avait rien de plus à faire, et que, si j'étais seulement blessée, il avait avisé largement de façon à me faire secourir.
Ensuite de quoi, allégé d'un devoir accompli de son mieux, il pouvait continuer sa nuit.

Je restai un moment songeuse, puis, moi aussi, m'endormis, un sourire au coin des lèvres.


mardi 1 janvier 2019

29 au 31 décembre




Samedi 29 décembre 2018 7h50







Lundi 31 décembre 2018 18h20


En arrivant à la jardinerie samedi matin, j'ai été saisie par la beauté de ce simple halo lumineux sur les rameaux emperlés de brouillard des branches du bouleau.
L'image, comme souvent mes images, ne rend pas l'effet. J'en garde l'empreinte en tête, et la retrouverai, je pense, intacte, à distance.
Cette lumière orangée, chaude dans l'air froid givré d'un brouillard dense, ce rayon tremblé et léger d'eau en suspension, cueillait délicatement les gouttelettes étincelantes accrochées aux bourgeons endormis des bouleaux. Cette lune artificielle, baignait d'une bienveillance tranquille, l'ambiance d'un petit matin froid.
Je me suis arrêtée un instant, le temps de m'imprégner de cette beauté du moment, de cette note fragile en suspens. Je me suis émerveillée, comme j'aime à le faire, pour cette vision, ordinaire sans doute, encore que…

Cette lumière et cette ambiance m'ont immédiatement rappelé ce texte dru déversé il y a dix ans. La fin de ce "La pause" prenait dans mon esprit corps au bord d'un autre rond-point pareil à celui-ci, par une tombée de nuit froide, aussi. J'avais imaginé une atmosphère semblable, la morsure du froid annihilée par l'impression chaleureuse du cône éclairé d'une haute lanterne urbaine.
Je m'y voyais mourir, confiante d'abord, et presque confortable, sous les coups de quelques pochards à la sauvagerie déchainée. J'étais tombée contre le trottoir dur, prête au trépas sans lutter davantage, soulagée, presque. C'était triste, mais doux. Ca donnait presque envie.
Eux,  lassés d'une résistance aussi molle,  décidaient de m'immoler par la flamme.
Ma dernière pensée, perdue alors dans une panique effroyable, la dernière phrase concluant ce texte, était : mourir est difficile aussi, alors, quand vivre l'était déjà bien assez…
Un constat plein de joie et de légèreté, un épilogue optimiste et engageant !
Je me souviens bien, en initiant ce morceau, m'être sentie, par anticipation, alléchée de ces vingt pieds assenés en une sentence faussement profonde. 
Ma pédante philosophie est restée plus ou moins la même.
J'espère quand-même avoir conquis  une once d'humilité suffisante à me la représenter comme la farce qu'elle est.

En attendant, la juxtaposition des deux scènes, l'une éclatant en une violence furieuse, après avoir failli s'allonger dans une quiétude séduisante, l'autre bucolique et d'une fascination innocente et magique, ne donne pas lieu à hésiter : j'ai choisi résolument de m'émerveiller et de tourner le dos à la fatalité noire, autant que je le pourrai.
Mes penchants naturels et profonds ne m'y poussent pas toujours spontanément : et bien je rééduque ces penchants avec assiduité et constance.
Ce sera ma trajectoire choisie en crédo pour la nouvelle année, et celles à venir :
Cultiver la joie et la répandre, autant pour moi qu'autour de moi, chaque instant de chaque jour. 
M'en tenir aux devoirs obligés, et uniquement à ceux-là. 
Adapter, en souplesse et sans heurts, mon périmètre d'action à ma capacité réévaluée au plus juste.
Pratiquer la bienveillance cognitive, cette métacognition nouvellement apprise, comme une manière de jeu.
Continuer, chaque instant de chaque jour, à s'émerveiller.

Mon programme 2019, ma bonne résolution.

Pour prendre de l'avance, et parce-qu'il n'est jamais trop tôt pour bien faire, j'ai déjà commencé.
Cette après-midi, avec mon grand mari, nous sommes allés nous promener dans les montagnes autour d'Otxondo.
Nous sommes montés, nous nous sommes élevés en lacets au dessus de la nappe de brouillard versée comme une mer agitée et pourtant silencieuse entre les flancs longs et ronds.
Le grand soleil dans un ciel pur nous attendait, chaud et accueillant, en haut.
Les versants arrondis s'allongeaient dans le vallon douillet entre les bancs d'une brume bleue et blanche. On aurait dit de grosses bêtes couchées dans un lit de plumes légères et soyeuses.
C'était beau, calme, vivifiant.
Nous avons marché un bon moment dans le grand silence où planaient les vautours aux ailes déployées, les fumées rares des cheminées minuscules au loin, les bruyères obstinées accrochées aux roches lisses.
Assis au pied d'un chêne vénérable, nous nous sommes laissés réchauffer et alanguir.

En redescendant, l'atmosphère hivernale et grise nous a donné l'envie d'intérieur douillet.

Cette année se termine.
Je l'ai trouvée meilleure que les deux précédentes. 
L'expérience de ces deux-là, où ma vulnérabilité m'a soudainement rattrapée, a été salutaire. Désagréable, très, mais, je le crois et l'espère, formatrice.
Plus de cinquante années d'une avancée où rien ne me semblait devoir arrêter une énergie indémontable, sûrement pas les quelques rares et brefs épisodes moins toniques, l'impression d'une force inentamée par le temps passant, m'avaient tendu le reflet d'une inébranlabilité illusoire.
Là, brutalement, j'ai du déchanter.
Rattrapée subitement par la marche des années, fragilisée par les fissures d'une faille intérieure laissée béante et muette, classiquement ébranlée par cette ménopause dont il est de bon ton de ne pas parler, j'ai chu.
Et me suis tant bien que mal ramassée.
Après cette dernière année, je dirais plutôt bien que mal, même s'il est tôt pour pérorer.

Ce bon vieux Menières mal cerné, cette bipolarité suspecte, je les ai posés sur la table devant moi, pour les examiner d'un œil mieux veillant. Puisqu'ils s'étaient invités à la fête, autant les recevoir au mieux !
Il m'a fallu du temps, pas mal de tentatives et de recommencements. Je sens le progrès, je sens mon métabolisme et mes réflexes cognitifs s'adapter. 
Les vertiges me déséquilibrent encore, ils le feront sûrement toujours. Ils ne me jettent plus à terre, vomissant pendant des heures, tour à tour frissonnante et trempée d'une sueur mauvaise. Ils ne me rendent plus flageolante et suffoquée à la rive, à chaque crise, comme après une presque noyade.
Je sens maintenant la vague se lever dans mon cerveau, le trouble altérer ma vision et rendre mon environnement mouvant. Aussitôt, je mobilise mes facultés résistives et parviens le plus souvent à juguler le phénomène. Le panorama retrouve sa stabilité, la tension dans ma tête redescend d'un cran. Quelques minutes à peine, quelques secondes seulement parfois, et je reprends le cours de ma journée. Je mesure cette amélioration, et m'en réjouis, évidemment !
La surdité m'isole. Mes appareils compensent, d'une manière mécanique à laquelle je dois souscrire, plaquant sur les sons numérisés les bonnes informations. Un bruit entendu pour la première fois par les prothèses doit être "expliqué" au cerveau, pour qu'il le transcrive la fois suivante correctement. C'est un exercice inédit. C'est la seule opportunité pour moi de garder le contact sonore. Je m'y astreins, et y souscris comme à une contrainte à laquelle on peut bienheureusement parer.
Les angoisses étreignent mes entrailles comme un poing qui serre trop fort. Je les convoque une à une, et remets les choses à leur place, renvoie les scénarios alarmistes derrière le rideau, faisant place sur la scène pour des projections plus optimistes.

Les attaques sont toujours les mêmes. Mes parades deviennent meilleures.

Cet effondrement hormonal bien naturel à mon âge, je le subis aussi, comme toutes les femmes, évidemment. 
J'ai remarqué combien cette étape pourtant si marquante est assez peu relatée. 
La ménopause se teinterait-elle de honte ? De la culpabilité  d'abandonner la mission procréative indispensable au maintien de l'espèce ? Du désagrément évident à perdre sa séduction, même pour les plus communes ? 
Le regard des hommes se détourne des femmes vieillissantes. L'amour, la grande affaire de la majorité femelle, sa recherche et sa conquête, ses désirs et ses soupirs, s'étiole et s'affadit. Il n'habite plus le corps et déserte les rêves. 
L'amour, sa recherche et sa conquête, ses désirs et ses soupirs, ne se remplacent pas facilement. Ils tiennent une telle place dans nos vies de femmes ! 
L'amour, sa recherche et sa conquête, ses désirs et ses soupirs, peuvent devenir autre chose, autrement. 
J'en suis aux balbutiements de mon apprentissage. J'ai plusieurs casseroles sur le feux, et celle-ci n'est pas la plus brûlante. Quand la force se fait parcimonieuse, il vaut mieux je le crois prendre une chose après l'autre. 
Je crois quand-même au bienfait des mots dits, des sensations allégées de tout sentiment de honte ou de culpabilité.
Que les femmes se sentent fragiles à ce moment est déjà bien suffisant. Qu'elles se sachent au moins "écoutables" et prises en compte dans cette étape difficile me semble de nature à améliorer leur malaise.
Je revendique pour la ménopause comme pour les maladies que l'on peut soupçonner de complaisance, une légitimité lavée de toute incitation au silence !
Dire, c'est sortir, empêcher de devenir chancre à l'intérieur. J'en parle d'expérience !

Mes pensées manquent sûrement d'élévation et de largesse. Je tourne en boucle autour de mon petit nombril, et ne voit guère au delà.
Les essentiels organiques assurés, c'est un luxe de pouvoir s'inquiéter du reste.
Je partage l'opinion selon laquelle il n'y aurait pas de dépressions dans les pays en guerre ou ceux en famine : la lutte pour la survie exonère des troubles plus "éthérés".
D'accord. Que l'on me pardonne : je ne suis pour le moment ni affamée, ni menacée suffisamment. J'ai cette latitude de pouvoir m'inquiéter de choses moins vitales, sur ce plan, et pourtant inéluctables à la condition humaine, dès qu'elle est assurée de sa subsistance immédiate.
Je pourrais c'est-sûr m'occuper de façon plus élevée de mes semblables, de la marche du monde et de l'avancée de la civilisation.
Je pourrais, oui, mais ne m'en sens pas la faculté.
Alors, je fais comme ça me vient, je tourne en rond autour de ma petite personne.
Et recherche pour moi ce qui me fait la vie meilleure.

Qui sait, peut-être cela pourrait-il servir à d'autres, aussi ?
Ca m'ôterait l'idée tout de même dérangeante d'être égoïste et vaine tout à fait…