mercredi 30 janvier 2019

25 au 30 janvier



Vendredi 25 janvier 2019 11h19



Le temps a passé comme une flamme, cette semaine. 
Je n'ai pourtant rien fait de spécial. D'une petite chose à une autre, les journées ont coulé, tel le lait de la jarre, en un flot lisse et fluide.
J'ai mis un peu de temps à me remettre de mes chutes rocambolesques, maudissant au passage ce bon vieux dysfonctionnement auriculaire. Seule, 5 % de la population est affectée paraît-il. Et encore, la plupart du temps, les crises sont ponctuelles, durant de quelques minutes à quelques heures. Moi, évidemment, voulant toujours tout faire en grand, je fais durer tout ça plusieurs jours, voire plusieurs semaines ! 
La situation d'évoluer dans un monde mouvant, aux oscillations nauséeuses, l'angoisse bien naturelle de sentir le sol se dérober brutalement sous vos pieds, de vous sentir comme projeté en l'air, de voir passer un angle de meuble ou un pan de mur à l'envers, en se demandant légitimement comment sera la chute, n'engendre pas la sérénité et la joie de vivre, c'est sûr !
La chute, justement, est souvent toute aussi brutale que la fuite du sol sous vous. Pour moi, à chaque fois, le béton ou le carrelage durs sont venus heurter mon front avec un bruit mat et une rudesse saisissante. On ne comprend rien, on n'explique pas plus, on est ahuri et douloureux, c'est tout.
J'ai la chance de ne pas m'être fait trop de mal, quelques bleus et deux trois raideurs tout au plus. 
Il en est évidemment pour me conseiller, pleins de bonnes intentions, je n'en doute pas, m'exhortant à respirer profondément quand la crise arrive, à rester calme, à mentaliser suffisamment pour ne pas laisser l'hallucination vertigineuse prendre le dessus. 
Voui, voui, voui, voui, voui…
Quand je sens le vertige troubler la ligne de vision devant moi, c'est vrai, je respire, comme il est dit, je tâche de rester calme, et, au cas où, et c'est encore le mieux à faire, je m'accroche à un support ferme, ou, s'il n'y en a pas à portée, je m'accroupis ou m'assied, faisant fi de toute bienséance mal placée en ces occasions. J'attends que l'environnement redevienne à peu près fixe, et je me relève, m'époussetant les genoux, prenant un air naturel et décontracté.
Quand le vertige me saisit comme un pantin et me projette comme un vieux chiffon, là, je ne vois pas ce que je pourrais "mentaliser". Mon cerveau n'est pas assez rapide, il se laisse saisir au vol et devient  jouet haï dans les mains d'un enfant cruel.
Les séances de rééducation n'ont pas été concluantes : j'ai juste labouré le tapis en mousse rigide de mes orteils crispés, en essayant de suivre dans le noir un petit point rouge agité. Le kiné désemparé en a baissé les bras, me confiant à d'autres, mieux spécialisés, reconnaissant à leur tour une impuissance navrée. Non, vraiment, ça n'est pas de bol, cette affaire qui me tombe dessus, juste à moi !
Bah, il est des choses plus graves, et je m'en sors, cahin-caha. Tout de même, les conseilleurs profanes à la science suffisante me hérissent un peu, je l'admets.
Quand j'entends tous ces braves gens parler sans savoir, comme je le fais moi-même si souvent, j'ai comme une envie de les enfourner dans le tambour d'une machine à laver géante lancée à 20000 tours par minute, pas longtemps, je ne suis pas sadique, quelques instants à peine, le temps qu'ils se rendent compte de ce que ça fait, et de voir leur mine à la sortie… et leurs commentaires, autorisés cette fois !

Ma foi, là comme ailleurs, la science de ceux qui connaissent reste dans le périmètre des seuls initiés. La partager aux autres est difficile, et la partager entre eux, s'ils y trouvent un certain réconfort,  ne les avance même pas : le parcours vers la lumière se fait en solitaire.
Et pour les bienheureux épargnés, la grande majorité, donc, et bien, que la béatitude leur dure !

Puisque ces derniers jours je tiens plus ou moins debout, je vais m'occuper de préparer le déjeuner.


Même jour 16h54

Un petit état grippal me fait frissonner, me met la gorge en feu et le nez en patate. Décidemment, je collectionne le catalogue des petits et grands maux, ces temps-ci.
Je vais sauter l'étape promenade, le crachin froid n'étant peut-être pas ce qu'il y a de plus recommandable dans cette posture.
Plaies de saison et saison des pluies froides.

Ma visite à Joseph-Louis la semaine dernière paraissait fortuite et sans conséquence. Mes rêvasseries de petites vêles à élever, à voir grandir et embellir, me tenaient tout de même, quoi que j'en dise. Elles s'étaient logées par là, mine de rien, comme une idée se love sans bruit dans un coin de votre tête, et s'y fait gentiment sa place sans qu'on s'en rende même compte.
J'ai déjà remarqué combien il est tentant de distordre les choses pour les faire coller à vos envies. Je suis de ces fausses obstinées qu'une idée nouvelle mène par le bout du nez. Je résiste difficilement à l'attrait d'un nouveau projet. Si pour aller dans cette voie il faut en écarter d'autres, tout à fait appréciées jusque là, revendiquées et défendues avec la plus grande ferveur, je ne me pose pas longtemps de question. Je me renie en toute bonne foi, un peu déçue de mon manque de constance, mais vite prête à m'accorder les meilleures circonstances atténuantes.

Comme il est facile de se laisser séduire et tourner la tête ! Enfin, comme cela est facile avec quelqu'un comme moi ! Je dois avoir la force mentale d'un poisson rouge. Mes lignes de conduite changent sans cesse, bifurquent et s'opposent en un chaos au mouvement aussi déstabilisant que mes vertiges, tiens. Ceci expliquant peut-être aussi cela.

Je parlais dernièrement de ma gentille démone Beltza. Depuis que l'image de la petite vêle s'est discrètement lovée dans un des méandres de mon triste cervelet ramolli et virevoltant telle la girouette au vent coléreux de ces derniers jours, je la trouve de plus en plus démone, et de moins en moins gentille. Le fait est, son sang limousin, comme pour ses sœurs, en fait une bête vive et fougueuse. Une grosse bête, maintenant, autour des 700 kgs. Sa petite manie de chercher le contact de ses cornes pointues est très désagréable, quand par exemple j'ai besoin de curer la mangeoire devant elle, ou de vider son râtelier. 

Ce que je faisais jusque là, en prenant les précautions nécessaires, mais sans en être troublée davantage, me devient moins supportable et plus crispant. La propagande interne conditionne mon libre arbitre avec une facilité déroutante.
Je sens bien la bifurcation proche, et mes certitudes chancelantes. Comme je le suis encore moi-même !


Mercredi 30 janvier 2019 11h40


Encore une semaine aux volées bousculées. 
Mon cheminement pressenti ne l'a pas été moins…

De la démone Beltza, la plus marquée dans son agressivité génétique, le cercle de désamour s'est propagé à ses sœurs et cousines. Seule, ma mignonne et plus vieille Bigoudi conservait mon affection intacte. Jamais un geste mauvais chez elle, la placidité indéfectible d'une bonne vache typiquement brave. Mon regard sur mes belles, enamouré et transi jusque là, se faisait plus indifférent, presque hostile. mes bêtes n'avaient pas changé, évidemment. C'est moi, encore et toujours ce moi versatile et imprévisible qui était en cause. 
L'amour est chose bien volage : ce qui hier encore vous était perle de l'Orient devient fade et terne dès qu'un nouvel objet de séduction lève en vous l'élan nouveau. 
Le phénomène s'installe sournoisement dans le temps qui passe, ou alors vous éclate au visage au gré d'une circonstance, d'une seule. 
Je suis ainsi je le sais. Si prévisible, casanière et routinière dans mon quotidien, globalement.
Honorablement fiable, du moins autant que beaucoup, je le pense.
Et puis, simultanément, cohabite avec ce petit personnage tranquillou, une nature éruptive et inconséquente, dont on peut espérer le meilleur comme attendre le pire.
Je suis évidemment mauvaise juge de moi-même, partiale complètement, et toute gagnée à ma propre cause.
J'essaie encore de justifier mes foucades et voltefaces, d'en expliquer les cahots, tant ils me paraissent surprenants, au mieux, et désolants, parfois.
C'est ainsi, et je ne suis pas sûre d'avoir l'envie de m'amender, je l'avoue.

La fin de semaine dernière, j'étais prête à renier mon église… en en gardant un seul saint, histoire de ne pas me dédire tout à fait. J'étais prête à me séparer de mes génisses, pour avoir l'opportunité et le plaisir d'en élever de nouvelles. Cette perspective attractive m'émoustillait au point de museler toutes les culpabilités de trahison de mes serments passés : fini pour moi l'élevage et la cruauté des bêtes choyées pour être envoyées au bout de quelques belles années à l'abattoir, disais-je il y a si peu.

Comme par un fait exprès, une de ces coïncidences dont le sort amuse ses plages mornes, un de ces samedis derniers, notre maquignon Marcel vint nous rendre visite. Il toisa mes bêtes de son œil expert, et repartit, prenant des nouvelles des uns et des autres. J'étais à la jardinerie, je ne l'ai pas vu ce jour là.
Au matin du troisième jour consécutif à cette visite, il m'appelle : un lot de quatre petites vêles mignonnes et belles est en partance pour l'Italie, pour un de ces ateliers d'engraissement où les veaux coincés dans leurs cases ne voient pas le jour. Elles sont si jolies, si douces, il n'a pas le cœur de les laisser partir. Il a pensé à moi. Une occasion unique, une chance pour ces petites et plusieurs années de plaisir pour moi, à les voir croître et embellir. Non, vraiment, celles-ci, il ne peut pas les envoyer là-bas… Comme il doit être difficile d'exercer son métier avec un cœur aussi tendre, n'est-ce pas ? L'homme, depuis 70 ans de métier, doit être aguerri à quelques rudesses, et j'ai du mal à croire que depuis tout ce temps, il contrarie sa nature à ce point.
Marcel me connaît, il me connait bien. Il a cette finesse, ce flair d'un capteur ultra sensible.
Viens les voir, je les garde ici, viens les voir, je ne peux pas les laisser partir sans te les montrer.
Une exhortation, une supplique, une incantation, presque.
Je suis faible, si faible et manipulable. Cet appel, cette prière, au moment où ma foi impie vacille. Difficile de ne pas y voir un coup du sort, tentant surtout, de l'y voir pour s'exonérer en légèreté.
La suite se déroule évidemment comme une bobine qu'on dévide, dès qu'on en a trouvé le bon bout : les quatre vêles se prélassent dans un paillage somptueux, à l'étable, couvées par une Bigoudi accueillante. 
Les trois autres, je leur ai fait une jolie vie. Ma culpabilité mordante ne m'en laissera pas quitte si vite. 
Je m'en arrangerai, comme on s'arrange de tant de choses, reniant et méprisant aujourd'hui ce que l'on adorait si fort hier encore. 



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