vendredi 4 janvier 2019

4 janvier



Vendredi 4 janvier 2019 11h31


Un passage vite fait dans la cuisine quadrillée de soleil.
Je reprends cet après-midi mes nettoyages et rangements des recoins oubliés de la ferme.
J'ai longtemps imputé le désordre et la saleté de ces sombres endroits à ma mère. Je m'appuyais volontiers sur sa manie de récupérer tout et n'importe quoi, de garder, au cas où, de ne rien jeter. S'ensuivait évidemment un amoncellement de bric et de brac. Un tel enchevêtrement hétéroclite décourageait les meilleures volontés.
C'était bien pratique, ça mettait sur son dos le désordre et la négligence coupable de ses contemporains. Rien ne m'empêchait, même alors, de ranger et nettoyer. La tâche était plus ardue, certes, mais possible encore.
Moi, j'adore faire le vide. A chacune de mes entreprises de rangement, correspond une brouettée, bennette, ou, carrément, remorque de déchetterie.
C'est tellement plus simple de jeter à tours de bras !

Ma mère étant morte depuis bientôt neuf ans, je ne peux décemment plus me servir d'elle pour exonérer mes manquements. Je ne peux pas invoquer le respect de sa mémoire plus longtemps.
Je me suis tout de même bien appuyée sur sa maladie, son état dégradé : je ne pouvais pas répondre à telle invitation qui me barbait : j'avais ma mèèèere… Impossible de m'absenter deux jours pour un séminaire de travail sans intérêt : j'avais ma mèèèèère… Je ne pouvais davantage pas décaler mes plannings de travail : ……mèèèère.
J'en bêlais comme une vieille chèvre.
Et oui, ma mère fut ma croix et mon alibi. Pas de raison que je n'en aie eu que les ennuis !

Maintenant tout de même, je dois me sevrer d'elle et de son prétexte. Elle est depuis longtemps retournée à la poussière, et celle amoncelée ici ne peut plus raisonnablement lui être encore imputée.
Que les choses vous viennent de quelque part, d'accord. Que vous n'y puissiez rien, non, tout de même pas !
Alors, je vais retourner mes manches, et m'attaquer à ces deux ou trois endroits jamais visités jusque là.
Je m'acquitterai ainsi d'un devoir légitime. J'aurai pour récompense des remises propres et une bonne conscience mieux rangée.


Même jour 18h20

Je ferme les volets sur un crépuscule joliment rosé, en festons dilués de gris léger. Les plus petites ramilles des arbres se dessinent avec précision sur cette toile pastel. Je ne me lasse pas de contempler ces ciels là…

Au risque de frôler l'asphyxie, j'ai terminé le tour des rangements de l'étable.
Contre le mur, les coffres à grains, compartiments de briques couverts d'une planche en bois, s'alignent sur plusieurs mètres. 
Comme de juste, j'ai commencé à un bout. J'ai sorti les deux sacs, blé et luzerne déshydratée, en cours. Le reste était gentiment stocké là, depuis des années. Je ne m'y suis pas de tout ce temps-là trop intéressée. J'ai avancé méthodiquement, extirpant de vieilles cordes emmêlées, des restes d'outils jetés là, puis oubliés. Je m'étonnais de ne pas déloger de souris. Je m'étais attendu à trouver des nichées, dans les fonds obscurs et empoussiérés. Des débris de papiers lacérés, en boules, témoignaient bien de leur présence. Mais de bêtes, non.
 Les débris de surface enlevés et triés, j'attaquais plus bas. Je tirais au jour des fragments d'anciennes étiquettes de sacs d'aliments. J'en vendais moi-même, il y a bien longtemps. Non sans émotion, j'ai déchiffré des lambeaux de "bovin junior" ou "VL18 vache laitière".  
Dans le temps, nous vidions les sacs dans les cases. Un coup sec sur la ficelle de fermeture, en haut, et la maille se détricotait tout le long du bourrelet de papier épais.
A ce moment, le granulé versé en pluie laissait le sac vide dans une main, et la ficelle avec le morceau d'étiquette dans l'autre. Nous récupérions les sacs, pour le feu, ou pour les fonds de cageots de légumes amenés au marché. L'étiquette et sa ficelle, ma foi, nous la laissions tomber là, tout bêtement. J'ai aujourd'hui retiré plusieurs années de ces coupables abandons. Les souris s'étaient chargées du plus gros, bien avant moi...

Arrivée à la dernière loge, grise de poussière âcre, plongée tête en avant dans la niche étroite, j'extirpai une énième corde. Nous aimons bien, les cordes, sans doute, à Agorreta.
Là, pour le coup, des souris, il m'en sauta de partout. Elles fusaient comme des gerbes de feux d'artifices, des grosses dodues, des petites lestes. Je me reculai de saisissement en me cognant durement la tête contre le mur, pour leur laisser le passage. Elles bondissaient et se faufilaient contre le mur aux pierres disjointes, entre les planches du couvercle, certaines atterrissant par terre et traçant la route, queue allongée, démarche trotte-menu en accéléré, et oreilles arrière toutes. Mes chiens assoupis dans la cuisine chaude n'en sauront rien, les paresseux.

Les vaches m'ont regardée faire, ruminant tranquillement. Je claquai une cuisse ou gratouillai une croupe au passage. J'ai terminé avec une bonne brouette de morceaux divers, d'ustensiles, de manches, d'outils, de vieilles chaussures dépareillées. Une autre brouette encore de poussière et de débris de granulés gris mêlés à ces fameuses étiquettes en charpies. 
J'ai enroulé les multiples cordes, toutes sections, toutes longueurs, chanvre, coton, laine tressée, même. Des écrus, des rouges, des bleues des vertes, une orangé, aussi. Je les ai couchées dans l'une des loges. Les souris auront encore de quoi nicher…

Mes coffres vidés résonnent étrangement au claquement du couvercle baissé.
Je suis moins conservatrice que ma mère. Mes coffres à grain ne contiennent plus que deux sacs. 
Je peux raisonnablement espérer les garder ordonnés.


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