mercredi 2 janvier 2019

2 janvier



Mercredi 2 janvier 2019 10h35


Un début d'année immobile dans le gris étale des anticyclones hivernaux.
Le calme figé des torpeurs d'après-fêtes repose.
Ici, nous avons été comme toujours tout à fait raisonnables, fêtant la nouvelle année sans excès. Le sentiment de redémarrer, d'entamer un autre cycle, passé la première fatigue de se retrouver au début, avec encore à faire devant soi, éclaire vite l'horizon. J'ai envie de faire mieux, de me servir des expériences vécues, pour mieux vivre la suite.
Les exaltations nerveuses d'une jeunesse perdue cèdent la place aux saines satisfactions, plus à portée d'une énergie ralentie. Vieillir se rapproche chez moi de se contenter, de rêver plus petit, de ne plus viser des espoirs insensés sur un avenir étréci. J'imagine qu'on avance ainsi plus facilement, en s'économisant, en ramenant la barre moins haut.
C'est une vision, ma vision.
La vie est bien faite quand elle conduit naturellement à la trouver moins difficile à perdre…

Je reviens à mes basiques, histoire de m'amarrer ferme.
Samedi, avec mes frères et Olivier, nous avons rempli de terre le sarcophage, ouvert au plein ciel, du carré potager construit maintenant près du poulailler. Avec un peu de machinerie, la mise en œuvre est immédiatement allégée d'une bonne partie de sa peine. Je recherche assidument ces facilités là. Je conserve ainsi le plaisir de gratter la terre, sans la contrainte d'avoir à m'y pencher. 
La couche de terreau léger mélangé en surface assure un lit douillet et facile à travailler. J'y ai installé, dans une couche de culture moelleuse, mes fèves, pois, aulx, oignons et échalottes d'hiver. Pour égayer et donner un peu de vie végétale à tout ça,  j'ai repiqué des choux, rouges et verts pour une mosaïque animée. La touche de joliesse arrive avec les violas aux sourires radieux, et les mini-cyclamens rouges explosifs. Pour la surprise, j'ai enfoui aussi quelques bulbes à fleurs, en petits bouquets. Ils jailliront aux jours plus longs, dardant leurs lances impatientes couronnées de fleurettes élégantes.
Là encore, c'est une vision, ma vision. Comme on l'entend d'un achat sur plan. A vérifier au fil des semaines à venir.

La veille au soir, vendredi, mon père a, sans le vouloir, alerté de loin en loin son faisceau de garde.
J'étais en conversation téléphonique avec Olivier. Un bip me signala un appel. 
L'alarme distante de la Présence Verte, ce dispositif si rassurant de télé assistance, quand elle est activée par mon père, amène un appel sur mon portable. Si je ne réponds pas, le dispositif s'enclenche en cascade, le central appelant les autres numéros sur la liste. Avant de finir par appeler les pompiers.
Ces derniers temps, mon père va parfaitement bien. Il a retrouvé la grande forme et vit en complète autonomie. Ma surveillance s'est totalement relâchée. Le dernier mois de septembre m'a semblé bien pénible : depuis, je savoure cette liberté de vaquer tranquillement de mon côté, le sachant, lui, tout à fait capable de faire sa vie du sien.
J'en oublie mon poste de garde, honte à moi !

Vendredi soir, notre bavardage avec Olivier terminé, un bon moment après, je me suis quand même inquiétée, avant de me coucher, de savoir si tout allait bien en bas. 
Je descendis en traversant le grenier, les chiens sur mes talons. Le portable sonna. A l'autre bout, la "voix" de la téléalarme, m'informa de l'appel de mon père, me relatant qu'il avait entendu "un coup de fusil". 
Elle s'inquiétait, et pour cause ! Se trouver mêlé à une histoire de coups de fusil, peut-être dix minutes avant la fin de son tour de garde, endosser la responsabilité d'un manque de réactivité parce-que la foutue fille ne répond pas à ce foutu signal, quand d'habitude, depuis ces 20 dernières années, elle a toujours répondu présent dans la minute, merde ! 
Quand elle me joignit enfin, je perçus une certaine fébrilité dans son ton. Inquiétée moi-même, j'accélérai ma marche et descendis.

Dans sa chambre, mon père s'était recouché, tirant les couvertures à lui. Il paraissait bien portant, et, ma foi, pas trop alarmé non plus.
Me voyant, il se redressa, de ce mouvement preste si étonnant après l'avoir vu si faible il y a si peu. Assis sur le lit, il me confirma avoir entendu un coup de fusil. Parcourant la pièce du regard, je remarquai la pendule tombée dans une des poignées de maintien fixée au mur. Elle avait glissé de son crochet, plus haut à la verticale. Cerclée de métal, cette pendule en venant se coincer dans la poignée elle-même métallique, avait du, en effet, claquer sec. Un vieil homme, profondément endormi à cette heure, pouvait avoir perçu ce bruit comme une menace dans la nuit, en exagérant le fracas au sortir brutal du sommeil.
Mon père avait bien vu cette pendule tombée là. Il persistait avec son coup de fusil. 
Je l'avais trouvé assez serein en rentrant dans la chambre, comme prêt à se rendormir paisiblement, bien au chaud sous ses couvertures.
A la relation de son histoire, il s'animait et la peur lui arrondissait les yeux.
"J'ai cru que l'on t'avait tuée", me dit-il, "ou alors que tu t'étais suicidée !"
Je le rassurai, bien portante à souhait.
Je fis le tour des pièces de la maison, au cas où il y aurait eu une autre cause à cette déflagration.
Rien, la ferme tranquille, les bêtes couchées dans l'étable, me regardant, étonnées.
Quand je revins dans la chambre, mon père de nouveau s'était allongé. Son souffle s'accentuait déjà en rythme. Il se rendormait.
Je rappelai le central de l'alarme, me rappelant un peu tard que, de leur côté aussi, ils attendaient de savoir ce qui s'était passé. Les gardiens de seconde ligne m'appelèrent aussi, puisqu'ils avaient été alertés à leur tour. 
Une onde dramatique avait circulé, et chacun fût soulagé de savoir les choses rentrées dans l'ordre . Pas de coup de fusil dans la ferme, pas de tragédie. 

En remontant, je m'étonnai quand-même de la capacité d'un si vieil homme à ingérer les émotions les plus fortes. 
Pensant que l'on m'avait abattue, ou que je m'étais tuée, le résultat étant sensiblement le même, pensant aussi sans doute que je pouvais avoir été blessée, se représentant sa fille chérie agonisant dans une mare de sang, exhalant un dernier souffle épuisé ou souffrant le martyre d'une blessure atroce, mon bon vieux père s'était ému, oui. On perdrait sa sérénité à moins.
Puis, il s'était préparé à se rendormir, ma foi.
Se disant sans doute que si j'étais morte, il n'y avait rien de plus à faire, et que, si j'étais seulement blessée, il avait avisé largement de façon à me faire secourir.
Ensuite de quoi, allégé d'un devoir accompli de son mieux, il pouvait continuer sa nuit.

Je restai un moment songeuse, puis, moi aussi, m'endormis, un sourire au coin des lèvres.


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