mercredi 14 novembre 2018

14 Novembre


Mercredi 14 novembre 2018 16h35



Je reviens d'une belle promenade dans les champs et les sous-bois.
Les fougères rousses  sous les dernières feuilles ors, le revers gris  argent des saules mouvants, le ciel bleu pâle aux nuages plats immobiles, les flancs de mes paysages aux vallons ronds tendus vers le soleil bas, toutes les beautés d'une après-midi de Novembre m'ont emplie de cette joie authentique et saine.
Je dis souvent les mêmes choses : elles restent toujours vraies, et je ne saurais les dire mieux.

Affolés par les tirs de chasseurs, les chiens maraudent sans trop s'éloigner, queues et oreilles basses. Quand  un soudain coup de fusil fait voler en éclats le silence tranquille, ils me reviennent vite vite, collés à mes jambes, et se rassurent mal, jusqu'à la prochaine déflagration. La campagne automnale est belle. Elle ne m'est pas exclusive, et je la partage par force, à d'autres qui la goûtent autrement.
Mon Txief a du prendre trop peur. Sans que je m'en aperçoive, il a filé, trop terrorisé. Je l'ai cherché. Mon petit chien si fidèle, couleur châtaigne claire, devenait difficile à repérer dans les fougères rousses. J'ai rebroussé chemin, le hélant sans trop y croire. je n'étais pas particulièrement inquiète : mes chiens connaissent notre parcours de promenade. Revenant vers la ferme, je l'ai vu, demi assis en appuis tendus sur ses pattes arrières, en bout de chemin, oreilles aux aguets et museau pointu au vent. Il m'a fait une fête d'enfer !

J'ai aujourd'hui par si beau temps œuvré essentiellement en extérieurs. Un peu d'entretien des espaces verts alentours, peu demandeurs de soins en cette saison.
Je me suis penchée ensuite sur quelques infiltrations d'eau, particulièrement en dessous de la terrasse, au grenier. Ces terrasses, c'est bien connu, c'est souvent un nid à problèmes. L'étanchéité en est soumise à rude épreuve, avec cette surface plane largement ouverte à la pluie battante.
Je suis beaucoup sur les infiltrations d'eau, ces temps-ci. L'époque veut ça. Mes préoccupations en fixettes obsessionnelles n'y sont pas étrangères, non plus. Quand une mouchette nouvelle volette dans le périmètre de mon horizon familier, je suis incapable de résister à son vrombissement agaçant. J'essaie bien de ne pas en faire un point central de mes réflexions, de m'en distraire et de vaquer à mes ordinaires sans y penser davantage. Peine perdue ! 
La mouchette vient et revient dans mes pensées, vrombit et s'agite tant et si bien que je suis obligée de la mettre là où je ne voulais pas qu'elle soit : au centre. 
Elle aspire à elle toutes mes pensées, et m'attire vers un point où je tourne comme un poisson dans son bocal. L'horizon s'étrécit à ce seul point revenu en boucles de plus en plus serrées : le cervelet tourne en rond comme les patineuses sur glace dans une de leurs figures si connues. Un fonctionnement anormal et très perturbant. Reconnu maintenant, et contenu, tant bien que mal !

La première des tactiques efficaces dans cette configuration, puisque la distraction ne marche pas, c'est l'action. Une action raisonnée et efficiente. Suivant mon état d'esprit du moment, je me lance en grande témérité, ou panique sans réelle justification. En bonne élève de ma discipline, je cherche un terme moyen, acceptable pour la majorité de mon environnement.
Evitant les excès et leur contraire, je m'applique à de petites mises en œuvre, d'après moi ingénieuses, de l'avis général, au mieux, surprenantes, et, plus souvent, complètement loufoques.
En attendant, certaines de mes interventions font encore bon office, et je me targue de mes réussites, si aléatoires puissent-elles être, quand elles perdurent un tant soit peu.
Pour revenir à mes infiltrations de terrasse, nous avions vaguement dans l'idée un masticage de deux ou trois joints dans le revêtement goudronné. Ils semblaient incriminés dans la défaillance : ces dérivés pétroliers ont leurs limites, aussi.
Dès le départ, j'avais relevé deux points de fuites dans ma terrasse. L'un à droite, l'autre à gauche. A la moindre averse un peu soutenue, l'ourdie s'auréolait de sombre, et, assez vite après, une petite gouttelette se laissait tomber, tac, sur le ciment, avec ce petit bruit mat tellement crispant. A l'auréole au dessus, faisait écho la tâche humide au sol. C'était désagréable, mais bon, dans le grenier bétonné, l'incidence était minime. Ces infiltrations et moi, nous avons cohabité très courtoisement depuis près de vingt ans.
D'ailleurs, la fuite de droite s'est asséchée toute seule : le temps, la poussière, une mousse épaisse et une ou autre algue caoutchouteuse ont travaillé pour moi.
A gauche, non, le temps, la poussière, la mousse épaisse et l'une ou autre algue n'ont pas suffi.
Les quelques dernières pluies de cet automne sinon aride ont confirmé le verdict : infiltration d'eau à gauche, toute !
Depuis peu, je cristallise sur les entrées d'eau. D'un coup d'un seul, le petit désagrément à peine relevé sur les deux dernières décennies est devenu crispation aigue en pic de crise. La seule justification en étant une lointaine parentèle à un phénomène tout juste antérieur : l'affaire de la cheminée !
Ou alors, faut-il rechercher l'explication de cette phobie aqueuse plus loin, au liquide amniotique dans le ventre maternel ?
Ce fameux liquide originel, où la plupart des pré-hominidés baignent et s'épanouissent, nous dit-on, dansla plus grande sérénité ? je me demande bien d'où l'on tient telle science...
J'ai été, moi, même pas née et flottant bienheureuse et insouciante, brutalement secouée lors d'un accident de la route tout banal. ma mère au ventre proéminent de ma petite personne en devenir butta durement contre le volant de la voiture. Ma construction vertébrale à l'étage cervical (et cérébral ?) en serait marquée. Une déformation, un chaos tassé est bien visible à l'image radiographique. Il se signale tout à fait bien sans images, d'ailleurs, par une raideur vite douloureuse.
Allez, faisons fi de toutes ces interprétations psycholo-scientifiques, et revenons-en aux faits :

Dernièrement, je le racontais, la cheminée nous a causé du tracas. Mes histoires semblent complètement échevelées. Pourtant, non, pas tout à fait : un semblant de cohérence lie tout ça, même s'il faut aller chercher loin le lien.
Partant du poêle et de son tuyau d'évacuation, nous en étions à ce conduit de cheminée, tortueux et travaillé dans la pierre comme une galerie profonde dans la roche montagneuse.
Le tuyau de poêle n'allait pas…
Il s'arrêtait à mi-parcours. 
Je ne voyais pas trop de solutions. Réduire le conduit de deux dimensions paraissait difficile.
Nous sommes une grande famille, et pléthore de cousins spécialisés dans un ou autre domaine viennent nous donner la main, à l'occasion. C'est bien utile, dans une vieille bâtisse où l'artisan qualifié s'enfuit à la vue d'installations pareilles ! Il faudrait tout reprendre, disent-ils communément. Sûrement, mais bon, pour le moment, nous faisons autrement, par petites touches.
Les membres de la famille comprennent et se glissent dans ce rôle de réparateurs de l'extrême.
Pour la cheminée, un cousin fort sympathique et allant s'y donna. Il coupla une tuyauterie rigide à l'inox intimidant avec une tubulure souple, annelée, rutilante aussi.
Eblouie par tant d'éclat, je me rassurai en pensant combien toute cette brillance se patinerait bien vite d'une crasse diffuse et enveloppante. Ainsi, le dispositif serait vite assimilé par l'environnement, et nous nous réapproprierions tout ça comme on se réhabitue à une pièce rénovée.  J'en fais l'expérience avec la chambre du fond. La nouveauté demande un temps d'adaptation, mais  le gain en confort réduit exponentiellement la durée de transition.
Le haut de cheminée de la ferme ressemble à la tour d'un paquebot : un monument haut et massif, rectangulaire, de plus d'un mètre de large, à vue de nez.
Pour chapeauter cette coquette petite construction, deux ou trois boisseaux ajourés assuraient la protection. Un peu d'eau descendait bien le long des parois ointes de suie, coulant en larmes noires et graisseuses jusqu'en bas, mais pas tant que ça, au final.
Le cousin pour intervenir avait déposé les boisseaux, et installé au regard de la nouvelle sortie du tuyau un petit ouvrage académique, léger et élégant. Pour compenser la largeur du trou béant, il scella une plaque étanche, étroitement ajustée à la sortie métallique. 
Ce conduit de cheminée évacue, en plus de la fumée de combustion du poêle, les émanations de cuisine. Une manière de hotte géante. On ne pouvait pas le boucher entièrement. Evaluant depuis le haut la construction et ses curiosités, étrécissement ici, oblique là, saillies de part et d'autres, le cousin apposa une tuile sur la partie est, laissant l'onde ouverte pour faire office d'aspirateur.
Tout paraissait avoir été fait au mieux.
En effet, au premier allumage du poêle, nous constatâmes avec satisfaction une très nette amélioration. Il faisait juste frais, ce jour là, même pas froid. Une brume humide poissait l'air. Par ces augures, avant, nous étions assurés de saturer la cuisine de fumée, en tentant de faire du feu. Là, une jolie flamme clairette dansa dans le foyer, le crépitement victorieux nous assura d'une suite très favorable. Pas de retour de fumée, pas d'étouffement de flamme : un joli feu ronronnant d'aise, et une douce chaleur sèche dans la maison. La première averse subséquente ne gicla pas d'une seule goutte dans la cuisine : que du bonheur !
Il me fallut quelques jours pour déchanter. La première averse fuit suivie d'une autre. En bas, toujours pas d'eau, bien !
Ici, par contre, à l'étage, dans la vieille cuisine colorée où j'écris, une très vilaine grimace sardonique souriait vilainement le long de la hotte de cheminée. C'était poignant, cette tâche allongée, grise et bien laide sur le fond blanc. J'ai repeint cette cuisine il y a peu, et le résultat me paraissait jusque là impeccable. Je contemplais ce désastre avec désolation. 
Je me rendis compte de cette petite catastrophe un soir, à la nuit tombante. Olivier était là, il monta sur le toit avec une lampe. Pas de tuile cassée. Tiens…
La tâche était longue, tout de même, et signait une infiltration sérieuse. Nous examinâmes l'intérieur de la hotte, palpâmes le plâtre pour déterminer le point le plus humide. C'était là, juste au coin, à l'angle est de la cheminée.
Je ne comprenais pas comment de l'eau pouvait entrer là, souiller le plafond, quand en bas tout était parfaitement sec. Quelque chose m'échappait, forcément.
Je phosphorais une bonne partie de la nuit. Ma mouchette s'était logée dans cette tâche grimaçante, et me narguait. J'essayai de comprendre, et ne comprenais pas. Allongée dans le noir près d'Olivier, j'imaginais cette eau sournoise lapée par le plâtre avide. Je voyais tous les plafonds boursouflés en cloques lourdes et effondrées. 
Les jours suivants étaient annoncés pluvieux. Ma tragédie fantasmée prenait corps. La ferme allait s'effondrer sous le poids de l'eau infiltrée
Le matin suivant, les tuiles à peine humides de rosée luisaient sous un ciel menaçant. De gros nuages plombés arrondissaient leur ventre lourd tout près de mon toit.
Je ne fis ni une ni deux : armée d'un escabeau, je montais pour constater la chose. 
Je vis bien l'onde de la tuile ouverte, et le trou en dessous un peu près, peut-être. La tuile était scellée sur l'arrière, et l'onde s'ouvrait en tunnel au nord et au sud. A l'est, l'ouverture était droite, suivant l'arête de la tuile. Il fallait colmater cette brèche. Elle expliquait bien par où rentrait l'eau. Toujours pas pour moi  comment elle s'arrêtait à l'étage, sans suivre le conduit jusqu'en bas.
J'ai peu de foi en tous les mastics, enduits polyuréthane et autres matériaux synthétiques du genre. Je préfère le bon vieux ciment bien lourd, bien gras, la tuile de terre cuite artisanale. Pour rendre un toit étanche, je crois en ces deux là. Pour ma cheminée, ça devrait faire aussi.
Poussée au train par l'avancée nuageuse menaçante, je fis deux trois allers-retours sur le toit. Par dessus l'onde de la première tuile soulevée en visière comme une main sur les yeux,  je scellai promptement une seconde tuile, à l'envers, onde sur onde. Le rabat en oblique s'ajustait sur l'arête de la cheminée maçonnée. Quelques truellées de ciment bien positionné firent le reste !
La pluie eu l'heur favorable de ne pas tomber jusqu'en fin de soirée. Quelques volées venteuses m'amenèrent à vérifier souvent depuis la cour la résistance de mon installation.
Les jours suivants, à chaque averse, je jetai un œil sur ma tâche, en évaluant la couleur et l'emprise. Une petite anxiété me taraudait. Je ne me rassurai qu'au bout de plusieurs jours, après plusieurs pluies, et maintes constatations concordantes. La pluie restait là où elle devait être : dehors.
Il me fallut beaucoup de réflexions puissantes, et de croquis appliqués pour comprendre enfin une chose somme toute assez simple : mon conduit de cheminée se divisait en deux, le côté ouest pour le bas, l'est pour le haut. L'oblique correspondait à ce décrochement, cette division en milieu de conduit.
La partie est avait été bouchée, puisque cet appartement n'avait plus d'âtre. Elle l'avait été depuis l'intérieur de la hotte béante, à la va comme je te pousse. Une plaque poreuse plus ou moins ajustée fermait l'ouverture, au beau milieu.
Le grand chapeau d'avant coiffait le tout. La nouvelle installation préservait bien le côté ouest, mais les gouttes suintant en face se déposaient gentiment sur la plaque bouchant le second conduit, l'imbibaient, et me riaient au nez.
Un de ces petits rafistolages de la ferme, découvert à des années de distance, avec un peu d'émotion pour ces bricoleurs dans ma veine : pas très adroits, mais pleins de bonnes intentions.

Je vais maintenant reprendre cette souillure, quand la suie grasse aura suffisamment séché pour accepter la peinture.
Ma réparation de terrasse a un sacré air de famille avec le travail des anciens habitants d'Agorreta. Ceux qui la mettront au jour se diront la même chose, entre étonnement et consternation…
Ce sera la prochaine occasion de me distraire avec la musiquette facile de mes phrases imparfaites.


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