vendredi 9 novembre 2018

9 novembre



vendredi 9 novembre 2018  10h47

La soupe mitonne en bas à grands jets de vapeurs odorantes.
Après une nuit de pluie, de vent, les auspices redeviennent calmes : un pâle soleil filtre des rayons timides en obliques timorées. Un soleil hivernal, lointain cousin de celui d'été, brutal et écrasant dans la journée. Au soir tombé seulement, ce tyran estival devient conciliant, assouvi enfin.

Me revient souvent en tête l'image de ce soir d'été,  justement, où j'avais été me promener plus tard qu'à mon ordinaire. Longeant le petit bois, je me coulai dans la nappe de soleil couchant venue laper le chemin entre les grands arbres. On aurait dit une longue bête s'allongeant avec volupté.
La lumière était belle, l'ambiance silencieuse, assouvie d'une journée chaude aux ardeurs nichées dans les pierres plates. En bout du chemin, à la trouée entre le pin sombre et les taillis en face, la Rhune, bleutée à la base, s'ensoleillait encore à sa cime, hissant ses roches rousses vers la lumière dorée.
C'était bien beau à voir, bien agréable à vivre.

Mes mots pauvres rendent mal cette sensation. Je ne pense pas être capable de la faire partager ainsi. Ils me la rendent quand-même, de l'avoir vécue. Ce pages sont ma manière d'album photos  : les jolis moments  y sont remisés  et les mots même plats prennent relief dans mon souvenir.
Pour me distraire d'un agacement ou me consoler d'une déception, je fais appel à ces images là. Une méthode facile et, ma foi, efficace !

Je parlai dernièrement de nos petits projets à la ferme. De ces petits travaux très efficaces aussi pour habiter agréablement ma vie. Ah ça…! ça n'est pas toujours que du plaisir ! S'y invitent aussi quelques déconvenues et contrariétés, justement. De ces déconvenues et contrariétés contre lesquelles il faut lutter pied à pied, quand on a mon tempérament vite inquiet. Mes jolies images ne sont pas de trop, dans ces moments là !

Pour exemple, l'un des derniers en date de nos aménagements ici consistait à rénover la cheminée.
Nous avons à la ferme un poêle à bois. Un bel engin, sobre et massif. Il trône dans la cuisine en bas. Il a remplacé il y a bien une vingtaine d'années un autre poêle, à bois toujours,  mais bien plus modeste. Cet appareil là devait dater, lui, d'une bonne décennie supplémentaire. La plaque de fonte sur le dessus de laquelle on faisait bouillir les marmites était zébrée de fissures en zigzag. La fumée bleutée s'y faufilait en volutes lentes et ondulées. La petite porte étroite où on enfournait les bûches pendait de guingois quand on l'ouvrait, à peine maintenue par une charnière borgne. Ca avait du être un progrès par rapport à l'imposant poêle à mazout dont je me souviens à peine. Si ce n'est pour son odeur, et la soudaine danse sinueuse, tremblée et légèrement colorée de l'air, quand on soulevait la trappe d'alimentation.
Nous avancions déjà dans la voie du progrès, à la ferme…

Cette petite chaudière d'avant le poêle actuel, bien méritante, sans doute, mais manifestement trop petite pour pouvoir chauffer un volume pareil, ouvert aux quatre vents, ma mère s'y accrochait comme une perdue. Elle s'y collait, cherchant un peu de chaleur tout contre la tôle émaillée.
Il fallut attendre qu'elle soit suffisamment affaiblie par la maladie, pour pouvoir passer outre son véto formel, et changer l'appareil.
Quand le remplaçant fut installé, ma mère bouda une bonne semaine, refusant de reprendre place dans son fauteuil installé à côté, sous prétexte que les dimensions de celui-ci le déplaçait d'un petit demi-mètre...
Effectivement, ce poêle est un véritable bahut, haut et long. Il avance son large museau dans la pièce. Il faut faire autour, éviter ses angles saillants.
Le jour où le plombier, imposant lui  aussi, nous l'amena, nous fûmes nous aussi impressionnés par ses dimensions. M'étonnant d'un pareil gabarit, le plombier me rétorqua avec aplomb : là, vous serez tranquilles, vous aurez chaud !
Bon…
Aidé de deux apprentis, se cognant la tête à la hotte en bois trop basse pour son double-mètre, le plombier nous fit la démonstration d'un allumage aisé, presque spontané. Les volets émaillés coulissaient fluidement. Un petit dispositif sur le dessus réglait une température constante, couplé à une chaînette accrochée à une trappe judicieusement ouverte sous le foyer.
Le foyer lui-même laissait perplexe : un mètre de profondeur ou presque, pratiquement autant de hauteur. Pour remplir un tel âtre, il fallait bien avancer une bonne brouettée de bois !
Passant outre les "marmonneries" maternelles, nous alimentâmes l'ogre.
Quelques jours de confort chaleureux suffirent à ma mère pour adopter définitivement cet invité imposant.
Ah ça, pour chauffer, il chauffait, l'animal ! Il ne fallait pas lui compter les stères de bois, mais, au moins, toutes les pièces habitables de la ferme le devenaient, enfin !
Quelques champignons rampant sous les plinthes et deux trois boiseries gorgées d'humidité séchèrent, laissant ici et là des fissures craquelées. Bah, il fallait bien un tribut à cette chaleur si confortable !
Un petit mécanisme, artisanalement installé, d'évacuation du trop plein d'eau chaude bouillonnante giclée directement dans la cour, faillit ébouillanter un ou autre malheureux, trouvé là au mauvais moment au mauvais endroit. Il me semble en avoir parlé, déjà.
Rien de grave ne survint, heureusement. Notre poêle continue son ouvrage. Ses réglages se sont un tantinet émoussés. Il reste très opérationnel, et nous n'en changerions pour rien au monde.

 Notre attachement au poêle du moment doit se transmettre de générations en générations, comme la courbe d'un nez, ou la raideur d'un épi capillaire.

Même jour 19h38

 Très belle après-midi aujourd'hui, grand soleil et air frais.
Quelques visites amicales et agréables, un vendredi bien plaisant.
Je reprends mon récit.

Si l'appareil en lui même continue de nous séduire, l'installation de la cheminée, elle, est restée plus controversée. Et pour cause !
La hotte originelle ouvre un large trou béant vers le ciel. Le conduit entaillé dans la pierre grossière sinue entre les cailloux inégaux. Quelques débris calcinés de suie dégringolent parfois, buttant au mieux sur le couvercle d'une marmite de cuisson, quand ce n'est pas carrément dans la préparation…
La tuyauterie exigée par notre grand poêle est d'un diamètre lui aussi conséquent. Passée une hauteur, il ne peut plus se faufiler dans le conduit trop étroit. En plus des arêtes caillouteuses saillantes, il y a une oblique, dont j'ai découvert tout dernièrement la justification.
Patience, patience, avec le temps, beaucoup de flous s'éclairent…

La conséquence de cette évacuation tronquée est bien désolante : par temps venté, ou pas assez froid, quand pourtant une jolie flambée réconforte la mi-saison trop fraîche, notre grand poêle renâcle au démarrage. La flamme dûment présentée sous le fagot de petit bois bien sec prend bien vie, lèche câlinement les lattes de cagettes blanches. Quelques crépitements de bon augure réveillent l'écorce détachée de la bûche au dessus. On rabat le volet, on ouvre au maximum le clapet arrière, pour optimiser le tirage. Et on espère, tendant l'oreille avec ferveur, pour percevoir les crépitements suivants, annonciateurs d'une flambée bien démarrée.
On résiste à commettre l'erreur de rouvrir le volet d'alimentation. Agenouillé au sol, on ose à peine écarter le petit guichet, dessous, au niveau de la grille, pour surveiller l'avancée de la flamme.
Malheureusement, quand les conditions ne sont pas optimales, la petite flamme s'étiole, ses petits coups de langue guillerets mollissent. Là où la lumière vive tressautait gaiement, la fumée noire transpire en deuil. C'est foutu, tout est à recommencer, en empilant cagettes et papiers en suffisance pour pallier le manque de tirage au démarrage.
Pour la suite,  la partie est loin d'être gagnée : à tout moment, la fumée refoule dans la pièce, se coulant sournoisement le long de la boiserie de la hotte. Une nappe flotte dans l'air, à mi-hauteur, ondoyant lentement.
Là, il faut ouvrir portes et fenêtres, sous peine de mourir asphyxiés.  Quel dommage de se retrouver dans un courant d'air froid, avec ce grand poêle silencieux juste à côté !
Chacun y va de ses manœuvres de sauvetage : l'un ouvre le volet inférieur, l'autre baisse résolument le clapet arrière. J'aime bien actionner le grand levier sur le côté, pour faire bouger les grilles, et, qui sait, amener le bois juste au dessus d'un restant de braise.
Toutes les possibilités sont explorées, chacun y va de sa théorie. Mais le géant n'en fait qu'à sa tête !
Chaque début de saison froide, c'est la même antienne. La même chorégraphie, les mêmes gestes, et les mêmes résultats.
Nous l'aimons quand-même, ce grand poêle, je l'ai dit.
Nous le défendons contre les détracteurs effarés en entrant dans la cuisine de se retrouver dans cette ambiance fumée et âcre.

Cette année, nous avons décidé d'améliorer la chose.
Là, il se fait tard, et mes longueurs ont empli mon temps dédié à l'écriture.
Je reprendrai tout ça la semaine prochaine, comme la prochaine étape d'une petite aventure.


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