vendredi 2 février 2018

31 janvier au 2 février



mercredi 31 janvier 2018 10h35

Dernier jour de janvier.
Brouillard léger le matin, bas-fonds presque givrés, puis le soleil perce les voiles évanescents des bancs de brume légère.
Un énorme jarret mitonne en bas, plat reconstituant s'il en est, avec des lentilles.
La soupe cuit aussi, on se croirait dans une cantine de collectivité, marmites fumantes et odeurs riches.
Puisque la vue et l'ouïe me lâchent, je cultive au moins l'odorat !

Hier, à la jardinerie, je me suis régalée, avec l'arrivage d'agrumes chargés de fruits et de fleurs.
Ces oranges vifs, ces jaunes toniques, parlent de grande forme vitaminée et parfumée.
Je suis ces temps-ci très portée sur la communication, multipliant partout dans la pépinière une flotte d'affiches explicatives. Mes explications ne sont pas top techniques, ça, tous les professionnels le font déjà. Non, mes affiches à moi sont plus poétiques, lyriques, presque. Je dois mesurer mes envolées, garder en tête que je suis dans un lieu de profit, et non un atelier d'écriture. 
Bah ! je peux me laisser aller un peu, me faire plaisir en glanant sur Gegel de jolies photos, aligner trois phrases un peu mélodiques... et un prix efficace !
Je l'ai déjà dit et le répète aujourd'hui, travailler dans un tel milieu est une joie et un bienfait.

Pour ce matin,  j'ai une petite avance sur l'horaire imparti, (imparti par moi-même, mais en tenant compte des exigences des uns et des autres, tout de même, la logistique est incontournable...).
Puisque les deux trois derniers jours ont été hors d'eau, mes  débris de faïences récupérés dans le remblai, étalés sur la table de jardin près du poulailler, ont du sécher.
Je vais m'installer un atelier dans le grenier, grand ouvert sur le soleil, pour recommencer une de ces mosaïques distrayante et colorée.
Ca ne mange pas de pain, c'est joli à regarder, d'après moi, et ça me fait passer un temps bien agréable.
Alors, pourquoi s'en priver ?
J'y vais de ce pas !


Même jour 17h46

Je me souviens de mes carnets, là où, de la même manière, je revenais plusieurs fois lors de mes journées ici. J'aimais relire ces petits instantanés à distance, en retrouver la couleur et la musique.
Bref, ces carnets ne sont plus, la vilenie  d'un grincheux me les a ôtés. Paix à son âme...
Soit ! j'ai maintenant mon Gegel en parade...

Je fais mon tour de maison, fermant les volets dans toutes ces pièces tranquilles.
Je parcours la vieille ferme, et tous les endroits me semblent accueillants.
Je vais avant le dîner m'occuper de mes bêtes, remplir les râteliers en descendant, distribuer les rations préparées ce matin, rafraîchir le paillage. Ensuite, ce sera la séance bien-être, pour elles et moi, avec étrillage, pansage et autres soins annexes.
Je fais un peu de dressage aussi, habituant les génisses à être entravées au licol. La visite vétérinaire annuelle approche. Cette année, il faut je crois prévoir une tuberculinisation pour tout le monde, puisque la maladie est réapparue dans le secteur. Ici, elle nous a déjà frappés durement, bêtes et gens. Je n'ai pas de raison particulière de penser qu'elle couve encore, pourtant, cette sale idée trotte toujours dans un recoin de ma tête, mal tapie.

Allez, allez, ne nous laissons pas aller à ces appréhensions stériles !
Je vais en fin de séance soins et détente, passer la cordelette aux cornes de chacune de mes belles. Elles sont bienheureusement parfaitement encornées, offrant fièrement deux appendices joliment incurvés, idéalement tournés vers le ciel. Une prise impeccable !
Cette cordelette est celle de leur vêlage, et elles en sentent encore le musc dans les brins entremêlés. Quand la plus jeune aura deux ans ce printemps !
Ces fragrances persistent, et leur souvenir attendrit toujours mes vaches. Elles se laissent encorder sans histoire, léchouillant le lien, toute occupées à leurs réminiscences.
Un trou se présente fort opportunément à chaque muret de séparation. J'enfile la corde dedans, et la bloque de l'autre côté au moyen d'une tigette en fer coudée passée dans un nœud étudié tout exprès. La tigette est celle de verrouillage du portail de ma stabulation estivale. Pas de raison qu'en période hivernage, elle ne serve à rien !
Ainsi, la vache est maintenue tête baissée contre le mur, flanquée de tout son long à la mangeoire.
La position est la plus favorable dans le contexte. Les piqûres d'aiguilles, rasages, poinçons et autres joyeusetés amènent évidemment quelques réactions vives et musclées. Mais bon, en faisant attention, on devrait s'en sortir, jusqu'ici, on s'en est toujours sorti !

Je vais terminer ma tournée de fermeture.
Ranger contre le mur ma mosaïque dernière, en attente d'accrochage par Olivier, ce dimanche.
Mes petits projets batifolent en joie, comme ce boxer croisé en promenade, bavant d'enthousiasme, ses bons yeux arrondis en un étonnement un peu stupide. Une bonne face aplatie d'ahuri. Il est content de vivre, gai et insouciant. Il est à envier.
Voilà, c'est là que je dois prendre exemple, dans cette insouciance permise, quand on a à peu près fait le tour des impondérables à notre portée.


Vendredi 2 février 11H

Je remonte ici. J'ai entamé le lessivage dans la cuisine en bas d'un coin, puis, voyant la réapparition originelle et surprenante d'une couleur plus claire, j'ai continué le coin suivant, et, de coins en coins, fait le tour de la pièce. Le résultat est là, des parois doucement satinées, un coloris avivé et gai.
Avec le poêle ronronnant là dedans, je suis certaine de l'éphémère de mon travail. 
On ouvre la porte grinçante pour vérifier qu'il y a du bois, puis, on la rouvre pour en mettre, quand on ne la laisse pas carrément béante le temps d'aller chercher la bûche dans la brouette entreposée à l'étable. On la rouvre encore pour vérifier que le bois flambe bien, et s'assurer un moment encore après qu'il est bien tombé sur les braises rougeoyantes, histoire de ne pas le voir finir en tronçon noir et fumant, sans flamme.
Tout ça entraîne un joli filet de fumée, voire un nuage flottant sous le plafond, quand ce n'est pas une nappe opaque et piquante. Quand on en est là, il faudrait se jeter au sol pour trouver un peu d'air frais.
On se contente d'ouvrir grand portes et fenêtres, perdant bien vite le bénéfice de la chaleur espérée, et non atteinte.
C'est toute une industrie, ce poêle, et chacun y va de sa théorie : l'un ouvre le clapet arrière, l'autre secoue la commande des grilles, le troisième s'en prend au réglage du thermostat.
Tout le monde intervient, et l'appareil semble n'en faire qu'à sa tête.
C'est un meuble imposant, ce poêle, une âme vive dans la maison, un personnage.
Il dispense une si bonne chaleur, quand il y consent, qu'on lui pardonne ses frasques et fantaisies.
Je lui pardonne aussi la poussière et la suie. Nous sommes dans une ferme, pas dans un laboratoire en pharmacie...

Ce matin, la grêle blanchit les combes.
J'ai cru en ouvrant mes volets à un clair de lune fantastique. Cette lueur blafarde, couchée en trainées dans les ornières, cette boue blanchie, je trouvais ça surprenant, tout de même.
Hier soir en rentrant de la jardinerie, la lune m'est apparue, pleine et royale, bien installée dans son levant. Elle était bien belle, immense et incontournable. Des nuages la drapaient, sans la masquer tout à fait.
Cette image irréelle a trompé mes sens, ce matin.
Quand j'ai senti mes pas crisser dans la cour, j'ai compris tout de même que mon clair de lune était tapis de grêle. Elle goutte des toits et chante dans les gorges ravinées de la praire, cette grêle de nuit.
Cette grêle alevine va encore détremper les terres.
L'hiver cette année aura apporté son lot d'eau.

Le vétérinaire s'annonce pour lundi soir : pas de tuberculinisation cette année. Tant mieux ! L'opération en sera facilitée, et le suspense levé. J'aime autant...
A la jardinerie demain, j'ai en projet un petit remaniement comme je les aime : transfert complet de toutes les plantes de terre de bruyère, pour laisser davantage de champ à celles de plein soleil. Ainsi va la tendance maintenant, avec toutes ces terrasses au sud, quand le jardin ombragé à l'anglaise est en perte de vitesse.
La planète se réchauffe, paraît-il : que vont devenir tous ces résidents séchés au grand soleil ?
Gageons pour dans quelques décennies le retour des jardins protégés, des recoins frais et des ombres reposantes.
Je n'y serai pas. Mais on peut imaginer ce que d'autres vivront. Penser un avenir hors de nos vies. Allonger ses fictions comme des tentacules intemporelles.
J'arrête là, mes synapses s'étirent trop, et risquent de briser leurs brins ténus.
Le soleil sort, la grêle fond. 
Je redescends, sur terre, et, plus prosaïquement à mes casseroles !





Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire