Vendredi 9 février 10h44
Quelle précision horaire ! Je me contente de retranscrire l'information en bas à droite de l'écran...
Je viens ici ce matin confier à Gueguel une vilaine image. Pour m'en alléger, en débarrasser mon souvenir trop vif. Je ne veux plus être dépositaire de ces vilenies. Je les sais, je les ai vues, déjà, et vécues, aussi. J'aurai sûrement à les vivre encore, ou peut-être pas, qui sait ?
Vivre est insupportable si l'on ne pense qu'à la mort, si on y pense ne serait-ce que trop.
Je veux vivre agréablement et légère. Je connais maintenant la morsure de mes angoisses et leurs blessures profondes. Je connais ma fragilité et mon incapacité à supporter ces images lourdes et noires. Je ne peux pas les éviter toutes, malheureusement. Notre monde en est trop plein...
La lucidité trop vive sur notre condition humaine est une lame effilée et tranchante. On ne tient pas longtemps sur le fil de ce rasoir là. J'ai frôlé de trop près l'abîme, je m'en tiens sagement à l'écart.
C'est ma seule visée et mon espoir.
Je veux juste essayer de déposer ce fardeau là, de le laisser porter par d'autres, à plusieurs, plus forts que moi, sans doute.
Je crois avoir lu quelque part que "émotion" signifiait sortir de soi. Je ne suis pas très sûre de ça, mais l'idée m'en plaît. Accueillir l'émotion, en absorber les sucs, mais filtrer, laisser passer, et ne pas cristalliser en pierre dure qui étouffe et empoisonne.
Je ne savais pas faire ça, avant. Je ne suis pas bien sûre de l'avoir appris, encore. Mais je sais, je crois, la lumière possible, dans cette voie là.
L'illustration de cette théorie un peu nébuleuse, je l'ai vécue hier soir.
Rentrant de la jardinerie, peu avant 20 heures, j'arrivais au niveau de la Croix des Bouquets.
Abordant l'un des derniers virages avant le nouveau rond-point, j'ai entraperçu une masse au sol, posée au milieu des zébrures. Je n'ai pas su voir ce que c'était.
Quelques mètres à peine plus loin, toujours dans ces rais obliques au milieu de la voie, les phares on cueilli cette image vilaine : un pauvre chien, un de ces chiens de bergers noirs et blancs, gisait, couché sur le flanc, les pattes déjà raidies et la gueule ensanglantée. S'il avait été mort, j'aurais été moins impressionnée. La mort n'est plus souffrance.
Non, cette pauvre bête levait encore sa tête au museau rouge de sang, en un dernier sursaut pour échapper au trou béant. Cette agonie, cette douleur crue, la lumière perçant la nuit noire me les jetait à la face, en plein cœur. Une crispation me tordait le ventre, j'avais l'impression de vivre par empathie cette mort affreuse.
Je sais d'expérience que vivre un drame est souvent moins terrible que de l'imaginer.
Je sais l'aptitude acérée de notre imagination à nous torturer plus fort encore, quand la douleur est déjà bien assez dure à vivre.
Je ne sais pas pour autant ne pas ressentir, fermer mes sens à cette souffrance, la laisser passer sans m'en laisser atteindre.
Je ne voudrais pas, d'ailleurs, devenir imperméable. Je ne voudrais pas perdre cette sensibilité là, même si cette carapace opaque me garantissait une vie plus légère. De la vie, je veux sentir le poids et la profondeur.
De la vie, je ne veux pas retenir cette seule face sombre. Non, je veux résolument tourner mon regard vers le plus clair, le plus joyeux, le plus facile.
Mon intention est ferme, mon salut est par là !
Au retour à la ferme, mes chiens m'ont fait la fête. Ils ont soulagé ma peine et ravivé mes espoirs positifs. Mes vaches paisibles ont ruminé et digéré mon écorchure.
J'ai parlé avec Olivier de ce pauvre chien écrasé.
Le flux noir m'a traversée, et j'en ai exsudé, je l'espère, l'âcreté.
Je finis ici de chasser ces miasmes. Je retrouve la sauvegarde d'images belles et bienfaisantes.
Le bonheur de se sentir vivant, sans aller chercher plus loin.

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