vendredi 30 novembre 2018

30 novembre



Vendredi 30 novembre 2018 10h53


Le soleil quadrille les murs à travers la porte-fenêtre. Sur la mer, le gris est profond, quelques chênes encore feuillus s'illuminent.
Il a plu. Mes térébenthiniers  auront été arrosés. La journée d'hier fût ventée. Je me demandais, depuis la jardinerie, où les souffles renversaient les plantes, si mes shinus avaient eux aussi chu. Ou penché. Ce matin, au jour levé, les troncs fiers et droits hissaient vers le ciel plombé leur verticalité intouchée. Bien !

Je surveille ma nouvelle tournure arrière-cuisine. Depuis mes rafraîchissements peinture, voulant préserver mon travail, j'ai installé en début d'étable un petit coin cuisson. Notre cheminée maintenant presque hermétique garde la chaleur, certes, elle laisse aussi la buée et les vapeurs napper la laque satinée, et larmoyer là dessus en coulées navrées. On ne peut pas tout avoir ! 
Toujours à la recherche du compromis acceptable pour la majorité, j'ai opté pour cette solution. Les marmites bouillonnant longuement, dehors. Les fritures à tout va crépitant de saisissement, itou ! Evidemment, je surveille avec attention. Il ne s'agirait pas de faire flamber mes belles. Même si l'installation dans la cuisine, avec sa hotte boisée et son conduit ensuiffé n'était pas plus sûre, le simple constat de tant d'années de pratiques sans accident me rendait l'expérience plus sereine. Comme quoi…
Je connais bien les hottes aspirantes. J'en ai entendu parler. Agorreta n'est pas l'Amazonie sauvage, et la modernité s'est frayée chemin jusqu'à nous. Mais là, sous la vénérable cheminée noircie de tant de décennies de fumée, je ne me le voyais pas, non. Ca me paraissait incongru, dissonant.

Ce mot, "dissonance", je l'ai entendu à la radio dernièrement, appliqué au décalage entre son système de pensée et l'environnement. Le genre de sujet pour moi passionnant. Je n'ai pas fini de bêler après ma recherche de congruence. Je continue de penser mon salut dans ces parages.
La musicalité induite par le terme me parle. Les pensées, les mots pour les poser, s'enchaînent en rythmes mélodiques, aux accords plus ou moins fluides, plus ou moins justes. 
Je lis souvent à haute voix les textes que j'aime en me berçant des ondes vocales bien amenées par la suite des syllabes. J'ai longtemps fait, et fais encore bon usage du "Demain, à l'heure où blanchit la campagne, je partirai". Je ne suis pas tout à fait certaine de la citation. Ni même de l'auteur. Victor Hugo, je dirais, lèvre inférieure avancée en moue dubitative. La poésie , pour le peu que j'en connais, m'enchante par sa musique. Elle m'intimide par son aristocratie. L'éthéré d'un vocable trop étranger à mon quotidien m'échappe. Je le laisse aller vers des limbes trop immatérielles pour moi, paysanne bien ancrée dans la terre-mère.
Mes phrases me suffisent à nourrir une petite satisfaction personnelle facile à contenter. 
Celles d'autres contentent mon goût pour ces mélodies là. Ce goût des mots, cette application à les choisir justes et jolis, à les assembler ainsi plutôt que comme ça, me procurent une bonne "sonance" ? Comme on dirait d'un son bien accordé, de bon ton.

Dans les plus prosaïques des écrits, dans ces échanges administratifs parfois rébarbatifs, j'aime à introduire ce petit plaisir. Je ne suis pas sûre qu'à l'autre bout, on goûte avec suffisamment d'attention mes efforts. Ca ne m'empêche pas d'y trouver, moi, matière à me divertir du sujet souvent générateur de "zondes négatives" autrement.
Nous vivons dans cette période où les messages instantanés, les mails brefs et efficaces, en principe, exonèrent des courriers laborieux et décalés.
Pour l'avoir bien souvent, et à mon grand regret, expérimenté, j'ai noté combien faire mouche, en envoyant  le bon mail au bon destinataire, pour tout ce qui est administrations et assimilés, est chose rare. Cela arrive, il est vrai. On tombe sur la personne disponible et réactive, compétente et sérieuse : elle vous lit, vous entend et vous comprend, vous répond, vous guide et lève pour vous la solution. Ce jour là est à marquer d'une pierre blanche…

Le plus souvent, on envoie un message à une entité vaste et insaisissable, logée quelque part derrière une adresse générique. Très rarement, une personne avec une identité, un nom, sans parler d'un visage, concept oublié depuis belle lurette, vous répond.
Ah ça, vous recevez instantanément un message retour, où l'on vous rassure immédiatement : votre demande a été prise en compte, et l'on vous répondra dans les plus brefs délais.
Les premières fois, on s'y laisse prendre. On quitte sa messagerie satisfait, persuadé que quelqu'un quelque part s'occupe de vous. On ne le connaît pas, on ne le voit évidemment pas plus, mais bon, après tout, on ne s'est pas adressé là pour nouer une relation de sympathie. Depuis longtemps, on connait les limites des relations humaines dans ces établissements d'envergure, et on n'en n'attend plus cette manière de rencontre. 
Là aussi, l'outil s'est maintenant dématérialisé. Bien loin des chemins creux, des places de villages, des bureaux, justement, et autres points de rencontre où plusieurs humanoïdes avaient l'heur de se croiser, l'écran porte bien son nom et fait son usage. On se flaire sans se sentir, et le restant des sensations va tant dans cette vacuité de substance qu'on se trouve tout benêt quand la chair prend forme et visage, quand le réel redevient ce qu'il n'aurait jamais du cesser d'être.

Les premières fois, comme toutes les premières fois, innocents et naïfs, on y croit. On consulte sa messagerie avec ferveur et impatience, persuadé de l'imminence d'une réponse.
Ensuite, comme souvent, on se blase, déçus et déjà résignés à l'échec d'une tentative presque désespérée dès le départ : on a perdu la foi, on a perdu l'illusion et la confiance. Quel dommage…

Derrière l'écran du virtuel, derrière les automates et les personnages ridiculement animés, derrière les Olivier de Suez, Sophie d'Orange et autres Saint Martin dématérialisés d'aujourd'hui, rien, personne, pas âme qui vive, juste une machinerie froide et bête.
Il y a bien des gens, pourtant, par là. On les sent, on les désire. On ne les trouve pas…

La numérique implacable et obstinée dans une logique absurdement binaire nous fait tourner bourrique plus sûrement que tous les employés, aussi bornés soient-ils. La moindre rectification prend des mois, la moindre erreur d'aiguillage induit une montagne de difficultés. Ah ça ! quand tout roule rond, ça doit faire gagner du temps, c'est sûr ! au vu de celui qui se perd au moindre grain de sable dans les rouages, je ne suis pas sûre de la balance… Vieille rétrograde que je suis ! 

Cela donne l'occasion il est vrai d'échanges nombreux, où mon goût pour les mots trouve à s'exprimer. Enfin, pas d'échanges, non, juste de mots envoyés dans le vide, un peu comme ce "bloc" tiens ! Je dois en avoir cultivé le goût, à force…
Des mots plats à la poésie étrécie, des mots tout de même, puisqu'il faut bien mettre un peu de vie et de couleur dans ces mornes étendues de cendres qu'est notre système informatique généralisé.
Souvent, les cases imparties me sont trop étroites. Mes diatribes tronquées déçoivent mes propensions à la digression. Je tâche de prendre la chose pour un entraînement salutaire à la recherche d'une concision parfois utile. Il est bon sans doute de recadrer les idées arborescentes de ma pensée follette.

Il est bon surtout de ne pas se laisser happer par la froideur d'un système de fonctionnement dénué d'âme et déserté de chair.
En dissonance complète avec ma nature humaine, toute passionnée et palpitante d'émotions et de déraisons...









mercredi 28 novembre 2018

28 novembre



Mercredi 28 Novembre 2018 10h



J'attends la montée du soleil pour aller vaquer dehors.
Quelques petits projets me tiennent toujours. La confection d'un  potager surélevé, quelques aménagements paysagers à ma petite échelle, suffiront à occuper les moments vacants de l'hiver.
Cette vacuité à remplir, l'horreur du vide, pour une vue désespérée, la joie des petits plaisirs engrangés pour se faire une réserve propre à alimenter une jolie vie, dans les bons moments.
Comme ceux de ces jours-ci.

Mon petit monde tourne rond.
Mes essentiels d'Agorreta sont préservés :




Les belles hibernées ont la vie facile. La dolence des jours à l'étable leur va bien. Elles ont pris le rythme, je l'ai pris avec elles. Les regarder me fait du bien. Les soigner me plaît. Les avoir là est une joie.








Les chiens mènent aussi leur vie de ferme. Libres, choyés, ils n'en demandent pas davantage. En retour, ils donnent l'affection inconditionnelle, leur bonne tête à gratter, et encore quelques puces à traquer…











Ces deux là retrouvent aussi cette complicité d'avant les turbulences estivales. Ils se retrouvent eux aussi autour de petits projets bricolages, ambitieux parfois, surprenants le plus souvent...
Mon père, "je vis je meurs", pour le moment, vit, vit bien, très bien même. Heureux de chaque instant de ce bien-être incroyablement reconquis, allégé d'un poids physique et d'une peur écartée, il vit, et partage à tous sa joie de vivre.




A la jardinerie hier, nous avons été chercher un nid de frelons asiatiques perchés sur les hauteurs d'un vergne ou d'un saule sauvage, aux chatons vivants.
Le nid était quasiment déserté. Seuls deux trois frelons tout mollets titubaient entre les alvéoles.
Une construction incroyable, des proportions parfaites et un assemblage impressionnant, d'étages cartonneux tenus sur des piliers en bave solidifiée.
Une architecture dont nos plus grands édifices s'inspirent. Nous ne créons rien, nous imitons. Nos imaginations d'après nous innovantes et fertiles ne sont qu'une mémoire oubliée, semblerait…







Aller déloger ce monument ne fut pas chose facile. La branche où était "pitée" l'engin s'élevait haut dans le ciel, par-dessus un amas de broussailles enchevêtrées dense et rébarbatif.
Qu'à cela ne tienne ! Avec Jean-Michel, mon compagnon des coups audacieux à la jardinerie, nous y sommes parvenus, à quelques éraflures et contorsions près.
















Quand la nature vous donne ainsi en spectacle une œuvre magistrale, elle force le respect et l'admiration.
Alors, tous, nous avons admiré, curieux et impressionnés.

lundi 26 novembre 2018

26 novembre




26 Novembre 2018 15h36


En ce lendemain de Sainte Catherine, je veille sur le châtaignier mis en terre hier, près du chêne vert. Puisque la tradition est respectée, nous en attendons les meilleures promesses…

Etonnamment, le poirier à fleur tout à côté est encore vert, ne marque même pas la coloration de feu automnale. Curieux. 
Sur le haut, près du tas de fumier, trois térébenthiniers, schinus terebenthifolia, cousinous des schinus molles ou faux poivriers implantés sur la baie, vont tâcher de braver les conditions ventées. La gelée de l'hiver dernier les avait mités, à la jardinerie, les rendant misérables et invendables. Je les ai récupérés ici, ils ont refeuillé. Trop à l'étroit dans leur motte figée de racines entremêlées, ils demandaient grâce. Nous leur avons offert une liberté opportune, ou alors une fin proche, qui sait ? Cela dépendra de leur envie de vivre, et des circonstances !
Les grosses pluies de la nuit auront déjà bien tassé les mottes autour des racines périphériques. Un premier point positif.

Ces grosses pluies ont aussi conforté ma satisfaction autour de mon intervention cheminée : l'auréole de suie grasse ne colonise pas au delà de son périmètre incompressible pour le moment. Le plâtre ensuiffé assombrit le dernier bastion d'une lutte de longue haleine. Un temps de répit dans les deux camps, la peinture blanche et l'auréole graisseuse, éloignera la crispation de cette atteinte à l'immaculé, enfin, presque, plafond.
Les quelques tuiles soulevées lors des différents passages des uns et des autres sur le grand toit ont aussi confirmé leur remise en place correcte : pas de gouttière dans le grenier.
Enfin, là encore, presque ! 
Sous la terrasse, là où mon polyane d'ensilage devait constituer un lit de rivière étanche, une gouttelette têtue s'obstine à s'écraser au sol, la bougresse ! Certes, l'infiltration est bien atténuée; elle n'est pas totalement jugulée. Je dois être dans une période plus relâchée. Quand, il y a quelques jours à peine, je me serais jetée de nouveau ventre à terre sur les dalles bétonnées, j'ai préféré m'en tenir plus simplement à l'installation d'une augette pour recueillir l'eau gouttée. Mesurer et m'accorder l'idée d'un semblant de maîtrise sur le phénomène me le rend  davantage supportable. Même, j'y ai trouvé la possibilité de pourvoir mes chiens en eau fraîche, quand ils maraudent dans le coin.
Il suffit de peu, d'une tournure nouvelle ou d'un horizon mieux éclairé, pour considérer la même chose de façon tout à fait différente. Tant et tant de fois, j'en ai fait l'expérience… Elle m'étonne quand même toujours !

Je maintiens un semblant de continuité dans mon récit. Mes pauses écrites sont comme la fuite du temps : les choses disparates s'y jouxtent et s'y superposent, comme les moments épars d'une vie ordinaire. L'impression d'une suite logique, d'une cohérence, d'uns sens, n'est qu'illusoire et pourtant bien tenace. 
Je fais comme tout le monde, je m'y accroche, histoire de conforter cette idée absurde d'une signification, d'une trame, là où, rationnellement, on n'en voit pas.
Mes recherches de congruence se heurtent forcément à cet éparpillement. Là encore, je m'arrange au mieux des alentours, faisant des liens fumeux là où les péripéties hasardeuses n'expliquent rien.

De cette boîte à la foire fouille de nos mémoires, est ressortie, avec ces histoires d'eau, ce jour froid de janvier, je crois bien. Avec mon père, nous avions tout l'après-midi tâché de comprendre un phénomène étrange, et bien gênant :
dans la matinée, j'avais constaté dans le fond de la cuvette des toilettes, un amas de gravier fin. Evidemment, je m'en étais étonnée, inquiétée, même, un peu. Du gravier, là ! Je me pense normalement constituée, et les considérations digestives vont chez moi comme chez tout un chacun. Quand tout va bien, on ne s'y attarde pas, détournant l'attention de ces réalités au prosaïque peu séduisant.
En bonne éleveuse, je sais combien le transit intestinal est indication précieuse de santé. Je ne m'attarderai pas plus avant. Là, pas besoin d'évocation pour retrouver la sensation, elle se rappelle d'elle-même à nous.
Ce gravier m'interpellait : quoi, serais-je devenue, comme le disait parfois notre rousse flammèche de la jardinerie, Elodie, une antenne du concasseur de la carrière de Biriatou ? Elle se référait à ma capacité à ingurgiter à peu près n'importe quoi. A la jardinerie, nous partagions la tablée, et ce genre de considérations.
Tout de même, n'importe quoi, soit, mais jamais comme la poule je ne me suis gavée de petits cailloux gris, non, non, non, jamais au grand jamais !
Très vite, j'en tirais la conclusion savante que le dépôt minéral ne venait pas de l'usagère, mais de l'installation. A savoir, du tuyau d'évacuation, remontant la descente, bondissant tel le saumon norvégien par dessus la courbure du syphon de céramique, pour se déposer là, au fond de l'eau claire.
Ce dépôt était intrigant en lui-même. Il était plus encore alarmant, signalant une anomalie de fonctionnement; tout aussi prosaïques et peu séduisantes que nos évacuations corporelles diverses, nos évacuations sanitaires domestiques modernes sont elles aussi essentielles à notre confort. Quand tout va bien, nous nous en détournerions vite, enterrant profond les tuyauteries et autres conducteurs. Quand le système s'enraye, en l'occurrence, s'engorge, là, il faut bien s'y pencher, et passer outre nos petits dégoûts de semi-urbains sophistiqués. 
J'étais bien intriguée par la nature de ce minéral remonté d'une fosse sceptique à usage humain, mais bon, mon premier souci était de le renvoyer vers là d'où il venait : la fosse !
Allez allez, me suis-je dit sans barguigner, ne faisons pas de manières, allons voir, mignonne, comment va tout cela.

Mon petit nid en bout de ferme a ceci de bien pratique que toute sa tuyauterie sanitaire est apparente, au niveau de l'étable du fond. Les interventions peuvent se faire aisément, comme à ciel ouvert, jusqu'au point où tout ce circuit plonge en terre, évidemment. Nous sommes gagnés par la pudibonderie généralisée, refoulant loin les émanations dérangeantes. Pas de tout à l'égout, ici, un bon vieux drainage artisanal, déployé en delta à la sortie d'une ou autre cuve de rétention. Ces cuves sont à peu près localisées, et serties par des couvercles recouverts de suffisamment de terre pour qu'il faille passer un bon moment en sondages, avant de s'attaquer à les désincruster.
Côté étable, les deux tuyaux d'évacuations eaux usées et toilettes descendent parallèlement. Pour les distinguer, ne pouvant courir assez vite pour entendre la chute d'eau en tirant la chasse à l'étage, ne pouvant pas davantage me fier à l'oreille alors aussi défaillante que l'est la mienne aujourd'hui de mon père, je tapotais les deux conduits plastiques, pour évaluer par le son leur vacuité respective. Le son mat et sourd de celui de gauche ne laissait aucun doute. C'était là. L'idée de laisser un robinet ouvert le temps de la vérification ne m'était même pas venue à l'esprit. Sans doute le concept bien ancré chez moi de la lutte contre le gaspillage neutralisait-il déjà en ce temps là certaines synapses neuronales. Et oui, déjà...
Je tapotai un peu plus énergiquement, en me disant qu'un petit bouchon ainsi sollicité pouvait tressauter, et finir par se dégager. Le son plein était en pleine ligne droite, cependant, et l'opération paraissait avoir peu de chance de réussite. En effet, il ne se passa rien. 
Il fallait ouvrir, siphonner, purger tout ça.

Nous laissâmes l'opération débouchage pour l'après-midi. Et moi, je vais laisser la fin de mon histoire pour ce soir. Là, je vais aller regarder le couchant souffler d'or les joues rondes des nuages sombres.

Même jour, 19h50.

Je reprends.

Mon frère en venant déjeuner à sa pause aiderait bien pour soulever le lourd couvercle de fonte, localisé au son, là encore, à petits coups de barres à mines. Nous devions ressembler à des guerriers indiens, martelant la terre de nos lances en fer, têtes baissées. Ne manquaient que les psalmodies.
Maugréant contre la énième avarie dans la ferme de nature à spolier son temps de repos, mon frère souleva le couvercle, et, puisqu'il semblait nécessaire d'intervenir aussi en amont au niveau du coude lové sous la chappe en béton, il explosa un bon mètre-carré dudit béton, à grands coups de masse.
Nous pouvions œuvrer : à un bout la fosse était ouverte, le coude dégagé. A l'autre, le tuyau repéré et son second coude presque accessible, au besoin. Il n'y avait plus qu'à…
Plus qu'à engager une longue tige métallique un peu souple, avec le renfort d'un tuyau d'arrosage ouvert plein gaz. Un genre de furet maison.
Sans être bégueule, je n'ai pas non plus d'attirance particulière pour l'exercice de la scatologie. Si je dois m'y mettre, je le fais, mais sinon, je m'en passe très bien.
Là, il n'y avait pas à se poser de question. Narines pincées, tête penchée dans la fosse ouverte, j'introduisis la tige métallique, tournant au fur et à mesure de l'avancée, pour lui faire épouser les courbes. Mon père m'avançait le tuyau raidi d'eau. Je le poussai le long de la tige. Tout ça glougloutait et gargouillait. Je me méfiai d'un retour de manivelle, en l'occurrence, d'une giclée de merde, puisqu'il faut appeler un chat un chat.
Le temps aidait. C'était une journée de janvier grise et froide. L'emplacement plein vent assurait une aération pinçante et efficace pour atténuer les miasmes nauséabonds. J'avais revêtu une veste de saison, héritée de mon oncle pêcheur de thon en haute mer. Un vêtement de plusieurs kilos, raide comme du carton, doublé d'une fourrure épaisse. Je la portais beaucoup, cet hiver-là, cette veste. Elle a fini comme literie pour les chiens, puis, suaire de mon pauvre vieux Méloniou dont l'abcès pourri avait suinté dessus en effluves pestilentielles. Ceci est une autre histoire, encore…

Agenouillée sur la glaise retournée épaisse et mouillée, empêtrée et alourdie par la veste et les bottes hautes de caoutchouc, j'œuvrais avec acharnement, encouragée par mon père.
La tige métallique avançait sans obstacles, et, à sa longueur, on devait être rendu au point où le bouchon colmatait le conduit. Le tuyau d'arrosage confirmait la fluidité de ce passage. Pourtant, je n'avais rien vu passer, pour dire la chose sobrement.
Tiens…
Je retournais dans l'appartement, m'extirpai de mes bottes lourdes et collantes, allais tirer la chasse d'eau. La cuvette se remplit, un mouvement agita les graviers dans le fond, et le niveau baissa tout doucement, trop doucement pour une évacuation libérée.
Par la fenêtre, je hélai mon père, pour lui demander s'il y avait eu du nouveau dans l'arrivée à la fosse. Rien…
C'était donc bien bouché. La tige métallique passait, le tuyau aussi, l'eau refoulait propre. Ca alors !
Nous étions perplexes, impuissants et perplexes. Nous luttions dans la boue et le froid, depuis une bonne paire d'heures. Poussant puis retirant en arrière la tige, le tuyau, les deux ensemble. Tâtant à l'autre bout la descende toujours pleine.
Nous étions complètement désemparés, nous prenant l'un l'autre à témoins de cette configuration incompréhensible.

Nous en étions là, quand un toc-toc-toc saccadé nous tira de nos réflexions stériles.
La fenêtre de la cuisine donne juste en face de ce champ opératoire. Ma mère, déjà bien malade, installée dans son fauteuil près du poêle, nous voyait. Elle avait pris le tisonnier posé près d 'elle, et en frappait doucement mais avec insistance le carreau. Pensant qu'elle devait avoir besoin de quelque chose en urgence, je fis rapidement le tour à l'angle de la ferme, et, m'extirpant de nouveau de mes hautes bottes boueuses, j'entrai dans la cuisine. La différence de température me sauta au visage.

   - Zer duzu ?
   - Qu'as tu ?

Je la voyais rose de bien-être, pas du tout alarmante.
Elle me désigna un quartier de mandarine tombé à ses pieds. Un peu trop loin pour qu'elle puisse le ramasser, puisqu'elle ne se tenait déjà plus debout. Du bout de son tisonnier, à peine trop court, elle me le désignait. Elle voulait que je le lui ramasse, là, toutes affaires cessantes. Elle était parfaitement bien placée pour nous voir à l'ouvrage. J'imagine que notre peine ne lui avait pas échappé. Mais non, elle, ce qu'elle voulait, c'était ce petit quartier de mandarine roulé un peu trop loin.

La chaleur du poêle m'avait fouetté le sang. Je devais être fatiguée de toutes nos tentatives pénibles et sans résultat. Je sentis la moutarde me monter au nez : saisissant l'innocent quartier de mandarine, j'ouvris grand la fenêtre et le jetai le plus loin que je pus. Refermant violemment le battant au risque de casser la vitre bien plus sûrement que les petits coups de tisonnier auraient pu le faire, je priai ma mère de ne pas nous "emmerder" davantage que nous ne l'étions déjà, et c'était bien le cas de le dire !
La pauvre femme ne pipa mot. Une rareté en soi. Recroquevillée dans son fauteuil, elle se mua instantanément en la vivante gravure de la Pietà offensée. Saisissant les peaux de la mandarine posées sur le poêle, je ressortis de la cuisine, lançai les peaux dans la bennette à fumier stationnée dans l'étable, remis mes bottes hautes, et m'en retournai, cramoisie de chaleur et de fureur.
Un de ces moments où la relation mère fille se crispe d'une hystérie dévastatrice…

Revenant à notre opération, il nous fallut une bonne heure encore pour comprendre où était la clef du mystère. Parce-qu'évidemment, il y en avait une, comme souvent, même à Agorreta !

J'avais réintroduit pour la trentième fois le tuyau d'arrosage souple dans le tuyau en pvc rigide. Envoyé toute la longueur disponible. Mesuré au pas que l'embout devait avoir dépassé le niveau du bouchon repéré au son. Et là, les sens aiguisés de mon accès de fureur contre ma mère innocente, j'entendis. J'entendis le gargouillis de l'eau, glougloutant dans le tuyau. Oui, dans le tuyau...mais dans l'autre tuyau. Pas celui de la descente des toilettes, non, dans celui des eaux usées, juste à côté !!
Ah ça ! Nous pouvions espérer longtemps décoincer un bouchon en fourrageant dans l'autre…
Partant de là, après encore un bon moment de puissantes et laborieuses réflexions, la lumière se fit, enfin : le plombier en charge des travaux de mon petit nid avait inversé les connections restées en attente. Les fosses avaient été branchées, les conduits enterrés, et les embouts ressortis à l'autre extrémité pour les branchements. Lui, ma foi, par une petite fantaisie ou une distraction coupable, avait fait un petit entrechat dans les coudes, recouvrant tout ça de béton. Si bien que les eaux usées allaient dans la fosse sceptique, et l'évacuation des toilettes, elle, se jetait allègrement dans le bac à graisse, censé collecter les vidanges des éviers, lavabos et autres baignoires. D'où cet agglomérat intrigant, cette calcification minérale, courante à la surface des bacs à graisse, mais complètement extravagante en provenance d'une fosse septique.

Nous reprîmes tout ça calmement, quelques jours plus tard.
Ma mère bouda quelques jours de plus encore.
Le quartier de mandarine finît de pourrir dans le pré.

Tout rentra dans l'ordre. Jusqu'à la prochaine...







lundi 19 novembre 2018

19 novembre



Lundi 19 Novembre 2018 17h45


Je passe fermer les volets sur la nuit proche.
Le crépuscule est fondu en gris rose discret, ce soir. Pas de flamboiements poignants  à vous serrer le cœur. Une teinte grise brumée sur l'horizon, un gris vide dans le ciel immobile, et une bande rosée qui s'éteint entre les deux.
La brume a été taquine toute la journée. Tombée comme un drap ce matin, je voyais à peine la silhouette de mes arbres dans le pré depuis la cuisine. A midi, elle boursouflait ses joues gonflées dans la baie, coupant le paysage de son banc mouvant. Là, elle se dépose dans les creux et les combes, perle l'herbe rase et fait luire les tuiles
Ma tâche dans le coin de la hotte ici a meilleure allure. Je n'ai évidemment pas eu la patience d'attendre pour repeindre. Un apprêt dont j'espérais des miracles, a quand même bien aidé à atténuer la noire grimace coulée dans la courbure du plafond. Il reste une trace, une auréole longue et fourbe. Bah ! presque rien ! Je verrai mieux ainsi à la prochaine pluie si il y a infiltration ou pas. Avant, c'était aléatoire à évaluer, la teinte plus ou moins sombre, l'empreinte élargie ou non. Là, partant de ce presque parfait, ce sera mieux vu…

Puisque j'étais partie pour jouer du pinceau, j'ai rafraichi ici et là, aussi. Ca m'attrape assez régulièrement, et me donne toujours bonne mine au tempérament. Un résultat approximatif ne ternit nullement ma joie. Ca tombe bien : approximatif, le résultat l'est tout aussi régulièrement…

Parallèlement, toujours dans ma période lutte contre l'eau insidieuse et mauvaise, j'ai perdu ce matin quelques terminaisons nerveuses à gratter des couches superposées de silicone, le long de la baignoire. Je le disais il y a peu, ces mastics et autres étancheurs synthétiques ne me plaisent pas trop. Leur texture molle, cette onctuosité visqueuse, ces affaissements sans ossature, je n'aime pas. Je préfère et de loin le poids et la brutalité solide d'un bon vieux ciment, voire, mieux, quand l'usage s'y prête, d'un béton grumeleux. La pierre, la céramique, la faïence épaisse, voilà du matériau selon mon goût ! La silice dure, le cailloux lourd, le minéral indestructible à notre petite échelle humaine, voilà qui me parle et me séduit…

En attendant, je fais avec ce qui m'est proposé. Pour les joints de salle-de-bain, à part reprendre l'enduit entre les carreaux faïencés, reste ce bon vieux silicone. Les enduits, grossiers, ça va. Là, l'ouvrage demande une maîtrise que je n'ai pas. Résultat, j'attrape le pistolet au long bec, j'appuie sur la gâchette, et je mastique. La rapidité de la mise en œuvre plaide en faveur du procédé. Le résultat immédiat n'est pas négligeable non plus : sous l'arrondi du doigt mouillé, une bande immaculée incurvée et lisse, impeccable, file droit. 
Je m'y suis bien plu, à un moment donné. J'ai siliconé à tout va. Superposant les couches. De là vient le hic : entre les strates de ce feuilleté caoutchouteux, une vilaine moisissure grise a fait son nid. Le joint joli du départ s'est boursoufflé en un choux-fleur blet. Quel dommage, quelle vilenie…
J'ai repris tout ça, grattant précautionneusement tout en maudissant mes raccourcis passés. Tout vous rattrape, un jour : la fuite en avant n'est qu'atermoiement, on le sait bien… Ca n'empêche pas de courir avec conviction !

Le chapitre aqueux reste sur le gril, avec l'attente du résultat de mon opération étanchéité terrasse.
Depuis vendredi matin, pas de pluie. Impossible de vérifier la bonne tenue de mon procédé. j'ai la foi, j'y crois, mais je serai mieux convaincue, quand j'aurai vu. 
Là aussi, le masticage résineux me tendait ses bras de polyester. D'abord, même en y allant à la louche comme j'aime à le faire, il aurait fallu nettoyer un peu, au moins, dépoussiérer le plus gros, revenir à la couche-mère. Plus de 20 ans après, elle est loin, la couche-mère. Je l'ai dit, de l'autre côté de la terrasse, la fuite originelle s'est colmatée d'elle-même. Comme quoi, la poussière, la boue, même, disons-le, et quelques mousses rasantes et compactes peuvent être considérées comme des alliés. Aller râcler ce microcosme minutieusement élaboré sur tant de temps me paraissait contraire à mes convictions profondes et respectueuses des règles environnementales naturelles. 
Soulevant les dalles en béton, j'ai noté combien les plots de soutien en plastique s'étaient approprié le revêtement bitumeux. Ils y étaient intimement attachés, scellés par un agglomérat indéfinissable. La pensée sacrilège de toucher à une telle osmose ne m'a effleuré l'esprit que le temps d'un frisson. Religieusement, j'ai à peine retiré un ou autre débris satellites, électrons libres dans ce milieu inédit.
Considérant la bande damassée de bordure, cette matière jadis brillante aux figures géométriques estompées, je me suis dit qu'il ne fallait surtout pas aller y gratter. Je n'en avais d'ailleurs aucune envie : la matinée s'avançait, le déjeuner ne se préparerait pas tout seul.
J'avais mon petit plan.
Dans un premier temps, je m'étais vaguement mis à la recherche d'un solin en zinc. Il me semblait en avoir vu un alentour. En le positionnant sous le becquet du mur, bien à plat sur le revêtement goudronneux, il guiderait l'eau collectée, hors de cette zone perméable. 
Il devait être suffisamment long pour couvrir les deux joints défaillants, en partant de l'angle du mur. J'étais persuadée d'avoir vu ça pas loin, j'en avais l'image dans l'œil. 
Me redressant, je fis un tour d'horizon large, idéalement élevée sur la hauteur de la terrasse. 
Sur l'arrière du hangar, juste en face, nous entreposons quelques matériaux de cet acabit. Parpaings à peine écornés, tuiles fendues et autres linteaux éviscérés aux ferrailles rouillées tordues en suppliques, s'amoncellent gentiment, entremêlés aux ronces et autres herbes follettes.
De zinc, de près ou de loin, rien !
Aah… l'affaire se présentait plus compliquée que prévue. Pourtant, il me semblait bien l'avoir vu, ce solin, et tout dernièrement, même…

M'appuyant sur la murette pour me reposer les lombaires, je tombai dessus !
Là, à mes pieds, juste sous moi, le long solin idéal, bonne longueur, largeur correcte.  Oui, c'était bien ça, je l'avais vu il y a peu : lors de mes allers-retours sur le toit pour aller colmater l'ouverture de la cheminée. Mais bon, il était un peu en place, tout de même. Là où je l'avais vu, c'est bien là où il fallait qu'il soit : entre la toiture de la ferme, au dessus de l'ancienne porcherie, et le mur de soutien de la terrasse. Pas abandonné dans un coin, n'attendant que moi pour le glisser sur le revêtement poreux. Ennuyeux.
Bon, puisque le sort jouait contre moi, il me fallait un plan B.
Toujours aiguillonnée par l'avancée de la matinée, je fis un rapide relevé des possibilités opportunes. Dubitative, moi pourtant si souvent persuadée du bien fondé de mes idées, je me décidai en second choix pour l'application d'un bon vieux film en polyane, histoire de bâcher ma terrasse, comme on bâche une toiture. Puisque l'effet recherché est le même, ça devrait pouvoir faire, me suis-je dit. 
Et me dis-je encore, jusqu'à preuve du contraire, que j'espère bien ne pas avoir à déplorer.

Il reste dans le grenier une fin de rouleau de ce film plastique utilisé pour recouvrir le tas d'ensilage fourrager en une fermentation anaérobie. Etanche, donc, puisque ni l'eau, ni l'air, ni la lumière ne passent au travers. Des morceaux de ce film remontent encore au jour quand nous labourons près de cet ancien emplacement de l'ensilage. Ca date, puisque de l'ensilage, nous n'en faisons plus depuis bien longtemps. Je n'aime pas pour mes vaches cet aliment fermenté, fumant dans son tas, à l'odeur acide et agressive. Ceci en passant. Et pour dire combien ce plastique est de longue tenue, puisqu'il persiste longtemps, même enterré.
La matière première était à portée. Il fallait juste l'extirper. Deux trois contorsions et quelques gestes audacieux de levage en tension plus tard, je l'avais. Je découpai une bande plus ou moins ajustée à l'espace entre le bord de la murette et les premiers plots de soutènement. Un petit revers plaqué à la verticale par les dalles, une plongée en coulée sur la bordure au brillant passé, et juste une demie-lèvre coincée contre la deuxième rangée de plots, restés en place. Nous étions à près de midi. Je remis en place les dalles. Dans la précipitation, j'en inversai deux. Elles rebiquent un peu du museau. J'aurais pu rectifier leur agencement, depuis. Je les ai laissées en l'état, me disant que si, par cas, ce qu'à Dieu ne plaise !, je devais être amenée à intervenir encore à cet endroit, la petite saillie de la dalle mal posée m'aiderait judicieusement à la soulever.
Maintenant, j'attends la pluie. Je surveillerai par dessous l'ourdie, comme j'ai surveillé ici le plafond.
Confiante en moi, pas tout à fait sûre, quand même….

Je n'ai pas bouclé ce chapitre aqueux. Agorreta et l'eau, c'est une histoire sans fin !

Elle reste dans mon souvenir, avec le relent revenu de cette autre opération débouchage sanitaire compliqué d'une inversion de tuyaux d'évacuation. 
Le quartier de mandarine tombé par terre de ma mère.
Elle reste dans mon quotidien avec le rappel de Suez et de son charmant Olivier figé dans ses incompréhensions.
Elle reste dans mon imaginaire, avec ces rêves où je nage comme une sardine bretonne. Quand je coule plus vite qu'une hache abandonnée aux flots.
Elle reste dans mes peurs d'en manquer, dans mes crispations au moindre bruissement de l'eau qui coule, au premier clapotement de l'eau qui goutte.
Je ne sais pas d'où ça me vient : c'est comme ça.

Mes histoires d'eaux, je les reprendrai. Elles me poursuivront et me hanteront sans doute longtemps encore. De les raconter me les feront peut-être apprivoiser, qui sait...

samedi 17 novembre 2018

17 novembre



Samedi 17 Novembre 2018 17h54

Inédit pour moi, ce samedi de repos à la ferme.
Je le dois à ces gilets jaunes désordonnés en ordre de marches dispersées.
Toujours aussi mauvaise citoyenne, je m'intéresse peu à nos actualités sociales. Je me contente de la participation minimale au système, et ne m'en plains pas. Je n'ai pas de solution miracle à proposer, les récriminations courantes me restent lointaines. Je sens un espace de liberté suffisant à mon bien-être, à mon bien vivre, et mes revendications ne vont pas au delà. Egoïste et courte vue, je suis, égoïste et courte-vue, je reste…

Je retiens juste une journée magnifique encore. Des petits travaux agréables et gratifiants, une satisfaction facile et immédiate. Du repos, du bon air, aussi, une grande promenade dans les roux gorgés de lumière, avec Olivier et les chiens.
L'ambiance dolente et ralentie d'un samedi soir où on s'est mis à jour, avec la perspective d'un dimanche encore chômé derrière. L'impression d'un temps plus léger et plus lent.
C'est agréable, aussi.

Mes phrases sont de plus en plus incomplètes. La construction sujet, verbe complément s'affranchit facilement du verbe. Curieux…
Une liberté, là encore, où je m'ébats sans scrupules.
Il est  loin le temps où je me voyais une carrière dans la littérature. Loin le temps où je considérais l'exercice à l'aune des académiques professionnels.
Maintenant, je m'en fiche ! J'écris comme je pense : décousu, dispersé, par vagues chaotiques et brutales parfois, plus lisses et clapotantes, à d'autres moments.
J'écris comme je le sens. J'écris librement.

J'écris avec plaisir pour moi, pour ceux qui goûtent mes mots.
Je laisserai ces petits galets ronds et lisses derrière moi. Toujours pour ceux qui en aimeront la douceur et le restant de chaleur niché là.

En attendant, j'écris mes mots et je les nourris de ce que je vis. 
Egoïstement et sans large vue, toujours.
En essayant de ne pas nuire, au moins.

C'est je crois le précepte du serment d'Hippocrate : tâcher de soigner, sans nuire.
Modestement, mon serment à moi, ce sera tâcher de me divertir, d'en divertir si possible d'autres, et, de ne pas nuire davantage.

Ca me paraît réalisable. Louable, même...

mercredi 14 novembre 2018

14 Novembre


Mercredi 14 novembre 2018 16h35



Je reviens d'une belle promenade dans les champs et les sous-bois.
Les fougères rousses  sous les dernières feuilles ors, le revers gris  argent des saules mouvants, le ciel bleu pâle aux nuages plats immobiles, les flancs de mes paysages aux vallons ronds tendus vers le soleil bas, toutes les beautés d'une après-midi de Novembre m'ont emplie de cette joie authentique et saine.
Je dis souvent les mêmes choses : elles restent toujours vraies, et je ne saurais les dire mieux.

Affolés par les tirs de chasseurs, les chiens maraudent sans trop s'éloigner, queues et oreilles basses. Quand  un soudain coup de fusil fait voler en éclats le silence tranquille, ils me reviennent vite vite, collés à mes jambes, et se rassurent mal, jusqu'à la prochaine déflagration. La campagne automnale est belle. Elle ne m'est pas exclusive, et je la partage par force, à d'autres qui la goûtent autrement.
Mon Txief a du prendre trop peur. Sans que je m'en aperçoive, il a filé, trop terrorisé. Je l'ai cherché. Mon petit chien si fidèle, couleur châtaigne claire, devenait difficile à repérer dans les fougères rousses. J'ai rebroussé chemin, le hélant sans trop y croire. je n'étais pas particulièrement inquiète : mes chiens connaissent notre parcours de promenade. Revenant vers la ferme, je l'ai vu, demi assis en appuis tendus sur ses pattes arrières, en bout de chemin, oreilles aux aguets et museau pointu au vent. Il m'a fait une fête d'enfer !

J'ai aujourd'hui par si beau temps œuvré essentiellement en extérieurs. Un peu d'entretien des espaces verts alentours, peu demandeurs de soins en cette saison.
Je me suis penchée ensuite sur quelques infiltrations d'eau, particulièrement en dessous de la terrasse, au grenier. Ces terrasses, c'est bien connu, c'est souvent un nid à problèmes. L'étanchéité en est soumise à rude épreuve, avec cette surface plane largement ouverte à la pluie battante.
Je suis beaucoup sur les infiltrations d'eau, ces temps-ci. L'époque veut ça. Mes préoccupations en fixettes obsessionnelles n'y sont pas étrangères, non plus. Quand une mouchette nouvelle volette dans le périmètre de mon horizon familier, je suis incapable de résister à son vrombissement agaçant. J'essaie bien de ne pas en faire un point central de mes réflexions, de m'en distraire et de vaquer à mes ordinaires sans y penser davantage. Peine perdue ! 
La mouchette vient et revient dans mes pensées, vrombit et s'agite tant et si bien que je suis obligée de la mettre là où je ne voulais pas qu'elle soit : au centre. 
Elle aspire à elle toutes mes pensées, et m'attire vers un point où je tourne comme un poisson dans son bocal. L'horizon s'étrécit à ce seul point revenu en boucles de plus en plus serrées : le cervelet tourne en rond comme les patineuses sur glace dans une de leurs figures si connues. Un fonctionnement anormal et très perturbant. Reconnu maintenant, et contenu, tant bien que mal !

La première des tactiques efficaces dans cette configuration, puisque la distraction ne marche pas, c'est l'action. Une action raisonnée et efficiente. Suivant mon état d'esprit du moment, je me lance en grande témérité, ou panique sans réelle justification. En bonne élève de ma discipline, je cherche un terme moyen, acceptable pour la majorité de mon environnement.
Evitant les excès et leur contraire, je m'applique à de petites mises en œuvre, d'après moi ingénieuses, de l'avis général, au mieux, surprenantes, et, plus souvent, complètement loufoques.
En attendant, certaines de mes interventions font encore bon office, et je me targue de mes réussites, si aléatoires puissent-elles être, quand elles perdurent un tant soit peu.
Pour revenir à mes infiltrations de terrasse, nous avions vaguement dans l'idée un masticage de deux ou trois joints dans le revêtement goudronné. Ils semblaient incriminés dans la défaillance : ces dérivés pétroliers ont leurs limites, aussi.
Dès le départ, j'avais relevé deux points de fuites dans ma terrasse. L'un à droite, l'autre à gauche. A la moindre averse un peu soutenue, l'ourdie s'auréolait de sombre, et, assez vite après, une petite gouttelette se laissait tomber, tac, sur le ciment, avec ce petit bruit mat tellement crispant. A l'auréole au dessus, faisait écho la tâche humide au sol. C'était désagréable, mais bon, dans le grenier bétonné, l'incidence était minime. Ces infiltrations et moi, nous avons cohabité très courtoisement depuis près de vingt ans.
D'ailleurs, la fuite de droite s'est asséchée toute seule : le temps, la poussière, une mousse épaisse et une ou autre algue caoutchouteuse ont travaillé pour moi.
A gauche, non, le temps, la poussière, la mousse épaisse et l'une ou autre algue n'ont pas suffi.
Les quelques dernières pluies de cet automne sinon aride ont confirmé le verdict : infiltration d'eau à gauche, toute !
Depuis peu, je cristallise sur les entrées d'eau. D'un coup d'un seul, le petit désagrément à peine relevé sur les deux dernières décennies est devenu crispation aigue en pic de crise. La seule justification en étant une lointaine parentèle à un phénomène tout juste antérieur : l'affaire de la cheminée !
Ou alors, faut-il rechercher l'explication de cette phobie aqueuse plus loin, au liquide amniotique dans le ventre maternel ?
Ce fameux liquide originel, où la plupart des pré-hominidés baignent et s'épanouissent, nous dit-on, dansla plus grande sérénité ? je me demande bien d'où l'on tient telle science...
J'ai été, moi, même pas née et flottant bienheureuse et insouciante, brutalement secouée lors d'un accident de la route tout banal. ma mère au ventre proéminent de ma petite personne en devenir butta durement contre le volant de la voiture. Ma construction vertébrale à l'étage cervical (et cérébral ?) en serait marquée. Une déformation, un chaos tassé est bien visible à l'image radiographique. Il se signale tout à fait bien sans images, d'ailleurs, par une raideur vite douloureuse.
Allez, faisons fi de toutes ces interprétations psycholo-scientifiques, et revenons-en aux faits :

Dernièrement, je le racontais, la cheminée nous a causé du tracas. Mes histoires semblent complètement échevelées. Pourtant, non, pas tout à fait : un semblant de cohérence lie tout ça, même s'il faut aller chercher loin le lien.
Partant du poêle et de son tuyau d'évacuation, nous en étions à ce conduit de cheminée, tortueux et travaillé dans la pierre comme une galerie profonde dans la roche montagneuse.
Le tuyau de poêle n'allait pas…
Il s'arrêtait à mi-parcours. 
Je ne voyais pas trop de solutions. Réduire le conduit de deux dimensions paraissait difficile.
Nous sommes une grande famille, et pléthore de cousins spécialisés dans un ou autre domaine viennent nous donner la main, à l'occasion. C'est bien utile, dans une vieille bâtisse où l'artisan qualifié s'enfuit à la vue d'installations pareilles ! Il faudrait tout reprendre, disent-ils communément. Sûrement, mais bon, pour le moment, nous faisons autrement, par petites touches.
Les membres de la famille comprennent et se glissent dans ce rôle de réparateurs de l'extrême.
Pour la cheminée, un cousin fort sympathique et allant s'y donna. Il coupla une tuyauterie rigide à l'inox intimidant avec une tubulure souple, annelée, rutilante aussi.
Eblouie par tant d'éclat, je me rassurai en pensant combien toute cette brillance se patinerait bien vite d'une crasse diffuse et enveloppante. Ainsi, le dispositif serait vite assimilé par l'environnement, et nous nous réapproprierions tout ça comme on se réhabitue à une pièce rénovée.  J'en fais l'expérience avec la chambre du fond. La nouveauté demande un temps d'adaptation, mais  le gain en confort réduit exponentiellement la durée de transition.
Le haut de cheminée de la ferme ressemble à la tour d'un paquebot : un monument haut et massif, rectangulaire, de plus d'un mètre de large, à vue de nez.
Pour chapeauter cette coquette petite construction, deux ou trois boisseaux ajourés assuraient la protection. Un peu d'eau descendait bien le long des parois ointes de suie, coulant en larmes noires et graisseuses jusqu'en bas, mais pas tant que ça, au final.
Le cousin pour intervenir avait déposé les boisseaux, et installé au regard de la nouvelle sortie du tuyau un petit ouvrage académique, léger et élégant. Pour compenser la largeur du trou béant, il scella une plaque étanche, étroitement ajustée à la sortie métallique. 
Ce conduit de cheminée évacue, en plus de la fumée de combustion du poêle, les émanations de cuisine. Une manière de hotte géante. On ne pouvait pas le boucher entièrement. Evaluant depuis le haut la construction et ses curiosités, étrécissement ici, oblique là, saillies de part et d'autres, le cousin apposa une tuile sur la partie est, laissant l'onde ouverte pour faire office d'aspirateur.
Tout paraissait avoir été fait au mieux.
En effet, au premier allumage du poêle, nous constatâmes avec satisfaction une très nette amélioration. Il faisait juste frais, ce jour là, même pas froid. Une brume humide poissait l'air. Par ces augures, avant, nous étions assurés de saturer la cuisine de fumée, en tentant de faire du feu. Là, une jolie flamme clairette dansa dans le foyer, le crépitement victorieux nous assura d'une suite très favorable. Pas de retour de fumée, pas d'étouffement de flamme : un joli feu ronronnant d'aise, et une douce chaleur sèche dans la maison. La première averse subséquente ne gicla pas d'une seule goutte dans la cuisine : que du bonheur !
Il me fallut quelques jours pour déchanter. La première averse fuit suivie d'une autre. En bas, toujours pas d'eau, bien !
Ici, par contre, à l'étage, dans la vieille cuisine colorée où j'écris, une très vilaine grimace sardonique souriait vilainement le long de la hotte de cheminée. C'était poignant, cette tâche allongée, grise et bien laide sur le fond blanc. J'ai repeint cette cuisine il y a peu, et le résultat me paraissait jusque là impeccable. Je contemplais ce désastre avec désolation. 
Je me rendis compte de cette petite catastrophe un soir, à la nuit tombante. Olivier était là, il monta sur le toit avec une lampe. Pas de tuile cassée. Tiens…
La tâche était longue, tout de même, et signait une infiltration sérieuse. Nous examinâmes l'intérieur de la hotte, palpâmes le plâtre pour déterminer le point le plus humide. C'était là, juste au coin, à l'angle est de la cheminée.
Je ne comprenais pas comment de l'eau pouvait entrer là, souiller le plafond, quand en bas tout était parfaitement sec. Quelque chose m'échappait, forcément.
Je phosphorais une bonne partie de la nuit. Ma mouchette s'était logée dans cette tâche grimaçante, et me narguait. J'essayai de comprendre, et ne comprenais pas. Allongée dans le noir près d'Olivier, j'imaginais cette eau sournoise lapée par le plâtre avide. Je voyais tous les plafonds boursouflés en cloques lourdes et effondrées. 
Les jours suivants étaient annoncés pluvieux. Ma tragédie fantasmée prenait corps. La ferme allait s'effondrer sous le poids de l'eau infiltrée
Le matin suivant, les tuiles à peine humides de rosée luisaient sous un ciel menaçant. De gros nuages plombés arrondissaient leur ventre lourd tout près de mon toit.
Je ne fis ni une ni deux : armée d'un escabeau, je montais pour constater la chose. 
Je vis bien l'onde de la tuile ouverte, et le trou en dessous un peu près, peut-être. La tuile était scellée sur l'arrière, et l'onde s'ouvrait en tunnel au nord et au sud. A l'est, l'ouverture était droite, suivant l'arête de la tuile. Il fallait colmater cette brèche. Elle expliquait bien par où rentrait l'eau. Toujours pas pour moi  comment elle s'arrêtait à l'étage, sans suivre le conduit jusqu'en bas.
J'ai peu de foi en tous les mastics, enduits polyuréthane et autres matériaux synthétiques du genre. Je préfère le bon vieux ciment bien lourd, bien gras, la tuile de terre cuite artisanale. Pour rendre un toit étanche, je crois en ces deux là. Pour ma cheminée, ça devrait faire aussi.
Poussée au train par l'avancée nuageuse menaçante, je fis deux trois allers-retours sur le toit. Par dessus l'onde de la première tuile soulevée en visière comme une main sur les yeux,  je scellai promptement une seconde tuile, à l'envers, onde sur onde. Le rabat en oblique s'ajustait sur l'arête de la cheminée maçonnée. Quelques truellées de ciment bien positionné firent le reste !
La pluie eu l'heur favorable de ne pas tomber jusqu'en fin de soirée. Quelques volées venteuses m'amenèrent à vérifier souvent depuis la cour la résistance de mon installation.
Les jours suivants, à chaque averse, je jetai un œil sur ma tâche, en évaluant la couleur et l'emprise. Une petite anxiété me taraudait. Je ne me rassurai qu'au bout de plusieurs jours, après plusieurs pluies, et maintes constatations concordantes. La pluie restait là où elle devait être : dehors.
Il me fallut beaucoup de réflexions puissantes, et de croquis appliqués pour comprendre enfin une chose somme toute assez simple : mon conduit de cheminée se divisait en deux, le côté ouest pour le bas, l'est pour le haut. L'oblique correspondait à ce décrochement, cette division en milieu de conduit.
La partie est avait été bouchée, puisque cet appartement n'avait plus d'âtre. Elle l'avait été depuis l'intérieur de la hotte béante, à la va comme je te pousse. Une plaque poreuse plus ou moins ajustée fermait l'ouverture, au beau milieu.
Le grand chapeau d'avant coiffait le tout. La nouvelle installation préservait bien le côté ouest, mais les gouttes suintant en face se déposaient gentiment sur la plaque bouchant le second conduit, l'imbibaient, et me riaient au nez.
Un de ces petits rafistolages de la ferme, découvert à des années de distance, avec un peu d'émotion pour ces bricoleurs dans ma veine : pas très adroits, mais pleins de bonnes intentions.

Je vais maintenant reprendre cette souillure, quand la suie grasse aura suffisamment séché pour accepter la peinture.
Ma réparation de terrasse a un sacré air de famille avec le travail des anciens habitants d'Agorreta. Ceux qui la mettront au jour se diront la même chose, entre étonnement et consternation…
Ce sera la prochaine occasion de me distraire avec la musiquette facile de mes phrases imparfaites.


vendredi 9 novembre 2018

9 novembre



vendredi 9 novembre 2018  10h47

La soupe mitonne en bas à grands jets de vapeurs odorantes.
Après une nuit de pluie, de vent, les auspices redeviennent calmes : un pâle soleil filtre des rayons timides en obliques timorées. Un soleil hivernal, lointain cousin de celui d'été, brutal et écrasant dans la journée. Au soir tombé seulement, ce tyran estival devient conciliant, assouvi enfin.

Me revient souvent en tête l'image de ce soir d'été,  justement, où j'avais été me promener plus tard qu'à mon ordinaire. Longeant le petit bois, je me coulai dans la nappe de soleil couchant venue laper le chemin entre les grands arbres. On aurait dit une longue bête s'allongeant avec volupté.
La lumière était belle, l'ambiance silencieuse, assouvie d'une journée chaude aux ardeurs nichées dans les pierres plates. En bout du chemin, à la trouée entre le pin sombre et les taillis en face, la Rhune, bleutée à la base, s'ensoleillait encore à sa cime, hissant ses roches rousses vers la lumière dorée.
C'était bien beau à voir, bien agréable à vivre.

Mes mots pauvres rendent mal cette sensation. Je ne pense pas être capable de la faire partager ainsi. Ils me la rendent quand-même, de l'avoir vécue. Ce pages sont ma manière d'album photos  : les jolis moments  y sont remisés  et les mots même plats prennent relief dans mon souvenir.
Pour me distraire d'un agacement ou me consoler d'une déception, je fais appel à ces images là. Une méthode facile et, ma foi, efficace !

Je parlai dernièrement de nos petits projets à la ferme. De ces petits travaux très efficaces aussi pour habiter agréablement ma vie. Ah ça…! ça n'est pas toujours que du plaisir ! S'y invitent aussi quelques déconvenues et contrariétés, justement. De ces déconvenues et contrariétés contre lesquelles il faut lutter pied à pied, quand on a mon tempérament vite inquiet. Mes jolies images ne sont pas de trop, dans ces moments là !

Pour exemple, l'un des derniers en date de nos aménagements ici consistait à rénover la cheminée.
Nous avons à la ferme un poêle à bois. Un bel engin, sobre et massif. Il trône dans la cuisine en bas. Il a remplacé il y a bien une vingtaine d'années un autre poêle, à bois toujours,  mais bien plus modeste. Cet appareil là devait dater, lui, d'une bonne décennie supplémentaire. La plaque de fonte sur le dessus de laquelle on faisait bouillir les marmites était zébrée de fissures en zigzag. La fumée bleutée s'y faufilait en volutes lentes et ondulées. La petite porte étroite où on enfournait les bûches pendait de guingois quand on l'ouvrait, à peine maintenue par une charnière borgne. Ca avait du être un progrès par rapport à l'imposant poêle à mazout dont je me souviens à peine. Si ce n'est pour son odeur, et la soudaine danse sinueuse, tremblée et légèrement colorée de l'air, quand on soulevait la trappe d'alimentation.
Nous avancions déjà dans la voie du progrès, à la ferme…

Cette petite chaudière d'avant le poêle actuel, bien méritante, sans doute, mais manifestement trop petite pour pouvoir chauffer un volume pareil, ouvert aux quatre vents, ma mère s'y accrochait comme une perdue. Elle s'y collait, cherchant un peu de chaleur tout contre la tôle émaillée.
Il fallut attendre qu'elle soit suffisamment affaiblie par la maladie, pour pouvoir passer outre son véto formel, et changer l'appareil.
Quand le remplaçant fut installé, ma mère bouda une bonne semaine, refusant de reprendre place dans son fauteuil installé à côté, sous prétexte que les dimensions de celui-ci le déplaçait d'un petit demi-mètre...
Effectivement, ce poêle est un véritable bahut, haut et long. Il avance son large museau dans la pièce. Il faut faire autour, éviter ses angles saillants.
Le jour où le plombier, imposant lui  aussi, nous l'amena, nous fûmes nous aussi impressionnés par ses dimensions. M'étonnant d'un pareil gabarit, le plombier me rétorqua avec aplomb : là, vous serez tranquilles, vous aurez chaud !
Bon…
Aidé de deux apprentis, se cognant la tête à la hotte en bois trop basse pour son double-mètre, le plombier nous fit la démonstration d'un allumage aisé, presque spontané. Les volets émaillés coulissaient fluidement. Un petit dispositif sur le dessus réglait une température constante, couplé à une chaînette accrochée à une trappe judicieusement ouverte sous le foyer.
Le foyer lui-même laissait perplexe : un mètre de profondeur ou presque, pratiquement autant de hauteur. Pour remplir un tel âtre, il fallait bien avancer une bonne brouettée de bois !
Passant outre les "marmonneries" maternelles, nous alimentâmes l'ogre.
Quelques jours de confort chaleureux suffirent à ma mère pour adopter définitivement cet invité imposant.
Ah ça, pour chauffer, il chauffait, l'animal ! Il ne fallait pas lui compter les stères de bois, mais, au moins, toutes les pièces habitables de la ferme le devenaient, enfin !
Quelques champignons rampant sous les plinthes et deux trois boiseries gorgées d'humidité séchèrent, laissant ici et là des fissures craquelées. Bah, il fallait bien un tribut à cette chaleur si confortable !
Un petit mécanisme, artisanalement installé, d'évacuation du trop plein d'eau chaude bouillonnante giclée directement dans la cour, faillit ébouillanter un ou autre malheureux, trouvé là au mauvais moment au mauvais endroit. Il me semble en avoir parlé, déjà.
Rien de grave ne survint, heureusement. Notre poêle continue son ouvrage. Ses réglages se sont un tantinet émoussés. Il reste très opérationnel, et nous n'en changerions pour rien au monde.

 Notre attachement au poêle du moment doit se transmettre de générations en générations, comme la courbe d'un nez, ou la raideur d'un épi capillaire.

Même jour 19h38

 Très belle après-midi aujourd'hui, grand soleil et air frais.
Quelques visites amicales et agréables, un vendredi bien plaisant.
Je reprends mon récit.

Si l'appareil en lui même continue de nous séduire, l'installation de la cheminée, elle, est restée plus controversée. Et pour cause !
La hotte originelle ouvre un large trou béant vers le ciel. Le conduit entaillé dans la pierre grossière sinue entre les cailloux inégaux. Quelques débris calcinés de suie dégringolent parfois, buttant au mieux sur le couvercle d'une marmite de cuisson, quand ce n'est pas carrément dans la préparation…
La tuyauterie exigée par notre grand poêle est d'un diamètre lui aussi conséquent. Passée une hauteur, il ne peut plus se faufiler dans le conduit trop étroit. En plus des arêtes caillouteuses saillantes, il y a une oblique, dont j'ai découvert tout dernièrement la justification.
Patience, patience, avec le temps, beaucoup de flous s'éclairent…

La conséquence de cette évacuation tronquée est bien désolante : par temps venté, ou pas assez froid, quand pourtant une jolie flambée réconforte la mi-saison trop fraîche, notre grand poêle renâcle au démarrage. La flamme dûment présentée sous le fagot de petit bois bien sec prend bien vie, lèche câlinement les lattes de cagettes blanches. Quelques crépitements de bon augure réveillent l'écorce détachée de la bûche au dessus. On rabat le volet, on ouvre au maximum le clapet arrière, pour optimiser le tirage. Et on espère, tendant l'oreille avec ferveur, pour percevoir les crépitements suivants, annonciateurs d'une flambée bien démarrée.
On résiste à commettre l'erreur de rouvrir le volet d'alimentation. Agenouillé au sol, on ose à peine écarter le petit guichet, dessous, au niveau de la grille, pour surveiller l'avancée de la flamme.
Malheureusement, quand les conditions ne sont pas optimales, la petite flamme s'étiole, ses petits coups de langue guillerets mollissent. Là où la lumière vive tressautait gaiement, la fumée noire transpire en deuil. C'est foutu, tout est à recommencer, en empilant cagettes et papiers en suffisance pour pallier le manque de tirage au démarrage.
Pour la suite,  la partie est loin d'être gagnée : à tout moment, la fumée refoule dans la pièce, se coulant sournoisement le long de la boiserie de la hotte. Une nappe flotte dans l'air, à mi-hauteur, ondoyant lentement.
Là, il faut ouvrir portes et fenêtres, sous peine de mourir asphyxiés.  Quel dommage de se retrouver dans un courant d'air froid, avec ce grand poêle silencieux juste à côté !
Chacun y va de ses manœuvres de sauvetage : l'un ouvre le volet inférieur, l'autre baisse résolument le clapet arrière. J'aime bien actionner le grand levier sur le côté, pour faire bouger les grilles, et, qui sait, amener le bois juste au dessus d'un restant de braise.
Toutes les possibilités sont explorées, chacun y va de sa théorie. Mais le géant n'en fait qu'à sa tête !
Chaque début de saison froide, c'est la même antienne. La même chorégraphie, les mêmes gestes, et les mêmes résultats.
Nous l'aimons quand-même, ce grand poêle, je l'ai dit.
Nous le défendons contre les détracteurs effarés en entrant dans la cuisine de se retrouver dans cette ambiance fumée et âcre.

Cette année, nous avons décidé d'améliorer la chose.
Là, il se fait tard, et mes longueurs ont empli mon temps dédié à l'écriture.
Je reprendrai tout ça la semaine prochaine, comme la prochaine étape d'une petite aventure.


mercredi 7 novembre 2018

7 novembre



Mercredi 7 novembre 2018 15h07


Les choses reviennent à la normale.
La période de crise autour des cahots paternels semble revenir à un temps plus serein. Nous avons tous repris le cours de nos journées ordinaires. 
L'épisode est terminé, jusqu'au prochain…

Je retrouve mes cercles familiers, toujours autour de la ferme, bien-sûr, mais moins centrés sur son vieil occupant.
Mes petits quotidiens procurent toujours des opportunités diverses et variées : dans ces vieilles bâtisses, une petite réparation ici en entraîne une là, et toujours, il y a une avarie à remédier ou une amélioration à faire.
Je vaque, parant de mon mieux au plus pressé. La ferme n'est pas une ruine, tout de même, et, si l'on est un tant soit peu rustique, on y vit même tout à fait bien. Rustique, je le suis. Attachée à ces vieilles pierres, je le sens.
Les quelques inconvénients inhérents à l'habitation d'une ferme dans son jus originel ne suffisent pas à me distraire de ce sentiment de bien-être à vivre dans un endroit où autant de temps a marqué les murs. 
Ce qui vient de loin paraît parti pour durer longtemps encore, et cette longévité rassure. Comme on se sent bien adossé au tronc même évidé d'un chêne plusieurs fois centenaire, comme on se sent fort de cette force, menacée,  mais nourrissant encore en défi une frondaison large, je me sens bien entre ces vieilles pierres, même branlantes.
En parlant de vieux chêne centenaire, il en est tombé un, en face de l'ancienne bergerie, sur mon parcours de promenade. Ces derniers temps, j'y étais moins assidue. J'avais bien vu l'immense liriodendron du petit bois déchiré en sa base, un lendemain de vent du sud. 
Ce vieux chêne là, évidé, justement, je me souviens avoir pensé en passant sous sa ramure généreuse qu'il s'effondrerait un jour, mais que ce jour serait peut-être bien lointain, bien au delà de ma courte  vie, et, peut-être bien plus loin encore. Et bien non, le jour est arrivé : la souche proprement sciée ouvre au ciel ses cercles serrés. Le bois se grise déjà.
On devrait vivre chaque jour comme le dernier, dit la chanson… Mais bon, il y a aussi des lendemains, parfois, et, une petite projection positive n'est pas complètement insensée, non plus !
C'est ma manière de sentir, juste ou pas.

Nous entrons dans ce mois de novembre, mon préféré. 
Les bosquets arrondissent les flamboiements pourpres et ors translucides. Les dernières feuilles des carolins s'agitent en frénésie tournoyante, secouées comme les plumes des danseuses brésiliennes.
C'est le moment des couleurs chaudes et profondes, des éclats fantasmagoriques, des aubes aux carmins saisissants et des couchants aux incendies poignants. 
Lundi soir, un arc en ciel arrondissait son prisme en pied de Mère-Rhune. Sur fond de plomb pommelé, le paysage prenait vie d'une enluminure fantastique. Je ne me souviens pas avoir vu jamais un arc-en ciel à cet endroit. Une jambe lovée contre le flanc du Jaïzkibel et l'autre plongée dans la mer, oui, souvent. 
L'effet était saisissant, émouvant, d'un merveilleux poignant de fragilité. Une lumière fugitive, la fugacité d'un instant en suspens, le cadeau d'une beauté à l'éphémère bouleversant.
Je sais bien mes mots emballés, je reconnais mes exaltations maintenant repérées. Je les savoure à leur juste valeur, comme des récompenses. Chacun de ces moments est précieux, et je veux à toutes forces le vivre ainsi.

Mes petits projets dans la ferme sont aussi des occasions de satisfactions plus prosaïques, certes, mais bénéfiques aussi au maintien d'un confort tout pratique du quotidien, d'abord, et de ma satisfaction personnelle, ensuite. Ce n'est pas peu de chose, à mon humble avis qui en vaut bien un autre !

Perturbée par les péripéties paternelles, notre ligne de réalisations a subi quelques entorses et atermoiements.
Bon an mal an, nous arrivons tout de même à boucler les affaires courantes, par ordre de priorité. 
Pour cet été, nous avions prévu le remplacement du râtelier de l'étable, la refondation impérative de la chambre du fond, en bas, et une petite mise en sécurité de la cheminée.
A intercaler dans les vides entre les tâches répétées d'une logistique routinière.
A superposer à quelques imprévus inévitables, de ces petites choses badines qui s'invitent à la fête, comme la mouche du coche.
Ces petits projets émaillent une vie comme les étoiles habitent le ciel : en petits éclats aux scintillements intermittents.
L'un prend le pas sur l'autre, au gré des circonstances et des opportunités.

J'ai toujours été très gratifiée de la réalisation concrète. Ma satisfaction se nourrit bien de ces travaux manuels, s'ils sont à ma portée. Je me lance facilement dans des domaines divers, si la mise en œuvre en est simple. Petite maçonnerie, peinture grossière, quelques tentatives plus risquées dans les domaines mieux techniques de la plomberie et de l'électricité, me donnent le sentiment d'une adresse toute relative, mais dont je suis assez fière, même si j'admets volontiers le bien-fondé des controverses suscitées à la vue des résultats pas toujours probants…

Allez, je sais maintenant demander de l'aide. Lacan, dans sa grande sagesse, l'a bien dit : toute demande est une demande d'amour. C'est pourquoi il est très embêtant de se trouver face à quelqu'un qui ne demande rien. Texto.
Et bien moi, je demande. J'essaie, d'abord, histoire d'éprouver mes capacités. Bien vite, mieux consciente de mes limites, j'appelle prompt renfort. Jusqu'ici, je l'ai trouvé.
Nos petits ouvrages de cette année en ont été la démonstration.
J'y reviendrai.
Là, je vais aller marcher en regardant le ciel, le reflet des ramures dénudées dans les flaques.
Avec un peu de chance, un rai de soleil couchant viendra cueillir les couleurs de l'automne et leur redonner vie.
Avec un peu de chance, je les regarderai, plantée dans mes paysages comme les arbres immobiles. Y puisant la ressource authentique et la joie profonde.