mercredi 28 février 2018

28 février


Mercredi 28 février 2018 11h14


Ce dernier jour de février enveloppe les paysages sous une bonne épaisseur de neige.





Ce feutrage léger, épais, blanc pur, m'évoque le grand pardon venu du ciel, le silence sur toutes les agitations et l'immaculé sur toutes les noirceurs.


Le progrès, la sagesse, c'est aussi de se rendre compte que la revanche ne console pas de la blessure.
J'ai eu bien longtemps cette tentation de penser le soulagement dans la souffrance de l'autre, en retour de celle ressentie par lui.
C'est bien humain je le crois de se réjouir de l'infortune de ses adversaires.
Pas très glorieux, certes, mais très répandu dans notre espèce...

Dans un premier temps, dans ce premier mouvement instinctif et non réfléchi, la peine de celui qui nous a peiné apporte une certaine satisfaction, pour ne pas dire une satisfaction certaine !
Ca ne donne rien de plus, mais ça console de ses propres malheurs. C'est déjà ça !
Pourtant, ce contentement coupable ne résiste pas longtemps.
Un vieux fond de morale  doit nous tarauder, je ne sais pas : on se réjouit d'abord sans état d'âme, puis, cette joie perfide perd de son éclat. Elle se teinte de déception, de cette culpabilité poisseuse.
On s'en veut d'avoir été veule, on en veut à l'autre de ne nous proposer que cette compensation aigre.
La rancune est exigeante, et son entretien fatiguant. Tout le monde n'a pas l'acharnement et la ténacité voulus pour en garder la braise ardente.
Moi la première, je suis capable d'une hargne bien sentie, acérée et mordante.
Un temps. Puis, je me fatigue, et ma hargne devient éloignement, ignorance active.
Il faut encore du temps pour que de cette ignorance forcée, de posture, je passe à une ignorance naturelle et sans effort.
Là, on n'est pas loin de la contrée du pardon, de cet oubli feutré comme la neige, où le seul silence ne rend plus échos des désirs mauvais.

J'en étais à l'estime de soi, la dernière fois, cette sagesse de ne pas craindre pour sa juste place, de la préserver sans croire devoir la défendre. Se parjurer pour plaire, pour rechercher cet amour nourricier dont seuls les obtus pensent pouvoir se passer, est, je le crois fermement, une tentative vouée à l'échec et à la destruction de soi. L'amour des autres devrait mener à l'amour de soi, et s'y fonder.
Se sentir blessé par les marques de cette absence d'amour est bien naturel, sans doute.
Penser qu'on en sera soigné en retournant la pareille est un leurre, à ce qu'il me semble.

J'ai eu longtemps cette tentation, j'ai entretenu ce mythe, cette mystification, même.
Bah ! nous entretenons bien avec grande conviction l'aveuglement d'écarter l'idée de notre finitude. Nous avons besoin de cette mystification là pour vivre sereins.
Alors, pourquoi se priver des autres ?
A mon humble avis, parce-que, ces autres, elles ne marchent pas, tout simplement, ou alors, pas longtemps.
Sauf pour ceux qui s'aveuglent efficacement, sûrement...

lundi 26 février 2018

26 février



lundi 26 février 2018 10h18

Va pour la rime !
Une petite offensive de froid grise les paysages.
Les ramures des arbres nus, les fougères détrempées, perdent leurs reliefs et se fondent dans un gris monochrome. La végétation recroquevillée sur sa force de vie préserve son énergie, comme un animal s'arrondit en boule pour mieux protéger son ventre vulnérable.
La boue durcit : les crêtes étaient ce matin un peu craquantes  d'un givre brillant, sous les roues de mon Karraro.
La nature marque le pas.
Seuls, les mimosas défient avec arrogance cette "figétude" de leur jaune citron pimpant.
Le beau temps revenu laissera perdurer les pompons floconneux, si les températures ne descendent pas davantage.

A la jardinerie, nous avons rentré les plantes les plus fragiles, chacun y allant de sa compétence sur la rusticité de telle ou telle espèce...
Philippe couve les métrosidérus, Benoît craint pour les grévilléas. Vincent, lui, se fie aux scores d'après moi exagérés de résistances affichés sur les chromos.
Les jasmins glauques ont déjà frisé, pourtant, quand il les annonce rustiques jusqu'à -6° Voyons donc !
Moi, toutes ces méditerranéennes et assimilées, je m'en méfie : rien de tel que nos bons vieux laurier-sauces locaux, nos viornes tout terrains , et nos spirées de sous-bois.
Le fait est : la clientèle les bouderait. L'exotisme est de mode. Il faut bien suivre la tendance, s'y adapter, et garder ses préférences comme de la vaisselle fine, à l'abri de ces engouements de surface.

Hier dimanche, chez Lafitte,je me suis régalée, de la compagnie de mon grand et doux Benito, d'abord, le béni des Dieux, et de notre arrangement théâtral, ensuite.
Faisant fi des augures froides annoncées, nous avons sorti les cactus ! Rien de tel que le décalé pour se sentir exister dans la masse morne. Bien loin des associations classiques et attendues, nous avons rapproché une statue romantique de Dona italienne au panier, des buis cônes et boules, de ces fameux cactus hérissés. Pour faire bonne mesure, nous avons incorporé dans cet appareil surprenant, nos Chorisias spéciosas hirsutes et menaçants de leurs épines de rosiers géants.
Une poterie en pointes diamants de Triceratops polissé a peaufiné l'ensemble, agrémenté de grosses pierres crayeuses savamment disposées.
Le résultat nous paraissait attrayant, même si deux trois avis nous ont été délivrés défavorables.
Nous respectons, admettons et tolérons aisément maintenant la controverse, sans nous en formaliser, ni renier nos élans authentiques, pour plaire. 
Le progrès, la sagesse, c'est savoir dire non sans devenir agressif, reconnaissant à chacun son espace, tout en gardant sa juste et légitime place.

Là, avec Benito, une simple affiche nous a paru suffisamment efficiente pour concilier toutes les opinions, et justifier notre audacieux assemblage.
Le slogan disait :
"Tous les jardins sont dans la nature, et toutes vos natures se racontent dans votre jardin..."
J'aime bien, ces maximes un peu glauques (comme mes jasmins froissés), où on frôle l'absurdité et la profondeur, dans une limite vacillante. Ca ressemble bien à mes circuits brûlés, compensés par des dérivations secondaires de renfort impromptu !

Dans un tout autre genre, plus poétique et moins obtus, la floraison des Cornus Florida m'a inspiré un "papillon léger posé sur une branche..." Comme c'est "jeuli", disait une cliente aristocratique !
D'après moi, toujours, évidemment, d'après moi, commentatrice emplie de sollicitude envers moi-même !
Bah !! Si moi, la toute première, je n'aime pas : qui aimera ??

Allez, j'arrête là pour cette fois. Je me sens de nouveau partie en vrillettes. C'est bien amusant, tout de même... avec modération !

 



vendredi 23 février 2018

21 au 23 février



mercredi 21 février 2018 9h50

On ne sait jamais : l'ampleur future de ces notes rayonnera peut-être sur plusieurs années !
Je me souviens comme j'avais parfois du mal à reconstituer la chronologie de mes carnets, la liaison entre l'un et l'autre n'étant pas toujours évidente.
Mes Nouvelles d'Agorreta ont parcouru elles aussi trois années, c'est dire...

Je pense au moment même où je pianote ces mots, que Gueguel se charge aussi de m'indiquer où j'en suis de l'espace temps : quel confident efficient, ce Gueguel ! Je n'ai pas fini d'en faire le tour, émerveillée.

Ce serait aujourd'hui d'après les prévisions météorologiques le dernier jour de mauvais temps.
Nous viendraient maintenant des journées vives froides, mais sèches. Ca ne fera pas de mal !


Ma clématite d'Armand (je ne sais pas qui était cet Armand là) est sur le point de fleurir. Ses gros boutons vulnérables dansent en bout des tiges fragiles. J'ai hâte de voir, et de sentir, surtout, puisque cette floraison est particulièrement bien-odorante (on dit bien malodorante, comme nause-et-abondes, pour nauséabondes).
Ma petite cervelle "circuite" à grande vitesse. J'ai l'impression d'avoir traversé quelques journées un peu moroses, avec ces crises Mesniériques de retour, et de repartir maintenant pour du meilleur, comme le temps.
Ces petites amplitudes thymiques sont tout à fait supportables, et je remercie la science infuse des laboratoires pharmaceutiques de leur efficacité.

Tiens, le volet de la cuisine en bas claque au vent, je vais aller refixer tout ça.

Pour les nouvelles du jour, les bêtes ne demandent pas à sortir, humant quand j'ouvre la grande porte pour vider la bennette à fumier, le temps mauvais.
Bigoudi est tarie, elle s'arrondit gentiment. Ses filles sont toutes belles, larges et longues, pas très hautes. Rubita est la plus massive, la plus musculeuse, la plus gourmande en foin, aussi. Ses ancêtres blondes la démarquent des autres.
J'ai terminé ma dernière citrouille ce matin. J'avais commencé la transition en distribuant de la carotte toniquement orangée, craquante à souhait. C'est un régal d'entendre mâcher les vaches, l'étable toute animée de ces craquements en cadence.
L'année dernière, mes bêtes étaient au pré dès la mi-février. J'avais un peu précipité le mouvement, me sentant sur le point de faillite. Le beau temps était là, je pouvais relâcher la bride trop tendue.
Là, rien ne me presse. Mes vaches ont de la saine nourriture, j'ai l'impression de bien tenir la rampe.
J'attends sans impatience les bonnes conditions.

Je prépare aussi l'approvisionnement des fournitures pour le râtelier à foin. Nous allons avec Olivier commencer la fabrication dans le grenier. Ca  nous changera de deux ou trois ateliers charcutiers, entre quatre ou cinq balades en moyenne (très moyenne, d'ailleurs,) montagne.

Un programme sain et léger, agréable et séduisant.
Un printemps qui s'annonce bien, très bien !




vendredi 23 février 2018 11h


Une journée grise, totalement immobile, et froide.
Un anticyclone d'hiver, pour ce que j'en sais.
Un joli temps à rester près du poêle...
Les chiens ne s'y trompent pas : ils surveillent de près tout ce qui dispense chaleur :




Il doit y avoir là un bruit quelconque, inhabituel.
Je ne l'entends évidemment pas; eux, oui.
Ils se mettent à l'écoute, oscillant de la tête, oreilles pointées en avant, en une amplitude surprenante, et amusante.
J'ai essayé de regarder, passant derrière ce radiateur une tige fine. Rien, à part quelques molletons poussiéreux. L'occasion d'un petit nettoyage de ces recoins négligés.
Mes chiens resteront sur leur curiosité. Peut-être l'appareil cliquette-t-il, je ne sais. Pour le moment, il chauffe, c'est tout à fait bienvenu. Quand on vient de dehors, les joues pincées et les mains gourdes, c'est bien agréable de se laisser envelopper dans cette tiédeur égale et bienfaisante !

Le travailleur en extérieur apprécie fort de pouvoir se mettre au chaud, par des jours pareils.
Bien couverte, je ne crains pas le froid. Quand je sais ce confort à portée !

A la jardinerie, en ce moment, le chaland séduit par les journées enfin sèches commence à tourner autour des plantes. Son jardin d'hiver réclame des soins, et l'envie de nouveauté titille notre client. Nous sommes là pour ça !

J'en suis toujours à mes réaménagements, sollicitant l'aide de mes jeunes collègues pour les pièces trop lourdes. Hier, trois trachycarpus imposants ont ainsi été déplacés, mis en valeur, en isolé et hauteur.
Autre chantier d'envergure chez Lafitte, l'agrandissement de l'animalerie. Un concurrent s'est implanté sur le BAB, nos résultats en pâtissent. Qu'à cela ne tienne : réaction et action !
Nous allons agrandir notre rayon, lui donner place et allure. Changement des batteries oiseaux et rongeurs, aménagement d'une partie du marché au fleur pour y exposer les accessoires chiens et basse-cour, ou les deux, selon l'improvisation du moment.
L'affaire prend tout de suite des proportions, chez nous, puisque les locaux sont conçus de telle manière que leur accès est souvent exigu. Difficile pour les artisans d'approcher, avec leurs engins parfois imposants.
Là encore, qu'à cela ne tienne, nous sommes chez Lafitte, et ne lésinons pas sur les mises en œuvre grandioses :




Un bras, que dis-je, un tentacule, un membre télescopique gigantesque, une extension magistrale, a enjambé le bâtiment, délivrant le béton là où il y en avait besoin. Plus de trente mètres, à vue de nez, de propulsion de la masse lourde et mouvante.
C'était mercredi, je n'y étais pas.
Jean-Michel, connaissant mon goût pour ces engins de taille, a eu la riche idée de me le prendre en image.
Non, vraiment, le progrès dans l'ingénierie est chose remarquable : j'imagine tous les trajets à la brouette, pour le même résultat. Fatigue et temps épargnés, spectacle assuré !
J'ai en projet un ou autre chantier à la ferme, bien plus modeste, mais sûrement facilité par un dispositif similaire.
Là encore, à l'étude.
Tiens, je rapatrie aujourd'hui la fourniture pour le nouveau râtelier 2018.
J'avance, gentiment.





lundi 19 février 2018

19 février



lundi 19 février 10h40

Il ne fallait pas manquer le créneau jeudi vendredi : deux jours secs, presque chauds, le retour d'un soleil plus haut, plus ardent.
J'en ai profité pour tondre mon carré de pelouse. Mon système de préservation ornementale des jeunes plants repiqués cet hiver donne entière satisfaction. La tondeuse roule sur les plaques fonte et ciment, la lame sectionne les tiges follettes poussées au bord, et le plant reste préservé de tout accident, bien gardé en son fief protecteur. A breveter !
Ensuite, pluie en averses, pluie en rideaux mouvants, pluies en gouttes drues ou voile léger.
Pluie qui goutte, eau qui roule et boule, cascade et danse, sur les pierres lisses et dans les ornières creuses.
De l'eau, partout de l'eau, des flaques, de la boue molle et grasse, les fougères pourpres ployées au sol, les ramures dénudées perlées d'eau, encore, partout, de l'eau.
Cette eau gorge la terre et finira bien par s'arrêter de tomber. Les premières chaleurs sur toute cette terre gorgée feront jaillir un printemps exubérant. 
Les tracteurs vrombiront, la terre creusée en sillons sombres offrira ses flancs ouverts et ses espérances profondes.
Plus près de moi,  je retrouverai le plaisir de mon petit potager pour le moment abandonné.

En attendant, je cuisine, je lis, j'écris, et, dans la foulée, je vais dessiner. Je me sens l'envie de tout explorer, de vaquer et divaguer, d'errer dans un périmètre sans cadre.
Je  le sais, ces errances doivent se contenir, ne pas tourner en dispersions anarchiques où le centre se perd, où le sens se dilue trop. Je tâche de veiller, sans "sur" veiller. Laisser la bride lâche, mais garder le licol au front de ce petit cheval sauvage vite emballé.

Le retour de mes petits malaises ces derniers jours m'alertent sur une limite approchée.
J'ai repris avec enthousiasme une activité soutenue, des interventions un peu éparpillées au delà de mon territoire. Je sens la sonnette d'alarme toute physique de mes vésicules auriculaires sur le point de frémissement.
Hop là, on freine des quatre fers, on rentre gentiment au box, et on laisse les grands espaces pour plus tard !

Samedi matin, à la jardinerie, un petit survoltage électrique dans mes synapses, trop échauffées sans doute, a failli m'emporter dans ce tourbillon dément, où plus rien ne reste en place, où le sol et le ciel s'emballent en une danse démoniaque, où plus rien n'a de sens ni de queue ni de tête.
Je commence à les connaître, ces tourbillons maléfiques, mais ils restent tellement saisissants, que je ne peux toujours pas en anticiper les effets. Leur assaut ne me laisse parfois même pas  le temps de m'assoir par terre, là où je me sens en sécurité, ne pouvant pas comme on dit tomber plus bas !
Sous peine de me convulser en arrière et de me projeter toute seule en une chute tétanisée et dangereuse, j'essaie juste de m'accrocher, à quelque chose ou à quelqu'un, préférentiellement solide et stable, si j'ai ça sous la main.
Samedi, j'avais, et, agrippée comme une perdue à un rack de présentation, jambes écartées à la recherche d'un semblant d'appui, j'ai conjuré  le mauvais sort en une prière psalmodiée comme une incantation désespérée, une injonction exigeante et impérative :
   
   - Retiens-moi, retiens-moi !

Mâchoires serrées, regard fixe, seule victime d'un ouragan fantasmé, quand rien dans les parages ne bougeait.

Jean-Michel était là, en plus du rack. Sa présence et son soutien, ma résistance fervente et la tangible solidité du rack, m'ont arrimée à la réalité. Le diabolique  tournis a ralenti. Le ciel et la terre se sont désolidarisés et remis à leur place, les choses ont arrêté de tourner.
Le calme revenait, le sang battait moins fort à mes tempes, le bourdonnement dans mes oreilles lourdes comme des masses de plomb est descendu de plusieurs tons.

L'alerte était passée, sans mal. 
Après coup, je me suis avisée que la position aurait pu faire du dégât, si jamais mon malaise avait poursuivi sa route, jusqu'à la convulsion : à ce stade, je me jette en arrière, raide comme du bois, tendue comme un ressort bandé à l'extrême. Cette détente jaillit en une poussée fulgurante, et, à ce moment là, le choc contre le premier obstacle venu est assez brutal.
J'ai ainsi failli casser le joli nez de Sophie, ma collègue, assise derrière moi, lors d'une attaque semblable, l'année dernière.
Cette fois, Jean-Michel, a eu la sagesse de se déporter sur le côté, pressentant là tous les éléments réunis pour une impulsion offensive.
Dieu merci, il ne s'est rien passé de tel, cette fois, et j'ai pu continuer ma journée de travail efficacement, et sans plus de désagréments. Quand sinon, on embarque pour plusieurs heures de nausées crispées sur un estomac vite vide, vertiges, spasmes et frissons, vous maintenant par terre, misérable et impuissante.

C'est la visée des rééducations dites vestibulaires : familiariser le cerveau à ces sensations hautement déstabilisantes, de façon à lui rendre le contrôle de la situation, pour rattraper un coup si mal parti.
Dans mon cas, ce n'est pas une mince affaire : soit je suis une piètre élève, soit les vésicules de mes oreilles sont comme moi, fougueuses et excessives.
Un peu des deux, sans doute...

Cette scène m'a donné l'occasion de me souvenir d'une anecdote amusante et riche d'enseignements sur notre nature humaine bien alambiquée :


Un maquignon féru de bonnes affaires réussissait dans son métier.
Il avait pour épouse une femme au tempérament vif.
Les trop nombreuses et longues absences de son homme laissaient la belle sur sa faim.
Emportée par les bouillonnements de son sang ardent,
Elle prit amant.

Le maquignon, aguerri aux finesses et subtilités des rapports humains,
Ne tarda pas à s'en apercevoir.
Sa mésaventure fit le tour du village.
Le mari, la femme et l'amant savaient,
Ils savaient que les deux autres savaient,
Ils savaient aussi que tout le village, savait.

Tout le monde savait, mais personne n'en parlait, ouvertement.
Dans les chaumières et les réunions, évidemment, les langues se déliaient lestement.

La mari, rusé mais couard, prenait son parti de l'affaire :
Sa femme trop sensuelle exigeait davantage qu'il ne pouvait donner.
L'amant le déchargeait de ce surcroît d'énergie et le préservait d'une grande fatigue.
Le maquignon était homme d'affaires, plus qu'homme de lit.

Pour autant, ce fin négociant en bestiaux avait sa fierté !
Il tenait à sa réputation, et ne pouvait souffrir d'admettre sur la place publique
La débilité de ses appétits d'homme !

Il préféra se montrer magnanime envers sa femme victime de ses sens,
Pardonnant ses faiblesses plus fortes qu'elle-même.
Il fit porter tout le poids de la faute à l'amant,
Pérorant partout que s'ils se trouvaient face à face, il le tuerait.
Tout en évitant soigneusement d'avoir à le croiser...
C'était une parade dont personne ne fût dupe, 
Mais dont tout le monde admit le masque.

Tout le monde, sauf l'amant !
A une foire quelconque, le maquignon et l'amant se trouvèrent ensemble.

J'ai séduit ta femme ! lança l'amant à la face du mari penaud.
Et toi, homme de peu,
Tu me laisses faire sans combattre !

Les spectateurs nombreux de la scène s'attroupèrent autour de l'arène :
Le maquignon aux affaires florissantes était mal en point.
Certains paysans floués par l'homme habile dans son métier
Virent là une façon de consolation.
Leur déception d'une bête vendue au rabais ou de telle autre achetée trop cher,
Même ancienne, leur était restée en mémoire.
Cette confrontation où le rusé maquignon n'avait pas l'avantage
Adoucirait leur dépit et calmerait leurs aigreurs.

Le mari trompé saisit aussitôt l'inconfort de sa posture.
L'amant lui tenait la dragée haute, décidé à le mettre à terre.
La fuite serait une déroute.
Le combat pire encore.
Le maquignon était homme d'affaires avisé,
Pas combattant valeureux ni téméraire.

Que faire ?

Se jetant dans les bras d'un homme tout proche,
Il agrippa ses mains aux siennes,
De telle sorte qu'on ne démêlât pas qui tenait qui.
Donnant les signes de l'agitation la plus extrême,
Le maquignon faisait mine de vouloir se dégager d'une étreinte imaginaire.
Il n'était ni grand séducteur ni guerrier vaillant,
Mais de grand comédien il avait les talents.

Retenez-moi ! Retenez-moi ! hurlait-il en serrant les mâchoires.

Il se reculait, poussant derrière lui l'homme auquel il s'était accroché.
La scène confuse paraissait tout et son contraire.
Les paysans éberlués ne savaient plus que penser.
La surprise figeait l'amant.
Le mari battait en retraite en donnant tous les signes d'une terrible colère
Contenue par la seule force de cet autre entraîné bien malgré lui
Dans cette scène hautement théâtrale.

Le maquignon s'éclipsa, fondu dans la foule nombreuse,
Et tout le monde resta sur sa faim,
L'amant marri de son duel manqué,
Et les paysans frustrés d'un combat avorté.

Chacun rentra chez soi et tout le monde retrouva son rôle,
Dans cette partition humaine où la meilleure science est la connaissance de soi.



J'aime bien ces petites fables. Je me souviens avoir eu en main le volume épais et compact de celles de Lafontaine.
Envié cette science de repérer les faiblesses humaines, et cette sagesse de les habiller de peaux de bêtes...

















vendredi 16 février 2018

12 au 16 février



Lundi 12 février 10h20

Mes rendez-vous deviennent rites. Ces rites rassurants dont j'ai besoin pour rythmer agréablement mes journées.
Lever de bonne heure, la fête des chiens, le thé, deux gâches ou un chausson aux pommes, les jours de fête où Olivier est avec moi, encore la fête des chiens. Toilette, habillage, toujours avec les chiens autour. Quelques sautillements périlleux pour enfiler les jambes de pantalon, quand la fougueuse Bullou ou le plus délicat Txief s'en mêlent. Lola, plus vieille, est plus calme, mais, quand ça la prend, elle devient la plus exigeante des trois !

Je passe ensuite dans le grenier, pour faire descendre le foin dans les râteliers. Antton approvisionne les vendredis la réserve en grosses balles rondes, je me contente de délier les ficelles au fur et à mesure de la consommation. En ce moment, mes vaches mangent près de deux balles par semaine. Ma rénovation de râtelier fera économiser le foin qu'elles tirent trop facilement, maintenant, d'entre les barreaux trop clairsemés. Quand elles l'ont piétiné, évidemment, ils devient moins appétent. Si tout va bien, l'été ne passera pas sans que nous ayons arrangé cette affaire là...
Je descends ensuite à l'étable. Ouverture de la grande porte, jaugeage rapide de la météo du jour. Les vaches attendent, têtes relevées au dessus des murettes. Elles ont flairé le foin, mais savent le meilleur à venir, les bougresses. Les bols préparés la veille s'alignent sur le coffre à grains. J'enfile les bottes hautes, et, à chacune, je donne sa ration. Elles s'impatientent, et il ne faut traîner, sous peine de se faire bousculer !
Elles plongent dans leurs auges, happant d'abord les quartiers de citrouilles, puis la luzerne déshydratée. En dernier, les morceaux de pain sec, en mâchouillages voluptueux et craquants.
Je rafraichis la litière pendant ce temps. 
Un coup de balai, au passage un coup de brosse aussi sur les flancs et les échines. Mes belles en sont alors au foin, qu'elles tirent par bouchées, et mâchent consciencieusement. Elles flairent pour aller au meilleur, triant les brins, et écartant tout ce qui est tige dure, grise ou poussiéreuse. La sélection est drastique, et, quand je remets les fourchées dédaignées dans les râteliers trop vite vidés, elles me considèrent, navrées.
Une casserole de graines aux poules, les chiens dans mes pieds pour aller débusquer un hypothétique rat. En ce moment, inutile de s'inquiéter de l'eau, les cuvettes à la pluie débordent !
Vient ensuite la tournée en intérieur, le paternel, la logistique du jour, le poêle à nettoyer et garnir. Ouverture des volets, position jour dans la ferme !

Les jours travaillés, je remonte pour un café, le coup de fil à Olivier, trois commentaires  d'actualité et deux nouvelles de la nuit passée.
Ensuite, go ! direction Bayonne.

Les jours de repos, retour en bas, petite virée en Karrarro pour vider la benette à fumier. Un coup d'œil vers mère-Rhune, pour se régaler des lumières du soleil levant, ou alors la perdre dans les nuées grises des jours sans.
La logistique, encore et toujours, renouvelée et routinière, jusqu'en fin de matinée.
Ensuite, je passe ici, et j'écris, des messages à mes amies, des courriers plus prosaïques, ou quelques lignes libres comme celles-ci.
Il est vite l'heure de préparer le repas : les frérots vont arriver, l'appétit bien ouvert, et mon père installé à table attend déjà. Déjeuner familial, les nouvelles locales, quelques ragots, le tout en vrac et sans grande construction en débat. Une conversation de repas, quoi...

Petite sieste réparatrice, en haut, en regardant les branches du carolin contre le ciel avant  l'assoupissement.
Comme il est bon de sentir cet endormissement facile et fluide. De se sentir emporté dans un repos accueillant, de se laisser aller à cet abandon là. De se réveiller comme on revient d'une promenade en sous-bois, gentiment cueilli à l'orée par une lumière doucement attirante. Tout le contraire de ces couchers pénibles où le sommeil ne vient pas, où l'on se retourne et vire dans les draps froissés, où chaque heure scandée au réveil parle de nuit blanche et de la journée à venir, si longue, si vide et creuse, où l'on rêve de repos, de se coucher à nouveau, en sachant pourtant bien que de repos, il n'en viendra pas, que le coucher sera comme celui de la veille et celui du lendemain encore une épreuve, un espoir jamais exaucé. Une attente lancinante et usante, une fatigue collée au corps et chevillée à l'âme.
Tous ceux qui ont connu l'insomnie le savent et me comprennent...

L'après-midi, je vaque dans un cadre plus relâché. J'ai hâte de reprendre le potager, si un jour les pluies s'arrêtent !
En attendant, une ou autre bricolettes me tiennent, juste assez pour divertir et entretenir la fantaisie des jours heureux.
La promenade avec les chiens, au soleil ou sous la pluie, un temps de vacuité autorisée, de mouvement salutaire et d'aération bénéfique. Quelques rencontres, parfois, deux bavardages légers et agréables.
Retour à l'étable, soins aux bêtes, soins aux gens, dîner familial, tisane en regardant les vaches se coucher pour la nuit. Un moment de méditation lascive, presque, bienfaisante, toujours.
Je remonte après, pour la soirée. Quelques mots encore avec Olivier, les soins du corps, et de l'esprit, avec une séance lecture sous la lumière orangée.
Le sommeil, amical et enveloppant, accueilli en gratitude et bienfait.

Des journées comme je les aime, comme j'ai failli les perdre, dans ces périodes ou tout me fuyait, où je ne trouvais pas le repos, l'envie, le plaisir.
Des journées toute simples et ordinaires, des journées comme j'en veux beaucoup encore, pareilles et uniques.


Mon ambition n'est pas plus élevée. Elle suffit à mon bien-être et je n'en demande pas davantage...


Même jour 17 H
Je fais la tournée des volets pour le soir, dans ces pièces du vieil appartement où j'écris.
Je reviens d'une longue promenade au grand soleil arrivé comme une belle surprise. L'air vif, les rais caressants, la lumière plus pleine d'un soleil déjà chaud.
Les chiens en courses folles, batifolent autour de moi. Ils me reviennent pour quémander caresses, et s'en retournent flairer les cailloux du chemin.
Les véroniques bleues pâles s'ouvrent au soleil, les violettes plus profondes sourient sur les talus.
Les lances plates des asphodèles crèvent les mousses et s'ouvrent en gerbes décidées.

Tout bouge, tout travaille à bas-bruit, dans cette nature détrempée. L'eau coule et roule partout, dans les fossés et les ornières, chantant sur les pierres et murmurant sous les herbes.

Un mouvement tonique et enjoué animé de reflets dit la vie et sa force, l'énergie et sa constance.
Je marche sur les tapis moelleux de mousse gorgée d'eau. Les paysages étalent leurs flancs à la chaleur, un immense bien-être nous baigne.

Au retour, Zaldi dans son champ, immobile, capte ce bienfait, oreilles en arrière et yeux mi-clos.
Ca sent les beaux jours et le printemps proche.


Je vais soigner maintenant mes bêtes, retrouver cette ambiance plus lente et moins nerveuse.
J'ai besoin de ça, de ces mouvements alentis, aussi.
Tout ça est là, à portée, tout prêt. Alléluia !!


Mercredi 14 février 9h

Horaire inhabituel !
Je passe pour ma tournée ouverture de volets. Et je ne résiste pas à l'appel du clavier...
Mon délicat pilier s'annonce pour venir chercher son rosier. Cet énoncé sibyllin est pour moi clair. C'est amusant comme même dans mes écrits tout personnels (!) je garde réserve et méfiance !
Je le faisais déjà du temps où je ne confiais pas mes mots à Gueguel. En me disant que s'ils tombaient dans les mains de quelque malintentionné, mes carnets devaient rester  suffisamment discrets; je devais imaginer mener la vie romanesque d'une espionne russe, de cette "Nikita" de Ton John que j'écoute en boucle dans la voiture. Bien loin de ma réalité, mais nécessaire à nourrir la vie fantasmée où je m'évade comme on part en voyage.
Un mécanisme sans dérive, salutaire et sain, si on l'identifie comme mécanisme divertissant, et pas plus.
D'ailleurs, ils sont bien tombés dans des mains pas très bienveillantes, ces carnets, et mes prudences sans fondement ont eu au moins l'heur d'intriguer le malotru. C'est déjà une petite satisfaction en soi, ça !!

Je continue ma tournée, la ferme est grande et les pièces nombreuses !


Même jour 19h45

C'est le moment de la fermeture !
Une journée divertie, entre visite de la "ksy", un peu incongrue dans notre décor, parlant fort quand dans son officine elle susurrait comme le ruisseau menu sous les fougères.
Elle a été gentille et son regard captait ici et là autour de nous des détails dont elle doit être friande.
J'irai à mon tour la voir, lui planter ce rosier, quand la terre aura ressuyé : c'est pas encore demain la veille !
Une virée jusqu'à Saint Pée, aussi, pour étudier la possibilité d'appareiller mes oreilles. Un petit investissement, cette affaire...
Un dossier en attente, un de plus. Je ne suis plus impatiente, incommodée par "ce qui est à faire". Je garde mes petits papiers à jour, oui, mais j'ai moins la frénésie de clore, refermer, ranger, finir. J'ai appris la respiration, le temps des autres, moins rapide souvent que le mien.
Je reconnais mon ancienne frénésie chez d'autres, et en retrouve le trouble et les tourments.
Vieillir est plus doux, quand on en retire la sagesse de vivre mieux. 

Je vais rentrer dans ma tanière, allumer ma bougie parfumée "bambou de Chine", lire en buvant à petites gorgées une tisane brûlante.
Remercier le Seigneur pour une si agréable journée, et me remercier moi d'avoir appris à l'apprécier si fort.



Vendredi 16 février 10h50


Ces deux derniers jours sont bien agréables, doux, avec le retour d'un grand soleil pour hier.
Quand j'ai travaillé sous la pluie les jours précédents, il a évidemment fallu que j'assure l'intérim du marché au fleur, couvert, hier, quand il faisait si bon être dehors ! A d'autres moments, j'aurais été persuadée d'être maudite...
Là, je me suis consolée avec le parfum de l'origan, exotique et sensuel.

Ce matin, des nuages longs voilent la lumière solaire. Ca ressemble à une intensité de clarté estompée au moment de l'éclipse solaire. Une ambiance étrange, un peu, reposante, et dolente.
Je me sens toujours en harmonie avec mon petit monde.
Je vaque à mes petits dossiers légers, contente de débrouiller pour les uns ou les autres ces administratifs parfois nébuleux.
Les miens sont si simplifiés, j'ai du temps pour visiter plus large.
J'aime apprendre, j'ai toujours eu cette curiosité là, même des choses rébarbatives. Plongée dans les codes ruraux, civils, j'ai toujours été comme un poisson dans l'eau, décortiquant les tournures parfois absconses.
Je  prends maintenant comme un jeu, un divertissement. Je le fais sérieusement, bien-sûr, mais avec détachement et plaisir. Come il se doit, comme je le dois, moi !
Une semaine parfaite, encore, et celle à venir annoncée amusante, aussi.
Je vais tondre la pelouse. L'herbe a du sécher juste assez pour pouvoir faire un travail à peu près correct. Je ne suis pas perfectionniste, loin de là, mais tout de même...

vendredi 9 février 2018

9 février



Vendredi 9 février 10h44

Quelle précision horaire ! Je me contente de retranscrire l'information en bas à droite de l'écran...
Je viens ici ce matin confier à Gueguel une vilaine image. Pour m'en alléger, en débarrasser mon souvenir trop vif. Je ne veux plus être dépositaire de ces vilenies. Je les sais, je les ai vues, déjà, et vécues, aussi. J'aurai sûrement à les vivre encore, ou peut-être pas, qui sait ?

Vivre est insupportable si l'on ne pense qu'à la mort, si on y pense ne serait-ce que trop.
Je veux vivre agréablement et légère. Je connais maintenant la morsure de mes angoisses et leurs blessures profondes. Je connais ma fragilité et mon incapacité à supporter ces images lourdes et noires. Je ne peux pas les éviter toutes, malheureusement. Notre monde en est trop plein...
La lucidité trop vive sur notre condition humaine est une lame effilée et tranchante. On ne tient pas longtemps sur le fil de ce rasoir là. J'ai frôlé de trop près l'abîme, je m'en tiens sagement à l'écart.

C'est ma seule visée et mon espoir.

Je veux juste essayer de déposer ce fardeau là, de le laisser porter par d'autres, à plusieurs, plus forts que moi, sans doute.
Je crois avoir lu quelque part que "émotion" signifiait sortir de soi. Je ne suis pas très sûre de ça, mais l'idée m'en plaît. Accueillir l'émotion, en absorber les sucs, mais filtrer, laisser passer, et ne pas cristalliser en pierre dure qui étouffe et empoisonne.
Je ne savais pas faire ça, avant. Je ne suis pas bien sûre de l'avoir appris, encore. Mais je sais, je crois, la lumière possible, dans cette voie là. 

L'illustration de cette théorie un peu nébuleuse, je l'ai vécue hier soir.
Rentrant de la jardinerie, peu avant 20 heures, j'arrivais au niveau de la Croix des Bouquets.
Abordant l'un des derniers virages avant le nouveau rond-point, j'ai entraperçu une masse au sol, posée au milieu des zébrures. Je n'ai pas su voir ce que c'était.
Quelques mètres à peine plus loin, toujours dans ces rais obliques au milieu de la voie, les phares on cueilli cette image vilaine : un pauvre chien, un de ces chiens de bergers noirs et blancs, gisait, couché sur le flanc, les pattes déjà raidies et la gueule ensanglantée. S'il avait été mort, j'aurais été moins impressionnée. La mort n'est plus souffrance.
Non, cette pauvre bête levait encore sa tête au museau rouge de sang, en un dernier sursaut pour échapper au trou béant. Cette agonie, cette douleur crue, la lumière perçant la nuit noire me les jetait à la face, en plein cœur. Une crispation me tordait le ventre, j'avais l'impression de vivre par empathie cette mort affreuse.
Je sais d'expérience que vivre un drame est souvent moins terrible que de l'imaginer.
Je sais l'aptitude acérée de notre imagination à nous torturer plus fort encore, quand la douleur est déjà bien assez dure à vivre.
Je ne sais pas pour autant ne pas ressentir, fermer mes sens à cette souffrance, la laisser passer sans m'en laisser atteindre.
Je ne voudrais pas, d'ailleurs, devenir imperméable. Je ne voudrais pas perdre cette sensibilité là, même si cette carapace  opaque me garantissait une vie plus légère. De la vie, je veux  sentir le poids et la profondeur.
De la vie, je ne veux pas retenir cette seule face sombre. Non, je veux résolument tourner mon regard vers le plus clair, le plus joyeux, le plus facile.
Mon intention est ferme, mon salut est par là !

Au retour à la ferme, mes chiens m'ont fait la fête. Ils ont soulagé ma peine et ravivé mes espoirs positifs. Mes vaches paisibles ont ruminé et digéré mon écorchure.
J'ai parlé avec Olivier de ce pauvre chien écrasé. 
Le flux noir m'a traversée, et j'en ai exsudé, je l'espère, l'âcreté.

Je finis ici de chasser ces miasmes. Je retrouve la sauvegarde d'images belles et bienfaisantes.
Le bonheur de se sentir vivant, sans aller chercher plus loin.






mercredi 7 février 2018

4 au 7 février



Dimanche 4 février 10h43

La barre grise sépare mer et ciel. Trois tons de gris, du profond au plus léger, un soupçon de bleu.
Il pleuvra sans doute moins qu'hier. Je vais pouvoir travailler dans ma pépinière sans avoir à changer de ciré comme on change de monture !
J'avance rondement. Hier matin, il a fallu différer mon entreprise pour cause de poterie à ranger. Qu'à cela ne tienne : une pause écourtée à moins d'une demi-heure pour manger, et hop ! on y retourne.
Le seul hic nous vient de la petite saisonnière : elle a été engagée pour la caisse, et elle est à la caisse comme un éléphant dans un magasin de porcelaine : empêtrée, inefficace, et d'une lenteur... une lenteur désespérante. Inutile de la brusquer, c'est pire encore !
Elle fait ce qu'elle peut, ce n'est pas une affaire de mauvaise volonté, loin de là.
Mais ça, elle ne peut pas, voilà tout !
Nous lui trouverons sans doute un secteur d'activité plus à sa portée.
Ce soir, j'espère quand même sortir du magasin avant les huit heures,  pour cause de fermeture de caisse ralentie, nous verrons bien.
Olivier a fixé ma mosaïque, c'est d'un effet tout à fait agréable, à mon œil très orienté !
J'arrête ici, j'ai envie de faire un tour avec les chiens, d'abord, et, ensuite, j'entends le gargouillis dans les tuyaux de mon vieux poêle survolté. Je vais fermer les clapets, ça va lui faire fermer le sien !


Mercredi 7 février 11H

Un gris étale, quelques poussières de neige dans l'air.
La température est bien fraîche. Sans soleil, l'impression est bien différente !
Bah ! je suis aujourd'hui à la maison, et mes sorties seront de plaisir. Une longue promenade, cette après-midi, avec les chiens, les arbres encore nus et noirs sur le gris du ciel, la boue durcie de froid, le pas vif et les joues rosies.
Entre deux, des pauses thés, bien au chaud, dans la vieille ferme ronronnante. On pourrait trouver pire...

Je me suis occupée de divers administratifs, ce matin, en particulier de la restauration de mon audition. Puisque mes canaux sodium et mes vésicules auriculaires semblent fluidifiés, puisque je conquiers jour après jour l'espérance d'un avenir plus stable et serein, je me donne toutes les chances de le vivre au mieux, cet avenir. Ma foi, la technique médicale est là, en plus de la molécule, en étai de ma vieille carcasse défaillante.
J'irai voir ça dès la semaine prochaine.

Hier à la jardinerie, toujours le remue-ménage en cours. Avec mon grand et doux Benito, nous sommes presque au bout de notre projet. Le résultat devrait être à la hauteur de nos espérances, pourtant ambitieuses elles aussi. Le soleil venait nous caresser la peau, par moment, quand un petit grésil picotant nous l'avait mordillée.
Une journée bien agréable, mieux qu'ordinaire et banale, comme disait si joliment Beñat.

En parlant de Beñat, l'autre Béñat local, mon petit frère d'adoption, a eu son heure de gloire, lundi soir.
C'était le moment de la prophylaxie annuelle. Cette séance vétérinaire toujours un peu sportive, quand les jeunes génisses renâclent à se laisser piquer.
Mon petit système d'entrave a bien fonctionné avec Rubita ma rousse.
Pour Beltza, le trou dans le mur, plus en arrière, lui  laissait trop large latitude de mouvement. Sa tête était bien baissée contre le mur, mais elle allait et venait plus facilement, avec un angle moins resserré de rotation. Résultat, nous avons fait Bigoudi et Agathe, sans problème, et, revenus à Beltza, nous allions capituler.
J'avais averti Champion, le vétérinaire au nom pourtant prometteur, des ruades de ma Beltza. Une vache rue rarement, comme disait l'autre, "ce n'est pas zun chval" ! Ma Beltza, pour se dégourdir, envoie pourtant parfois ses deux postérieurs en l'air, et, quand on la voit faire, on est bien content de passer au large. Elle doit peser dans les 700 kilos, maintenant, et ça fait une poussée conséquente, quand on y ajoute le ressort de la fougueuse génisse de presque trois ans. 
Champion se méfiait avec raison, histoire d'éviter de se faire exploser la rate. Comme je le comprends ! Evidemment, aller planter une aiguille de prise de sang sous la queue soulevée, dans de telles conditions, est un peu jazzy.

Beñat, l'autre, mon petit frère adoptif, était opportunément en visite à la ferme, ce soir là.

Ce Beñat là, est jeune, habitué aux vaches. Il est lourd, bien plus lourd que moi, secouée par Beltza survoltée comme une plume au vent.
Ma noire diablesse s'est vite fatiguée de remuer cette inertie imposante. Beñat, après deux trois aller-retours, s'est intimement calé contre son épaule, lui a fermement maintenu les naseaux en une prise un peu douloureuse pour moi, mais très efficace. Champion a pu œuvrer. Et moi, souffler.

C'était fait. Tranquille pour une année.
Je vais étudier une amarre mieux positionnée, dans cette murette près de ma noire.
Je ferai ça cet été, en même temps que mes fameux râteliers...


vendredi 2 février 2018

31 janvier au 2 février



mercredi 31 janvier 2018 10h35

Dernier jour de janvier.
Brouillard léger le matin, bas-fonds presque givrés, puis le soleil perce les voiles évanescents des bancs de brume légère.
Un énorme jarret mitonne en bas, plat reconstituant s'il en est, avec des lentilles.
La soupe cuit aussi, on se croirait dans une cantine de collectivité, marmites fumantes et odeurs riches.
Puisque la vue et l'ouïe me lâchent, je cultive au moins l'odorat !

Hier, à la jardinerie, je me suis régalée, avec l'arrivage d'agrumes chargés de fruits et de fleurs.
Ces oranges vifs, ces jaunes toniques, parlent de grande forme vitaminée et parfumée.
Je suis ces temps-ci très portée sur la communication, multipliant partout dans la pépinière une flotte d'affiches explicatives. Mes explications ne sont pas top techniques, ça, tous les professionnels le font déjà. Non, mes affiches à moi sont plus poétiques, lyriques, presque. Je dois mesurer mes envolées, garder en tête que je suis dans un lieu de profit, et non un atelier d'écriture. 
Bah ! je peux me laisser aller un peu, me faire plaisir en glanant sur Gegel de jolies photos, aligner trois phrases un peu mélodiques... et un prix efficace !
Je l'ai déjà dit et le répète aujourd'hui, travailler dans un tel milieu est une joie et un bienfait.

Pour ce matin,  j'ai une petite avance sur l'horaire imparti, (imparti par moi-même, mais en tenant compte des exigences des uns et des autres, tout de même, la logistique est incontournable...).
Puisque les deux trois derniers jours ont été hors d'eau, mes  débris de faïences récupérés dans le remblai, étalés sur la table de jardin près du poulailler, ont du sécher.
Je vais m'installer un atelier dans le grenier, grand ouvert sur le soleil, pour recommencer une de ces mosaïques distrayante et colorée.
Ca ne mange pas de pain, c'est joli à regarder, d'après moi, et ça me fait passer un temps bien agréable.
Alors, pourquoi s'en priver ?
J'y vais de ce pas !


Même jour 17h46

Je me souviens de mes carnets, là où, de la même manière, je revenais plusieurs fois lors de mes journées ici. J'aimais relire ces petits instantanés à distance, en retrouver la couleur et la musique.
Bref, ces carnets ne sont plus, la vilenie  d'un grincheux me les a ôtés. Paix à son âme...
Soit ! j'ai maintenant mon Gegel en parade...

Je fais mon tour de maison, fermant les volets dans toutes ces pièces tranquilles.
Je parcours la vieille ferme, et tous les endroits me semblent accueillants.
Je vais avant le dîner m'occuper de mes bêtes, remplir les râteliers en descendant, distribuer les rations préparées ce matin, rafraîchir le paillage. Ensuite, ce sera la séance bien-être, pour elles et moi, avec étrillage, pansage et autres soins annexes.
Je fais un peu de dressage aussi, habituant les génisses à être entravées au licol. La visite vétérinaire annuelle approche. Cette année, il faut je crois prévoir une tuberculinisation pour tout le monde, puisque la maladie est réapparue dans le secteur. Ici, elle nous a déjà frappés durement, bêtes et gens. Je n'ai pas de raison particulière de penser qu'elle couve encore, pourtant, cette sale idée trotte toujours dans un recoin de ma tête, mal tapie.

Allez, allez, ne nous laissons pas aller à ces appréhensions stériles !
Je vais en fin de séance soins et détente, passer la cordelette aux cornes de chacune de mes belles. Elles sont bienheureusement parfaitement encornées, offrant fièrement deux appendices joliment incurvés, idéalement tournés vers le ciel. Une prise impeccable !
Cette cordelette est celle de leur vêlage, et elles en sentent encore le musc dans les brins entremêlés. Quand la plus jeune aura deux ans ce printemps !
Ces fragrances persistent, et leur souvenir attendrit toujours mes vaches. Elles se laissent encorder sans histoire, léchouillant le lien, toute occupées à leurs réminiscences.
Un trou se présente fort opportunément à chaque muret de séparation. J'enfile la corde dedans, et la bloque de l'autre côté au moyen d'une tigette en fer coudée passée dans un nœud étudié tout exprès. La tigette est celle de verrouillage du portail de ma stabulation estivale. Pas de raison qu'en période hivernage, elle ne serve à rien !
Ainsi, la vache est maintenue tête baissée contre le mur, flanquée de tout son long à la mangeoire.
La position est la plus favorable dans le contexte. Les piqûres d'aiguilles, rasages, poinçons et autres joyeusetés amènent évidemment quelques réactions vives et musclées. Mais bon, en faisant attention, on devrait s'en sortir, jusqu'ici, on s'en est toujours sorti !

Je vais terminer ma tournée de fermeture.
Ranger contre le mur ma mosaïque dernière, en attente d'accrochage par Olivier, ce dimanche.
Mes petits projets batifolent en joie, comme ce boxer croisé en promenade, bavant d'enthousiasme, ses bons yeux arrondis en un étonnement un peu stupide. Une bonne face aplatie d'ahuri. Il est content de vivre, gai et insouciant. Il est à envier.
Voilà, c'est là que je dois prendre exemple, dans cette insouciance permise, quand on a à peu près fait le tour des impondérables à notre portée.


Vendredi 2 février 11H

Je remonte ici. J'ai entamé le lessivage dans la cuisine en bas d'un coin, puis, voyant la réapparition originelle et surprenante d'une couleur plus claire, j'ai continué le coin suivant, et, de coins en coins, fait le tour de la pièce. Le résultat est là, des parois doucement satinées, un coloris avivé et gai.
Avec le poêle ronronnant là dedans, je suis certaine de l'éphémère de mon travail. 
On ouvre la porte grinçante pour vérifier qu'il y a du bois, puis, on la rouvre pour en mettre, quand on ne la laisse pas carrément béante le temps d'aller chercher la bûche dans la brouette entreposée à l'étable. On la rouvre encore pour vérifier que le bois flambe bien, et s'assurer un moment encore après qu'il est bien tombé sur les braises rougeoyantes, histoire de ne pas le voir finir en tronçon noir et fumant, sans flamme.
Tout ça entraîne un joli filet de fumée, voire un nuage flottant sous le plafond, quand ce n'est pas une nappe opaque et piquante. Quand on en est là, il faudrait se jeter au sol pour trouver un peu d'air frais.
On se contente d'ouvrir grand portes et fenêtres, perdant bien vite le bénéfice de la chaleur espérée, et non atteinte.
C'est toute une industrie, ce poêle, et chacun y va de sa théorie : l'un ouvre le clapet arrière, l'autre secoue la commande des grilles, le troisième s'en prend au réglage du thermostat.
Tout le monde intervient, et l'appareil semble n'en faire qu'à sa tête.
C'est un meuble imposant, ce poêle, une âme vive dans la maison, un personnage.
Il dispense une si bonne chaleur, quand il y consent, qu'on lui pardonne ses frasques et fantaisies.
Je lui pardonne aussi la poussière et la suie. Nous sommes dans une ferme, pas dans un laboratoire en pharmacie...

Ce matin, la grêle blanchit les combes.
J'ai cru en ouvrant mes volets à un clair de lune fantastique. Cette lueur blafarde, couchée en trainées dans les ornières, cette boue blanchie, je trouvais ça surprenant, tout de même.
Hier soir en rentrant de la jardinerie, la lune m'est apparue, pleine et royale, bien installée dans son levant. Elle était bien belle, immense et incontournable. Des nuages la drapaient, sans la masquer tout à fait.
Cette image irréelle a trompé mes sens, ce matin.
Quand j'ai senti mes pas crisser dans la cour, j'ai compris tout de même que mon clair de lune était tapis de grêle. Elle goutte des toits et chante dans les gorges ravinées de la praire, cette grêle de nuit.
Cette grêle alevine va encore détremper les terres.
L'hiver cette année aura apporté son lot d'eau.

Le vétérinaire s'annonce pour lundi soir : pas de tuberculinisation cette année. Tant mieux ! L'opération en sera facilitée, et le suspense levé. J'aime autant...
A la jardinerie demain, j'ai en projet un petit remaniement comme je les aime : transfert complet de toutes les plantes de terre de bruyère, pour laisser davantage de champ à celles de plein soleil. Ainsi va la tendance maintenant, avec toutes ces terrasses au sud, quand le jardin ombragé à l'anglaise est en perte de vitesse.
La planète se réchauffe, paraît-il : que vont devenir tous ces résidents séchés au grand soleil ?
Gageons pour dans quelques décennies le retour des jardins protégés, des recoins frais et des ombres reposantes.
Je n'y serai pas. Mais on peut imaginer ce que d'autres vivront. Penser un avenir hors de nos vies. Allonger ses fictions comme des tentacules intemporelles.
J'arrête là, mes synapses s'étirent trop, et risquent de briser leurs brins ténus.
Le soleil sort, la grêle fond. 
Je redescends, sur terre, et, plus prosaïquement à mes casseroles !