mercredi 11 avril 2018

8 au 11 avril



Dimanche 8 avril 2018 18h55

Je me préserve ici des huées dans la vieille cuisine, où Olivier, mes frères et mon père hurlent autour de la table. Ils ne sont ni en colère ni surexcités, du tout, non, c'est le ton normal de la conversation, chez nous.
Le plafond haut de la vieille cuisine renvoie les sons en éclats agressifs pour mes pauvres oreilles, aussi, entre deux interventions, je fais des coupures, histoire de ramener l'attaque des décibels à un niveau plus reposant.
J'ai soigné les vaches. Elles sont restées à l'étable, aujourd'hui. La pluie tombée tout au long de la nuit, et toute la matinée encore, a détrempé l'herbe. Nous verrons demain, puisque l'après-midi a été sèche. Elles n'ont pas demandé à sortir, s'étonnant à peine, et se couchant ma foi plutôt satisfaites dans le paillage sec.

La journée d'hier à la jardinerie nous a amené un afflux de clientèle étonnant, pour une journée douchée d'averses. Les amateurs de jardin sont impatients, frustrés de ne pouvoir travailler dehors, quand les quelques belles journées de la semaine passée les ont si bien tentés.
Je suis comme eux, je remets à regrets à plus tard mon petit loisir potager...

Je fais maintenant l'expérience de la fatigue après une bonne journée de travail, quand avant je me sentais en pleine forme au soir de la même journée, interpellée par plusieurs clients à la fois, roulant les chariots lourds de plantes et de terreaux, accompagnant les passages en caisses dans le bruit et l'animation fervente d'une activité accélérée.
Bien avant, je me souviens m'être demandée sans avoir la moindre idée de ma présomption, du temps où j'étais au collège, réussissant sans trop d'efforts, ce que ça pouvait bien faire comme sensation de ne pas y arriver, d'avoir du mal à suivre. J'étais sincèrement curieuse de ce qui me semblait une étrangeté.
Je suis maintenant du côté de ceux qui sentent bien leurs limites, de ceux qui peinent et ressentent la difficulté. Je pense être encore dans une moyenne honorable, sans fatuité, si tant est qu'on puisse être observateur objectif de soi-même...
Venant de là d'où je viens, où ma résistance et mes facilités me maintenaient au dessus du flot commun (sans me vanter, toujours !!), la perte de ce sentiment enivrant est forcément frustrante et douloureuse.
De la même façon que Claire Gallois pleurait sa beauté perdue, je regrette mon aisance passée.
Deux alternatives s'offrent à moi :
alimenter ces regrets en méprisant ce qu'il reste au regard de ce qui a été... et ne sera plus,
ou alors :
remercier le sort pour tout ce temps où je me suis sentie si "potente", en pensant tout de même à l'inconfort de mon entourage du moment, confronté à ce petit bulldozer presque mécanique;
tâcher de me faire la meilleure place possible dans cette normalité qui m'a rattrapée.

Cette normalité où la plupart vivent très bien leur vie, de la même manière que je vis très bien, moi, l'érosion d'une fraîcheur de jeunesse loin des éclats d'une beauté hors du commun, jamais frôlée, d'où, forcément, moins regrettée.
On n'éprouve pas le manque de ce qu'on n'a jamais eu !
Si l'on est puni par là où on a péché, on est aussi affaibli par la perte de ce qui a fait votre force.
D'où l'intérêt de s'appuyer sur des leviers mieux équilibrés, de se méfier de ces excès proches du pathologique : ils vous portent haut, à un point d'où la chute est bien rude...

J'ai usé mes sens de les avoir exacerbés. Aux visites médicales scolaires, ma vue à 12/10; mon ouïe affutée, étonnaient. Mes perceptions sensorielles étaient acérées. Elles s'en sont fatigué avant l'heure, quel dommage...  Je me retrouve jeune sourde, à la vue basse.
Là encore, le mieux me semble de retenir la gratification de ces moments précieux où ma perception vive de mon environnement m'a donné une intuition d'appartenance au delà de ma petite personne physique. J'y ai puisé des plaisirs vifs et ardents.
Retrouver encore parfois ces sensations, plus calmes, moins exaltantes, évidemment, maintenant, mais profondes et emplies de sérénité, reste à ma portée. Je peux toujours y puiser cette joie à vivre et cette espérance capable d'adoucir une lucidité trop implacable, si on en reste aux seules solutions proposées par une pensée "incisivement" logique.
Le doute, la foi, l'espérance sans la science, l'espérance, quoi, et non la connaissance, inquiètent les cervelles raisonneuses. C'est là encore un exercice difficile, de museler ces tentations de "décortiquage", et de s'en tenir à une ignorance plus confortable. Je m'y applique, là est mon salut !

Je le redis : je veux bien décliner, puisqu'il le faut, mais je voudrais le faire comme on glisse...
Essaimer les trop vifs regrets entretenus par une mémoire dont l'acuité s'arrondira en ombres plus flous, estompées finalement dans un oubli confortable de ce qui a été, qu'on a perdu, et dont le souvenir trop fidèle ne nous aide pas.
Vieillir sage, c'est garder de sa jeunesse une image sépia, en oublier les reliefs et accepter de se fondre dans un mouvement lent sans s'y débattre. 
Je crois qu'on ne perd pas la faculté de mémoire, en vieillissant. On trie, plutôt; faute de place, peut-être, comme on vide un grenier trop encombré. Comme le plus joli est évidemment le plus éloigné, au fur et à mesure que l'on décrépit, et bien, je trouve judicieux de garder le meilleur, et d'écarter le reste...
La vie est bien faite, tout de même, qui vous quitte en vous donnant toutes les raisons de moins la regretter, la plupart du temps.
Je veux en cueillir ce qu'il reste sur mon chemin de jolies choses, et il y en a, j'en ai la démonstration chaque jour. Laisser la flamme se nourrir au mieux, et la garder vive pour la transmettre à d'autres.

Ma vision, mon ambition, mon meilleur espoir.


Mercredi 11 avril 2018 11H11

La pluie et le vent fouettent les carreaux. Partout, l'eau, la boue.
Mes vaches sont à l'étable, tranquillement couchées. Elles murmurent à peine, quand elles voient qu'elles ne sortiront pas, le matin. 
L'année dernière encore, comme je lâchais Agathe pour la faire téter, ce mouvement semblait donner le signal de la sortie. Agathe, repue, créait l'agitation en refusant de retourner à sa place. Les grandes tiraient sur les chaînes, meuglaient, ne comprenaient pas ces signaux contraires. C'étaient protestations et insatisfactions bruyantes dans l'étable.
Maintenant, mes vaches sont bien rôdées, et admettent le changement, sentant le mauvais temps dehors.
J'apprécie ce confort, j'apprécie ce mouvement dans mon quotidien vers la simplicité. C'est ce qu'il me faut !

Une de ces journées à cuisiner, entre deux bols de tisane, bavarder légèrement avec le visiteur de passage.
Tous les travaux extérieurs sont en attente. Le paysan s'impatiente et se désole. Le jardinier peste sous son ciré luisant. 
Là encore, j'apprécie le grand confort de ma situation. A la jardinerie, je suis bien sous la pluie, moi aussi. Mais la perspective d'un lendemain ici me rend tout à fait supportable ce désagrément. 
Mes oreilles s'apaisent d'un son plus sourd, bien plus reposant.
J'ai retrouvé la sensation de la stabilité.
Merci la chimie !

Je vais descendre, surveiller les cuissons, cajoler les bêtes...
Le mieux à faire dans la circonstance, compatir à ceux qui subissent, sans pouvoir se préserver, et savourer égoïstement la latitude de ne pas en être.







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