Vendredi 13 avril 2018 14h49
Un printemps pourri, c'est comme la vieillesse ou la maladie : le mieux à faire, c'est d'essayer de l'habiller avec élégance et d'en prendre son parti.
Ca n'en reste pas moins un printemps pourri, comme la vieillesse et la maladie restent une misère et une calamité, quoi qu'on essaie d'en faire de mieux...
Pour autant, ce noyau difficile à avaler tel quel, a tout de même le bon goût de nous laisser capter quelques joliesses, encore.
Ce printemps de pluie et de boue nous tend ainsi furtivement quelques beautés saisissantes.
Ce matin, quelques minutes à peine d'une belle lumière, d'une enluminure délicate et chaude.
Bon, après, retour à la grisaille, à la bruine et au petit vent frisquet.
Allez, allez, les jours meilleurs nous sont annoncés. Puisque nous avons pris le pli d'attendre jusque là, j'ai pris la décision de ne pas me précipiter à la première éclaircie. Mon potager attendra maintenant le joli mois de mai. Je vais resserrer dans ce créneau toutes les plantations et semis de printemps. La réduction de mes ambitions jardinières permettra aisément cette concentration.
Cette fin de semaine à la jardinerie devrait être active. J'ai fait rentrer hier de la jolie marchandise, et nos clients s'imagineront facilement leurs massifs colorés et chatoyants de toutes ces nouveautés. C'est un plaisir par procuration, de participer avec eux à l'élaboration de ces petits bouts de nature, à la matérialisation de ces espaces imaginés et conçus pour apporter l'agrément de l'authentique.
Les fins de semaines, nous sommes moins happés par les tâches annexes, commandes, réceptions et mises en place. Plus disponibles pour la vente, l'ambiance en est toute différente. Moi par exemple, en semaine, je suis un tantinet expéditive, abandonnant facilement le client hésitant entre ce camélia pourpre, et cet autre, plus orangé, vous ne trouvez-pas ?
Oui, peut-être, mais bon, là, j'ai quinze boxs de plantes à placer, et votre pourpre, carmin ou rose orangé, j'y suis assez peu réceptive. Honte à moi, je n'ai pas dans ces cas là l'attention patiente du vendeur parfait, contemplant avec son client la teinte en question, et tâchant de la définir précisément avec lui. L'opération se soldant au mieux par une vente longue et trop modique, quand le dit client ne vous quitte pas là, vous assurant d'une visite pour achat, peut-être, ultérieure, après réflexion mieux poussée. Bien, bien, bien...
Ainsi va notre métier !
Les fins de semaines, mes jauges bien remplies et correctement rangées, (enfin, à peu près), la tension est moindre, la patience plus grande, et, bon an mal an, le résultat meilleur, les promeneurs étant dilués avantageusement dans la masse des acheteurs.
Je vais maintenant, sous les cieux encore pommelés mais tout de même plus légers, me promener dans les chemins boueux aux talus piquetés de fleurs, tapis rasants de violettes, légers myosotis bleu pâles aux mouchetures géométriques, asphodèles plus rustres et dominants.
Les arbres feuillent d'un vert tendre gorgé d'eau, les crosses des fougères s'arcboutent en duvet roux sous le tapis épais des mousses drues.
Je croise peu de promeneurs. Parfois, Joseph-Louis me fait un brin de causette, m'entretenant de ses vaches et de ses moutons.
Nos conversations ne vont jamais bien au delà. C'est notre monde et notre fondation.
Le seul que je connaisse, qui peut paraître petit, mais dont il me semble bien être loin d'avoir fait le tour...
Même jour 17h49
Je viens de rentrer les vaches : elles lambinaient près de l'entrée, pattes boueuses et mufles au vent.
Juste avant de préparer le dîner, un petit temps s'offre à moi. J'aurais pu profiter d'un ersatz de rayon solaire, pour faire un peu de lecture, à l'abri du vent, devant le grenier, par exemple.
J'aurais aussi bien fait !
Non, là, je me suis dit, tiens, je vais m'occuper de la déclaration fiscale.
Dès que l'imprimé arrive, j'ai la tentation de le renvoyer, comme on relance la balle au base-ball, d'un revers immédiat. J'ai toujours eu beaucoup de mal à ne pas réagir dans l'instant. Je suis en progrès, peut-être, mais là, pour l'administratif, je reste très sensible au stimulus. Cette enveloppe anodine me nargue et titille mon impatience.
Je m'installe à mon clavier, munie de tous les identifiants et autres mots de passe.
Déjà, le site m'invite à accepter les "cookies". Tiens, c'est nouveau, ça, pour un site officiel, non ?
Je me méfie, vais chercher ailleurs. Non, décidemment, je ne trouve pas mieux, et de dois "accepter", sans trop savoir. Risquer, quoi, moi si vite angoissée de la moindre aventure hors des ornières connues.
Bon, n'écoutant que mon courage, j'y vais, je clique, j'accepte...
Le fond reste pâle, inaccessible à mes "aiguillonages" de souris, nerveux mais restés sans réponses.
Tiens donc, que se passe-t-il ?
J'ai ainsi ouvert, fermé, tapé à la porte, pour le même résultat.
Au bout d'un temps, voilà enfin mon écran disponible à mes requêtes. Gentiment, il aligne les je ne sais combien de chiffres de référence, demande ce fameux mot de passe. Je pianote, je clique et reclique. D'après moi, j'avance vers la lumière.
Bam : il me recrache ma proposition, ne reconnaît pas ce foutu mot de passe. J'ai du le changer, l'avoir oublié, modifié, et retrouvé... trop tard !
Nom d'un chien ! Le service connaît ces risques là, et propose gentiment de m'envoyer un autre numéro de référence. Aaah, très bien !
Et là, pfuitt, l'écran se regrise, tout pâlot, et referme sur ses couleurs perdues la lourde porte de l'antre secret.
Frustrée, si près du but frôlé mais pas atteint, je clique de plus belle, ma souris de nerveuse devient hystérique.
Et rien. Le site s'éteint, comme on meurt, désolé mais implacablement soumis à la fatalité.
Hououou...
En lieu et place de la satisfaction d'avoir écarté cette petite obligation, de reléguer jusque l'année prochaine cette petite civilité, désagréable, j'ai usé dix minutes avec pour seul résultat d'avoir vrillé mes nerfs maintenant si délicats...
J'aurais mieux fait de prendre le soleil !
Allez, ne restons pas là dessus. J'imagine que d'autres frénétiques dans mon genre ont assailli le service, bouchonnant tant et si bien à ses portes qu'ils en ont bloqué l'ouverture.
Cette seule idée d'une fraternité de gens dans mon genre me console.
Je vais en rejoindre une autre, celle qui s'apprête aux préparatifs du repas.
L'universalité de mes conduites m'amuse et me rassure. C'est une vision d'appartenance à une confrérie, une allégeance à ses rites.
Je suis commune, en communion avec ma communauté.
Je suis une, parmi tant d'autres... assez pareils !



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