lundi 23 avril 2018 7h52
Tournée du matin. La nuit a été réparatrice pour tout le monde : bêtes et gens entament la journée avec bonne humeur.
Les pièces de la vieille ferme sont encore sombres du jour maussade. Il a plu dans la nuit. Je n'ai rien entendu. A peine, hier soir, au moment où je déposai mon livre du moment en fermant déjà les yeux, un éclair a dessiné un trait fugace dans le ciel au dessus de Fontarrabie.
Ma nouvelle lubie, volets ouverts nuits et jours, fenêtres sans rideaux, me donne à voir la large lumière à tout moment. Je suis l'avancée de la nuit, quand, entre deux rêves, je jette un œil vers le grand carolin. Il n'a pas encore feuillé, et sa haute silhouette hérissée de ramilles souples veille sur mon repos.
Le bon côté de ma surdité, c'est de ne plus être dérangée par les bruits de tonnerre, vent, ou tous autres désagréments qui vous tirent des bras de Morphée quand vous entendez correctement. Moi, quand je m'assoupis, je suis bercée (les bons jours !) par mes acouphènes ronronnant dans mon oreille au rythme tranquille de mon cœur. Ce ouin-ouin-ouin récurrent tourne comme un moteur au ralenti : j'allonge les séquences respiratoires, la roue s'alentit, s'arrête presque, son mouvement s'apaise et son bruit s'atténue.
Comme je dois quand même continuer d'alimenter un minimum la machine en air frais, j'imagine que je peux oublier l'idée de retrouver un jour le silence. Enfin, c'est relatif, et même faux, ce silence imaginaire. Nos corps travaillent à bas-bruits, mais à bruits quand-même. Les gargouillis et autres battements, pulsations, et activités vitales restent peut-être imperceptibles, puisque le silence complet n'existe pas. Toujours, un parasite sonore distrait de ces bruits essentiels, et tient à l'écart de la folie que ce pourrait devenir d"entendre" son corps vivre. Moi, je n'"entends" pas mon corps vivre, j'"entends" mon cerveau tourner, au rythme de mon sang dans les veines. D'angoissant au départ, ce bruit me devient (toujours dans les bons jours !) ami et rassurant.
Je descends prendre un thé avec mon père et mon frère.
Les activités "jour" sont lancées; j'ai en tête une petite fresque sur le mur du garage, près du poulailler. Mon fameux arbre, l'acacia de l'ancien poulailler, justement, stylisé, dont j'ai bégayé la silhouette épurée en triptyques ascendants ou descendants, toujours suivant les humeurs du jour...
Un petit complément dans les bleus profonds pour mes potées fleuries, aussi. Du lobélia, si j'en trouve.
Je sens bien cette exaltation frémissante. Elle se cantonne en ces tout petits bouillons inoffensifs.
C'est un état bien agréable, une griserie légère et tonifiante.
En plus des avantages de ma surdité, je connais le visage clair de cette bipolarité, bonne fille elle aussi quand elle reste dans ses cantonnements raisonnables.
Je vois bien l'incongru de se satisfaire de ses faillites. Et bien, j'en sens aussi le plaisir, la sagesse d'accepter la fatalité, et d'y trouver des étincelles mignonnes et gaies.
Que pourrais-je faire de mieux ? Je n'en ai pas idée, et, d'ailleurs, je ne cherche pas, mieux. Ce que j'ai me semble assez...
Vendredi 27 avril 10 h
Le soleil slalome entre les nuages étirés. J'ai laissé le côté levant grand ouvert. Ma fresque murale près du poulailler s'anime de ses dorures enluminées. Je la trouve d'un très bel effet, même si j'en perçois la démesure un peu fantasque, farfelue, je n'irais pas jusqu'à "folle", il ne faut tout de même pas exagérer !
J'ai dupliqué plus modestement sur les deux pans de murs autour de la grande porte du grenier.
C'est tout à fait pratique, pour utiliser mignonnement les fissures récurrentes, au lieu de les déplorer...
Toute ma philosophie de vie, ça.
Ma vigilance éveillée sur le possible départ d'incendie dans ma tête s'apaise. Ca grésille un peu vivement, c'est vrai, ça phosphore à grande vitesse, mais ça reste logique et maîtrisable.
Pour autant, je sais bien comment mes génisses partant au petit trot peuvent trouver l'énergie de galoper, tels mes petits chevaux sauvages débridés. La longe trop longue perd exponentiellement son rôle d'attache, au fur et à mesure de l'accélération de la course. Celui qui croyait retenir se retrouve emporté, ou alors il y laisse la peau de ses paumes, et se retrouve au final de toute façon cul par terre !
Je décélère prudemment. La pharmacopée m'y aide, et je commence à savoir l'utiliser avec bénéfice, en apprentie sorcière.
Je connais le prix à payer, je sais ma rate révoltée, mon foie intoxiqué, et mes reins submergés. Je peux tout de même espérer récolter quelques bienfaits de tous ces sacrifices consentis, par force. Le grand feu dans la tête est circoncis à de petites flammes vives, le reste de la carcasse encaisse au mieux. Je la ménage, je la ménage, cette carcasse encore vigoureuse, ce serait trop dommage de retrouver ce bien-être mental, et de sombrer dans la déchéance physique.
On la connaît, celle-là aussi, elle nous pend au nez. Quand en viendra l'heure, que je peux raisonnablement espérer lointaine...
En parlant de génisses emballées, ma Rubita a fait des siennes hier soir. Et là, je ne l'accuse pas à tort, comme dans cette affaire d'abreuvoir défectueux.
En rentrant de la jardinerie, sur le coup des 20 heures (la nouvelle caissière a encore sévi...), je hèle mes belles, encore toute à leur pâture, enluminées elles aussi dans le soleil bas au dessus du Jaizkibel allongé.
Elles arrivent en général au petit trop, bien contentes de trouver leurs mangeoires garnies de quelque friandise attirante. Bigoudi la première, suivie de Beltza, Rubita et enfin Agathe, quand celle-ci ne s'interpose pas dans le rang, indisciplinée qu'elle sait être, parfois.
Hier, je voyais un peu d'agitation, le long de la clôture : mes vaches et celles du Cousinou se coursaient de part et d'autre du barbelé défensif. Elles se humaient, feulaient, soufflaient, donnaient de la corne et du sabot.
J'appelai, incitant ma Bigoudi à rameuter ses filles. Elle leva bien la tête, me repéra sans mal, mais ne daigna pas se mettre en marche vers l'étable... et vers moi !
Il était un peu tard, j'avais faim, les erreurs de caisse répétées de notre nouvelle recrue me crispaient un peu les nerfs. Tout y était, je sentais les petits nœuds prêts à se serrer en court-circuits électriques.
Je tâchai de reprendre bonne contenance, admirai la belle lumière, la ligne d'horizon claire, respirai en soufflant profondément, histoire d'évacuer cette tension montante.
Je fis le tour de ferme, mon père, cuisine, logistique pour le repas du lendemain, surveillant à travers la fenêtre l'avancée de mon troupeau agité.
Enfin, Bigoudi se mit en marche. Elle martela du sabot le sol de l'étable, se rangea sans histoires à sa place. Je la flattai, l'attachai, et oubliai mes contrariétés. Les autres suivraient, elles pouvaient bien s'accorder une petite fantaisie, tout de même !
Sauf qu'elles ne suivaient pas : Rubita faisait des aller-retours le long de la clôture, toujours, les deux autres la regardaient, et ne songeaient sûrement pas à rentrer.
J'appelai encore, mon ton perdant à chaque appel un bémol.
Au bout d'un temps, trop long, Beltza et Agathe levèrent leurs grosses têtes étonnées vers moi, et se rappelèrent du rituel de nos soirées. Elles arrivèrent. Beltza gagna sa stalle, je l'attachai. Agathe, encore nerveuse de ces mouvements inhabituels, tournait dans le fond de l'étable, pas du tout décidée à rentrer sagement dans le rang. Bon. Celle-ci, elle me le fait souvent, je sais qu'elle a besoin de voir les trois autres à leurs places, pour comprendre qu'elle a la sienne.
Je ressortis pour voir où en était cette diablesse de Rubita. J'avais bien compris ce qui lui mettait le diable au corps : cette grande bêtasse était en chaleur.
Rubita jusqu'ici n'a jamais trop manifesté son rut. Quelques glaires, deux trois reniflements évasifs du derrière de ses consœurs, rien de plus.
Le printemps tardif a du lui fouetter le sang, je ne sais pas. La révélation d'un tempérament ardent lui est arrivée sur le tard, et elle rattrape tout ce temps perdu. Rubita va sur ses trois ans, c'est une bête en grande forme, pas très maline, mais d'une grande vivacité de mouvement. Elle est vite inquiète, et les sursauts de cet animal long et lourd ne passent pas inaperçus.
Là, toute chamboulée par ses hormones exaltées, elle ne savait plus où donner de la tête, où elle était et ce qu'elle faisait.
J'ai eu du mal à la persuader de rentrer dans l'étable. J'ai évidemment refermé aussitôt la porte sur elle, sentant bien qu'elle me filerait dans les pattes sinon.
Avec Agathe, elles se tournaient autour, mimant la saillie, deux grosses bêtes s'essayant à des sauts maladroits et bruyants. Mon père depuis son lit devait entendre ce vacarme, et s'en inquiéter.
Je commençais à voir rouge. Je pris le bâton, et tapai. Je n'aime pas, taper mes vaches. Je le fais très rarement, et je m'en veux à chaque fois d'en venir là. En plus, évidemment, le résultat est exactement le contraire de celui escompté. Au lieu d'obéir, les bêtes s'énervent encore plus elles-aussi, et c'est le manège d'un cirque désordonné, où les lions rugissent et se sautent à la gorge, quand ce n'est pas à celle du dompteur !
Quelques aller-retours, pas trop de cris mais le bruit mat du bois sur le cuir dur.
Là encore, très vite, je vis l'inutilité et l'inanité de mon attitude. Je remis mon bâton à sa place, l'y oubliai, et m'approchai plus calmement des deux génisses. Je leur parlai d'une voix basse, lente, et apaisante.
Elles apprécièrent sans doute le changement, et se laissèrent, après quelques tours de manège encore, apprivoiser, finissant par regagner leurs places, et se mettre à manger, comme si de rien n'était. Elles étaient perlées de sueur, soufflant encore, mais calmées, enfin !
Je pus les contempler un moment, spectacle reposant s'il en est, tirant de pleines bouchées de foin, s'étirant de bien-être, et finissant par se coucher, tranquilles.
Je montai chez moi : 21 heures trente...
Coup de fil à Olivier, repas rapide, une douche bouillante. Trois pages lues, la couverture tirée sur le menton, et là, enfin, je sentis la bonne détente d'un corps décrispé.
En repensant à cette réaction d'hier soir, je m'en veux encore d'avoir frappé ma Rubita; Je la frictionne avec affection et vigueur, comme elle aime. Elle paraît ne pas m'en vouloir, et se laisse faire en tortillant son échine épaisse.
Sans doute, le feu dans son sang s'est-il calmé.
Elle et moi, nous reprenons gentiment le cours de nos journées.
Ces petits coups de fouets, au sens propre et figuré, ne sont pas toujours mauvais...