vendredi 27 avril 2018

27 avril



Vendredi 27 avril 2018 15h26


Les cieux assombris annoncent la pluie. Cette humidité ne vaut rien pour les petits travaux de peinture prévus. Quelques rattrapages de blanc ici et là, sur ces quelques fissures et autres. Je ne peux quand même pas orner toute la ferme de mes arbres et lianes en trompe l'œil. Enfin, ils ne trompent personne, puisque mon art est pure création, et non plate figuration !
Reproduire une réalité, la reproduire mal qui plus est, ne nécessite qu'application. Un, appliquée, je ne le suis pas, et deux, je prétends à autre chose, une distance, un angle de vue inédit, une élévation, presque !!!  Heemm, je m'emballe encore, là. Dieu merci, tant que je me regarderais avec une gentille moquerie, cousine d'une lucidité solide, je ne risque pas trop grand chose...

La réalité, d'ailleurs, c'est comme la solitude chantée par Nicoletta, ça n'existe pas. Chacun a la sienne, et le tangible, le réel, n'est rien de plus que ce que l'on en perçoit. Différents et uniques pour chacun, alors, l'universalité d'une réalité, merci !

Pour exemple, je regardais ce matin le soleil se lever. J'ai toujours raconté ce lever printanier derrière la pinède. Quand de pinède, à cet endroit, il n'y en a pas ! Des pins, pas trop loin, oui. Mais là, juste là devant le soleil, exactement, ce sont des feuillus. A vue de nez, je dirais des acacias. J'ai toujours plus ou moins su mon inexactitude. Je suis dans le végétal depuis trente ans tout de même ! J'ai quand même toujours maintenu ma pinède, par poésie, comme ça. Je trouvais l'image jolie, et familière. Ce bosquet d'acacias par lui-même est tout à fait charmant, lui aussi. J'aime beaucoup, d'ailleurs, l'acacia, je le peins partout. Allez savoir pourquoi j'ai entretenu ce leurre même pas inconscient. 
J'aurais eu cent fois la possibilité d'aller vérifier, sur place. Et bien non, ce savoir là ne me tente pas, comme cette ignorance me sied.

Il en va ainsi de tant de choses. Ces réalités inventées, imaginées, fantasmées, enjolivées. Ces mannequins habillés à convenance et opportunité. Il doit y avoir une signification à mes errances, une justification à ces approximations où je délasse mes étrécissements.
Pour avoir écouté bon nombre de mes contemporains, pour en avoir lus pas mal de plus anciens, il me semble bien avoir senti notre fraternité humaine en ce domaine...

Tiens, je vais glisser ce soleil levant derrière "ma" pinède, dans mon tiroir pas secret :









23 au 27 avril




lundi 23 avril 2018 7h52

Tournée du matin. La nuit a été réparatrice pour tout le monde : bêtes et gens entament la journée avec bonne humeur.
Les pièces de la vieille ferme sont encore sombres du jour maussade. Il a plu dans la nuit. Je n'ai rien entendu. A peine, hier soir, au moment où je déposai mon livre du moment en fermant déjà les yeux, un éclair a dessiné un trait fugace dans le ciel au dessus de Fontarrabie.
Ma nouvelle lubie, volets ouverts nuits et jours, fenêtres sans rideaux, me donne à voir la large lumière à tout moment. Je suis l'avancée de la nuit, quand, entre deux rêves, je jette un œil vers le grand carolin. Il n'a pas encore feuillé, et sa haute silhouette hérissée de ramilles souples veille sur mon repos.
Le bon côté de ma surdité, c'est de ne plus être dérangée par les bruits de tonnerre, vent, ou tous autres désagréments qui vous tirent des bras de Morphée quand vous entendez correctement. Moi, quand je m'assoupis, je suis bercée (les bons jours !) par mes acouphènes ronronnant dans mon oreille au rythme tranquille de mon cœur. Ce ouin-ouin-ouin récurrent tourne comme un moteur au ralenti : j'allonge les séquences respiratoires, la roue s'alentit, s'arrête presque, son mouvement s'apaise et son bruit s'atténue.
Comme je dois quand même continuer d'alimenter un minimum la machine en air frais, j'imagine que je peux oublier l'idée de retrouver un jour le silence. Enfin, c'est relatif, et même faux, ce silence imaginaire. Nos corps travaillent à bas-bruits, mais à bruits quand-même. Les gargouillis et autres battements, pulsations, et activités vitales  restent peut-être imperceptibles, puisque le silence complet n'existe pas. Toujours, un parasite sonore distrait de ces bruits essentiels, et  tient à l'écart de la folie que ce pourrait devenir d"entendre" son corps vivre. Moi, je n'"entends" pas mon corps vivre, j'"entends" mon cerveau tourner, au rythme de mon sang dans les veines. D'angoissant au départ, ce bruit me devient (toujours dans les bons jours !) ami et rassurant.

Je descends prendre un thé avec mon père et mon frère.
 Les activités "jour" sont lancées; j'ai en tête une petite fresque sur le mur du garage, près du poulailler. Mon fameux arbre, l'acacia de l'ancien poulailler, justement, stylisé, dont j'ai bégayé la silhouette épurée en triptyques ascendants ou descendants, toujours suivant les humeurs du jour...
Un petit complément dans les bleus profonds pour mes potées fleuries, aussi. Du lobélia, si j'en trouve.

Je sens bien cette exaltation frémissante. Elle se cantonne en ces tout petits bouillons inoffensifs.
C'est un  état bien agréable, une griserie légère et tonifiante. 
En plus des avantages de ma surdité, je connais le visage clair de cette bipolarité, bonne fille elle aussi quand elle reste dans ses cantonnements raisonnables.
Je vois bien l'incongru de se satisfaire de ses faillites. Et bien, j'en sens aussi le plaisir, la sagesse d'accepter la fatalité, et d'y trouver des étincelles mignonnes et gaies.
Que pourrais-je faire de mieux ? Je n'en ai pas idée, et, d'ailleurs, je ne cherche pas, mieux. Ce que j'ai me semble assez...

Vendredi 27 avril 10 h

Le soleil slalome entre les nuages étirés. J'ai laissé le côté levant grand ouvert. Ma fresque murale près du poulailler s'anime de ses dorures enluminées. Je la trouve d'un très bel effet, même si j'en perçois la démesure un peu fantasque, farfelue, je n'irais pas jusqu'à "folle", il ne faut tout de même pas exagérer !
J'ai dupliqué plus modestement sur les deux pans de murs autour de la grande porte du grenier.
C'est tout à fait pratique, pour utiliser mignonnement les fissures récurrentes, au lieu de les déplorer...
Toute ma philosophie de vie, ça.

Ma vigilance éveillée sur le possible départ d'incendie dans ma tête s'apaise. Ca grésille un peu vivement, c'est vrai, ça phosphore à grande vitesse, mais ça reste logique et maîtrisable.
Pour autant, je sais bien comment mes génisses partant au petit trot peuvent trouver l'énergie de galoper, tels mes petits chevaux sauvages débridés. La longe trop longue perd exponentiellement son rôle d'attache, au fur et à mesure de l'accélération de la course. Celui qui croyait retenir se retrouve emporté, ou alors il y laisse la peau de ses paumes, et se retrouve au final de toute façon cul par terre !
Je décélère prudemment. La pharmacopée m'y aide, et je commence à savoir l'utiliser avec bénéfice, en apprentie sorcière.
Je connais le prix à payer, je sais ma rate révoltée, mon foie intoxiqué, et mes reins submergés. Je peux tout de même espérer récolter quelques bienfaits de tous ces sacrifices consentis, par force. Le grand feu dans la tête est circoncis à de petites flammes vives, le reste de la carcasse encaisse au mieux. Je la ménage, je la ménage, cette carcasse encore vigoureuse, ce serait trop dommage de retrouver ce bien-être mental, et de sombrer dans la déchéance physique.
On la connaît, celle-là aussi, elle nous pend au nez. Quand en viendra l'heure, que je peux raisonnablement espérer lointaine...

En parlant de génisses emballées, ma Rubita a fait des siennes hier soir. Et là, je ne l'accuse pas à tort, comme dans cette affaire d'abreuvoir défectueux.
En rentrant de la jardinerie, sur le coup des 20 heures (la nouvelle caissière a encore sévi...), je hèle mes belles, encore toute à leur pâture, enluminées elles aussi dans le soleil bas au dessus du Jaizkibel allongé.
Elles arrivent en général au petit trop, bien contentes de trouver leurs mangeoires garnies de quelque friandise attirante. Bigoudi la première, suivie de Beltza, Rubita et enfin Agathe, quand celle-ci ne s'interpose pas dans le rang, indisciplinée qu'elle sait être, parfois.
Hier, je voyais un peu d'agitation, le long de la clôture : mes vaches et celles du Cousinou se coursaient de part et d'autre du barbelé défensif. Elles se humaient, feulaient, soufflaient, donnaient de la corne et du sabot.
J'appelai, incitant ma Bigoudi à rameuter ses filles. Elle leva bien la tête, me repéra sans mal, mais ne daigna pas se mettre en marche vers l'étable... et vers moi !
Il était un peu tard, j'avais faim, les erreurs de caisse répétées de notre nouvelle recrue me crispaient un peu les nerfs. Tout y était, je sentais les petits nœuds prêts à se serrer en court-circuits électriques.
Je tâchai de reprendre bonne contenance, admirai la belle lumière, la ligne d'horizon claire, respirai en soufflant profondément, histoire d'évacuer cette tension montante.

Je fis le tour de ferme, mon père, cuisine, logistique pour le repas du lendemain, surveillant à travers la fenêtre l'avancée de mon troupeau agité.
Enfin, Bigoudi se mit en marche. Elle martela du sabot le sol de l'étable, se rangea sans histoires à sa place. Je la flattai, l'attachai, et oubliai mes contrariétés. Les autres suivraient, elles pouvaient bien s'accorder une petite fantaisie, tout de même !
Sauf qu'elles ne suivaient pas : Rubita faisait des aller-retours le long de la clôture, toujours, les deux autres la regardaient, et ne songeaient sûrement pas à rentrer.
J'appelai encore, mon ton perdant à chaque appel un bémol.
Au bout d'un temps, trop long, Beltza et Agathe levèrent leurs grosses têtes étonnées vers moi, et se rappelèrent du rituel de nos soirées. Elles arrivèrent. Beltza gagna sa stalle, je l'attachai. Agathe, encore nerveuse de ces mouvements inhabituels, tournait dans le fond de l'étable, pas du tout décidée à rentrer sagement dans le rang. Bon. Celle-ci, elle me le fait souvent, je sais qu'elle a besoin de voir les trois autres à leurs places, pour comprendre qu'elle a la sienne.

Je ressortis pour voir où en était cette diablesse de Rubita. J'avais bien compris ce qui lui mettait le diable au corps : cette grande bêtasse était en chaleur.
Rubita jusqu'ici n'a jamais trop manifesté son rut. Quelques glaires, deux trois reniflements évasifs du derrière de ses consœurs, rien de plus.
Le printemps tardif a du lui fouetter le sang, je ne sais pas. La révélation d'un tempérament ardent lui est arrivée sur le tard, et elle rattrape tout ce temps perdu. Rubita va sur ses trois ans, c'est une bête en grande forme, pas très maline, mais d'une grande vivacité de mouvement. Elle est vite inquiète, et les sursauts de cet animal long et lourd ne passent pas inaperçus.
Là, toute chamboulée par ses hormones exaltées, elle ne savait plus où donner de la tête, où elle était et ce qu'elle faisait.
J'ai eu du mal à la persuader de rentrer dans l'étable. J'ai évidemment refermé aussitôt la porte sur elle, sentant bien qu'elle me filerait dans les pattes sinon.
Avec Agathe, elles se tournaient autour, mimant la saillie, deux grosses bêtes s'essayant à des sauts maladroits et bruyants. Mon père depuis son lit devait entendre ce vacarme, et s'en inquiéter.
Je commençais à voir rouge. Je pris le bâton, et tapai. Je n'aime pas, taper mes vaches. Je le fais très rarement, et je m'en veux à chaque fois d'en venir là. En plus, évidemment, le résultat est exactement le contraire de celui escompté. Au lieu d'obéir, les bêtes s'énervent encore plus elles-aussi, et c'est le manège d'un cirque désordonné, où les lions rugissent et se sautent à la gorge, quand ce n'est pas à celle du dompteur !
Quelques aller-retours, pas trop de cris mais le bruit mat du bois sur le cuir dur.
Là encore, très vite, je vis l'inutilité et l'inanité de mon attitude. Je remis mon bâton à sa place, l'y oubliai, et m'approchai plus calmement des deux génisses. Je leur parlai d'une voix basse, lente, et apaisante.
Elles apprécièrent sans doute le changement, et se laissèrent, après quelques tours de manège encore, apprivoiser, finissant par regagner leurs places, et se mettre à manger, comme si de rien n'était. Elles étaient perlées de sueur, soufflant encore, mais calmées, enfin !

Je pus les contempler un moment, spectacle reposant s'il en est, tirant de pleines bouchées de foin, s'étirant de bien-être, et finissant par se coucher, tranquilles.
Je montai chez moi : 21 heures trente...
Coup de fil à Olivier, repas rapide, une douche bouillante. Trois pages lues, la couverture tirée sur le menton, et là, enfin, je sentis la bonne détente d'un corps décrispé.
En repensant à cette réaction d'hier soir, je m'en veux encore d'avoir frappé ma Rubita; Je la frictionne avec affection et vigueur, comme elle aime. Elle paraît ne pas m'en vouloir, et se laisse faire en tortillant son échine épaisse.

Sans doute, le feu dans son sang s'est-il calmé. 
Elle et moi, nous reprenons gentiment le cours de nos journées.
Ces petits coups de fouets, au sens propre et figuré, ne sont pas toujours mauvais...







dimanche 22 avril 2018

20 au 22 avril




Vendredi 20 avril 2018 15h18

Ce vendredi est fidèle aux prévisions que je m'en faisais.
Le grand soleil nous reste, températures chaudes, petite brise légère et agréable.
Antton avait devancé l'appel de mon potager, en passant le Rotavator dès hier soir. La terre est grasse encore, lourde de toute cette eau du printemps. Mes plants et graines seront enrobés de cette humidité chaude, une petite Amazonie sous terre; tout ça devrait jaillir comme la lave de volcan.
J'ai privilégié cette année les plans en lignes, alternant couleurs et volumes. Un potager, ce doit être joli, aussi...
J'ai hâte de voir tout ça sortir de terre, de passer du temps dans cet endroit tranquille, contemplant le paysage large et ami.
Beñat rentre de Paris aujourd'hui. Et oui ! le frérot est allé avec sa fille visiter la capitale. Il nous racontera tout ça ce soir...
Il nous a manqué, ces quelques jours. Espérons que de son côté, il y a trouvé du plaisir.

Tout le monde est au jardin, les machines vrombissent, le pollen volette. J'ai refait mes potées de fleurs. Quelques violas encore mignonettes ont été épargnées par ma campagne de renouveau.
Bon, c'est vrai, je n'ai pas comme annoncé attendu le mois de mai. Mais, tout de même, j'ai ajourné une partie du travail. C'est chez moi un grand progrès, cette capacité de résister à mon impatience ravageuse.
Maintenant, une visite au cimetière pour voir comment les coupes là-bas tiennent la chaleur. 
Une longue promenade, ensuite, avec les chiens, par les chemins tachetés du soleil filtré dans les feuillages tendres.
Une jolie journée !


Dimanche 22 avril 2018 19h15

Je fais ma tournée du soir. Les vaches viennent de se coucher dans la litière toute fraîche, après une pleine journée au grand air, entre les marguerites et les boutons d'or. La pousse printanière de ces derniers jours les rassasie vite, et elles se prélassent, panses repues et ventres rebondis.
Un repas animé , en bas, avec mes frères contents eux aussi de leur journée. Chacun vaque à ses plaisirs, et tout le monde se retrouve à commenter, avec une pointe d'ironie, mais assez de bienveillance encore, allez !

Durant ma promenade, j'ai fait la connaissance de la créatrice de Joseph-Louis. (Je me comprends...). Sacré bonne femme, vigoureuse et en verve, très remontée, sur la défensive et prête à en découdre, avec les gens, les bêtes, et les plantes, grande cisaille sur l'épaule et phrases tonitruantes et bousculées en bouche.
Je l'ai écoutée, intéressée mais sans plus, raconter ses déboires de remblais, camions, poussière, toutes ces choses cristallisées pour moi maintenant dans une époque révolue. Une pointe de nostalgie amusée,  l'étonnement de ces passions soulevées comme des lames d'un fond qui ne dit pas son nom : on nous déteste, m'a-t-elle affirmé, on nous jalouse parce-qu'on est riches, nos maisons, on les a méritées !! Tiens donc, et les aiment-ils, au moins ? Je le leur souhaite, et je leur souhaite aussi de trouver la paix, de laisser ces petites guerres juste dehors.

En matinée,  encore quelques plantations de fleurs, (oui, finalement, les violas rescapées, je les confine à l'ombre, histoire de leur laisser une meilleure chance de durer, et, surtout, de terminer la réalisation de mes potées !).
Plantation encore et toujours d'un rosier chez mon petit pilier, avec Olivier.
Mon pilier délicat et raffiné comme une porcelaine, une joliesse fine et ciselée. Une apparence fragile, sur une base solide, je le crois.
Nous avons traversé la maison pour accéder au jardin, comme c'est pratique !
Je m'intéresse peu aux intérieurs. J'ai juste remarqué des bois polis et épais, une cuisinière lisse comme du verre et luisante comme l'ébène, des faïences colorées et un parquet-miroir.
Le jardin, lui, une véritable surprise, îlot de verdure dans la cité, niché au creux de bâtiments élevés. Un assortiment improbable et surprenant de conifères aux troncs fêlés, deux eucalyptus juchés vers la lumière, un phœnix massif habité de plantules levées dans son stipe.
Un pyracantha énorme, très vieux, noué  sans oppresser, protecteur et tendre, autour d'un tronc de glycine cylindrique et raide comme un tuteur : le monde à l'envers !
Une pelouse sage entourée de lianes de ces mêmes glycines escaladeuses et de bignones rampantes, grappillée de lierres têtus, en contrepoint d'une végétation de sous-bois sauvage et anarchique.
Un muret penché, des lauriers sauces aux pousses vert tendre, quelques palmiers chanvres ressemés là comme on visite.
Une pergola demi-ronde, des colonnes pour héler notre rosier grimpant.
Nous l'avons installé dans une tâche ensoleillée, immiscé dans cette flore emmêlée et sauvage.
Je ne suis pas sûre qu'il y fasse son trou, le milieu paraît vivre en symbiose et admettre avec réticence les nouveaux arrivés.

Un joli moment, des bavardages autour de mes vaches et de ses chevaux, du jus fraîchement pressé d'agrumes et de carottes. Un hôte élevé et élégant, très doux, lisse, glissé là comme on se love.
Mon pilier ressemble à son jardin, ou l'inverse. Surprenant, plein de petits mystères sans menaces. Son rire est clair et ses regards rapides et incisifs. Comme les trouées de soleil entre les branches hautes des eucalyptus gris-bleus. Elle cueille les mots, les gestes, penche la tête et babille joliment, fait danser ses mains menues autour d'elle.
Notre rencontre est comme son jardin, surprenante, toujours, et improbable, aussi. Nos univers sont différents, et pourtant, des liens nous rapprochent comme les lianes de glycine courent dans les feuilles mortes, se cachant ici, émergeant et se hissant en grappes violines plus loin.
Des choses évidentes, et d'autres, plus subtiles et insaisissables.

J'aime ces moments, j'aime ces gens croisés, certains oubliés sitôt, et d'autres, dont la rencontre laisse une empreinte tenace et chaude. Ces rencontres à l'encontre, ces surprises, ces enchevêtrements, d'où l'on ne sait pas trop qui est où et quoi, qui vient d'où et se trouve là.
J'aime ces moments un peu volés aux évidences plates, j'en suis friande et en fait provision précieuse.

Je vais avant de rentrer à côté, faire le tour de mon potager. La chaleur et l'humidité sous terre doivent affoler les graines et les racines, les faire jaillir et s'élancer.
Ce mouvement là aussi, je l'aime.
Enfin, ces temps-ci, ce n'est pas difficile, j'aime aimer, l'aimable. L'amer, je l'écarte, et en laisse fatiguer l'amertume, sait-on jamais,  pour la laisser fermenter et exsuder ses acides...




mercredi 18 avril 2018

16 au 18 avril



16 avril 2018 10h

La fin de semaine a tenu ses promesses.
Le temps plus agréable nous a amené l'affluence à la jardinerie. Des chariots vite remplis, des clients bien décidés à acheter, contents de notre offre. "Chauds-patates", d'après leurs propres mots.
Nous étions tous dehors, accompagnant les clients dans les travées, hélés par les uns ou les autres. J'aime cette ambiance, et je me sentais bien, là, à ma place et suffisamment performante pour atteindre ce fameux "smooth", dont j'ai parlé plus haut, à l'occasion de cette fuite de l'abreuvoir de Rubita.
Ce "smooth" signifierait glisser. Tel quel, on ne comprend pas tout de suite le rapport avec la satisfaction obtenue à se sentir à la bonne hauteur, à utiliser pleinement sa ressource, sans l'user. A être content de soi, de son monde.

J'y vois l'idée d'une fluidité, d'une avancée facile, sans heurts ni obstacles. Ce mouvement glissant, justement, de ce palet observé en cours de physique, où, sous sa bulle de plastique préservée de toute force contraire, la masse avance et continue d'avancer. Le mouvement perpétuel, ça s'appelait, je crois. Une poussée, au départ, un élan impulsé, et, si rien ne vient se mettre en travers, on glisse comme sur un lac glacé, sans ralentir, sans avoir besoin de relancer l'effort, juste se laisser porter, grisé.
Ca laisse rêveur...

Je me souviens de plusieurs moments, ainsi, où j'ai eu cette impression exaltante d'avancer comme on glisse, tout, autour de moi, participant positivement à ce mouvement.
Dans mon adolescence, période déjà propice à ces sensations exacerbées, je me sentais souvent pousser des ailes. Tout me paraissait possible, un rien m'emplissait de joie, l'avenir était une promesse lumineuse.
Des moments me reviennent ainsi, insignifiants en eux-mêmes, où pourtant cette sensation transcendante me soulevait :
Une promenade un dimanche après-midi, où ma mère m'avait coupé les cheveux, de façon d'après moi réussie. Je les sentais légers du lavage, effleurant mes joues à la bonne longueur, bien agencés autour de mon visage.
Le vent jouait en mugissant dans les fils électriques, juste avant d'arriver au bois de l'anglais, l'occupant d'alors de cette propriété.  La pluie proche bleutait les montagnes et en accentuait les volumes sombres. L'air était lourd de l'orage proche. J'avais l'impression de flotter dans un espace baigné d'ondes bénéfiques.

Une autre fois, un dernier jour de collège, la chaleur, les sensations à fleur de peau, l'excitation de l'adolescence où tout s'exacerbe et se colore d'une impatience nerveuse, la frénésie, presque, de croquer la vie avec gourmandise. 

Un mitan de journée estivale, où j'allai vérifier dans le champ en contrebas le niveau de remplissage de la baignoire pour abreuver les vaches. Une longue citerne métallique sur roues alimentait cette baignoire. Les pommiers ombraient la sente, le grand merisier à côté allongeait sa haute silhouette par dessus.
J'attendais, assise sur le timon, passant mes doigts dans le flot tiède libéré par le robinet circulaire, une miniature de ces roues de déverrouillage de sas. Je portais une jupe trop grande pour moi, en lourd velours côtelé, trop chaude pour la saison. Là encore, je rêvassais à des jours prochains somptueux, sans rien avoir en projection de particulier, juste un optimisme sans faille.

Un autre soir, là, c'était quelques jours avant Pâques. Je m'étais assise sur une crête du chemin face à la Rhune, illuminée du soleil couchant. J'avais en cette période la coquetterie de porter un mince ruban fleuri noué autour du cou. J'en trouvais l'effet élégant et délicat. Je me trouvais très avantagée de ce modeste ornement. Comme la plupart des jeunettes de quatorze ans, je rêvais évidemment à l'amour, et le prochain repas où se réunissaient des amis de mes frères me paraissait une promesse exaltante.
Des regards à peine intéressés me semblaient ardents, j'étais romantique et sensitive, excessive et vite emballée, déjà...

Une après-midi de pêche au bord de la Bidassoa, le flot gris-vert chuintant entre les berges rocheuses, je lisais, les chiens couchés près de moi sur les galets chauds. je me sentais en paix, comblée et sereine.

Tant d'autres ainsi, que je feuillette comme on regarde d'anciennes photos, avec un peu de nostalgie, et beaucoup de tendresse. Une infinie gratitude, aussi, d'avoir connu ces moments, d'avoir eu la capacité de les apprécier, la sagesse de les garder en tête, et la joie maintenant de les compulser ainsi.

Mon  tempérament m'a offert des moments intenses quand ma vie était ordinaire. Il m'a portée dans des paysages exotiques et fabuleux, sans que je bouge d'ici.

J'ai vécu moi aussi souvent "chaud-patate". Et espère bien le vivre encore, incorrigible enthousiaste que je suis restée !


Mercredi 18 avril 2018  15h30

A peine un peu plus, et nous allons nous plaindre du trop chaud !
C'est bien agréable, confortable et bienfaisant, de regarder les cieux s'éclairer dans le matin pur, de sentir la chaleur du soleil peser amicalement, de voir partout cette force vive du renouveau enfin libérée.
Tout exulte et tout s'élance, bourgeons et ramilles, hirondelles et jardiniers enfiévrés.
Les tracteurs vont se mettre à vrombir dans les champs, le grand signal du printemps est donné. Il a tardé, cette année, et les impatiences attisent les ardeurs jusque là contenues.

J'ai à ma petite échelle fait le tour de mes potées. Quelques géraniums ne repartiront pas, saisis par les gelées. Ce sera l'occasion de refaire des mélanges colorés, d'assortir ces diascias brillants
aux discrets némésias. J'aime les pots pourris désordonnés et exubérants... tiens donc !

Pour le potager, deux jours de chaleur sècheront les crêtes hautes du labour dressé à l'automne.
Je vais me régaler, vendredi après-midi : Antton fera le gros du travail avec notre Rotavator maison. Ttiki-Haundi reprendra du service. Mon père viendra mettre son grain de sel, soulevant du bout de sa canne les mottes grasses.
J'aurai simplement à repiquer, semer, redonner vie à mon petit potager encore endormi de l'hiver.
Les chiens m'attendront sous le poirier, s'assoupissant entre les herbes hautes, gardant un œil de surveillance, tout de même.
Je participerai moi aussi à cet élan nouveau. Je sentirai entre mes doigts le grain lourd de la terre-mère. Pour reposer mes lombaires crispées, je me redresserai, doucement, les poings dans le dos, face à la Rhune bleue isocèle.
Vu d'ici, c'est comme ça que ça devrait être...

Demain, à la jardinerie, sur notre lancée, nous brasserons de belles plantes, de jolies fleurs, de jolis projets pour de gentils clients. Un monde idyllique, vu comme ça !
Il y aura pourtant aussi quelques grincheux, un ou autre énervé. Il y en a toujours, et leur seule raison d'être paraît de faire arrière plan avantageux pour le reste. 

Il fait trop beau pour rester ici. La vieille ferme est grande ouverte, et le rosier liane s'invite presque jusque dans la cuisine. Mais là, c'est dehors qu'il faut être, dès qu'on le peut.
Enveloppé dans cette énergie ambiante, comme dans un vieux peignoir en pilou-pilou...






vendredi 13 avril 2018

13 avril



Vendredi 13 avril 2018 14h49






Un printemps pourri, c'est comme la vieillesse ou la maladie : le mieux à faire, c'est d'essayer de l'habiller avec élégance et d'en prendre son parti.
Ca n'en reste pas moins un printemps pourri, comme la vieillesse et la maladie restent une misère et une calamité, quoi qu'on  essaie d'en faire de mieux...







Pour autant, ce noyau difficile à avaler tel quel, a tout de même le bon goût de nous laisser capter quelques joliesses, encore.
Ce printemps de pluie et de boue nous tend ainsi furtivement quelques beautés saisissantes.
Ce matin, quelques minutes à peine d'une belle lumière, d'une enluminure délicate et chaude.

Bon, après, retour à la grisaille, à la bruine et au petit vent frisquet.
Allez, allez, les jours meilleurs nous sont annoncés. Puisque nous avons pris le pli d'attendre jusque là, j'ai pris la décision de ne pas me précipiter à la première éclaircie. Mon potager attendra maintenant le joli mois de mai. Je vais resserrer dans ce créneau toutes les plantations et semis de printemps. La réduction de mes ambitions jardinières permettra aisément cette concentration.

Cette fin de semaine à la jardinerie devrait être active. J'ai fait rentrer hier de la jolie marchandise, et nos clients s'imagineront facilement leurs massifs colorés et chatoyants de toutes ces nouveautés. C'est un plaisir par procuration, de participer avec eux à l'élaboration de ces petits bouts de nature, à la matérialisation de ces espaces imaginés et conçus pour apporter l'agrément de l'authentique.
Les fins de semaines, nous sommes moins happés par les tâches annexes, commandes, réceptions et mises en place. Plus disponibles pour la vente, l'ambiance en est toute différente. Moi par exemple, en semaine, je suis un tantinet expéditive, abandonnant facilement le client hésitant entre ce camélia pourpre, et cet autre, plus orangé, vous ne trouvez-pas ?
Oui, peut-être, mais bon, là, j'ai quinze boxs de plantes à placer, et votre pourpre, carmin ou rose orangé, j'y suis assez peu réceptive. Honte à moi, je n'ai pas dans ces cas là l'attention patiente du vendeur parfait, contemplant avec son client la teinte en question, et tâchant de la définir précisément avec lui. L'opération se soldant au mieux par une vente longue et trop modique, quand le dit client ne vous quitte pas là, vous assurant d'une visite pour achat, peut-être, ultérieure, après réflexion mieux poussée. Bien, bien, bien...
Ainsi va notre métier !
Les fins de semaines, mes jauges bien remplies et correctement rangées, (enfin, à peu près), la tension est moindre, la patience plus grande, et, bon an mal an, le résultat meilleur, les  promeneurs étant dilués avantageusement dans la masse des acheteurs.

Je vais maintenant, sous les cieux encore pommelés mais tout de même plus légers, me promener dans les chemins boueux aux talus piquetés de fleurs, tapis rasants de violettes, légers myosotis bleu pâles aux mouchetures géométriques, asphodèles plus rustres et dominants.
Les arbres feuillent d'un vert tendre gorgé d'eau, les crosses des fougères s'arcboutent en duvet roux sous le tapis épais des mousses drues.
Je croise peu de promeneurs. Parfois, Joseph-Louis me fait un brin de causette, m'entretenant de ses vaches et de ses moutons.
Nos conversations ne vont jamais bien au delà. C'est notre monde et notre fondation.
Le seul que je connaisse, qui peut paraître petit, mais dont il me semble bien être loin d'avoir fait le tour...

Même jour 17h49

Je viens de rentrer les vaches : elles lambinaient près de l'entrée, pattes boueuses et mufles au vent.
Juste avant de préparer le dîner, un petit temps s'offre à moi. J'aurais pu profiter d'un ersatz de rayon solaire, pour faire un peu de lecture, à l'abri du vent, devant le grenier, par exemple.
J'aurais aussi bien fait !
Non, là, je me suis dit, tiens, je vais m'occuper de la déclaration fiscale.
Dès que l'imprimé arrive, j'ai la tentation de le renvoyer, comme on relance la balle au base-ball, d'un revers immédiat. J'ai toujours eu beaucoup de mal à ne pas réagir dans l'instant. Je suis en progrès, peut-être, mais là, pour l'administratif, je reste très sensible au stimulus. Cette enveloppe anodine me nargue et titille mon impatience.
Je m'installe à mon clavier, munie de tous les identifiants et autres mots de passe.
Déjà, le site m'invite à accepter les "cookies". Tiens, c'est nouveau, ça, pour un site officiel, non ?
Je me méfie, vais chercher ailleurs. Non, décidemment, je ne trouve pas mieux, et de dois "accepter", sans trop savoir. Risquer, quoi, moi si vite angoissée de la moindre aventure hors des ornières connues.
Bon, n'écoutant que mon courage, j'y vais, je clique, j'accepte...
Le fond reste pâle, inaccessible à mes "aiguillonages" de souris, nerveux mais restés sans réponses.
Tiens donc, que se passe-t-il ?

J'ai ainsi ouvert, fermé, tapé à la porte, pour le même résultat. 
Au bout d'un temps, voilà enfin mon écran disponible à mes requêtes. Gentiment, il aligne les je ne sais combien de chiffres de référence, demande ce fameux mot de passe. Je pianote, je clique et reclique. D'après moi, j'avance vers la lumière.
Bam : il me recrache ma proposition, ne reconnaît pas ce foutu mot de passe. J'ai du le changer, l'avoir oublié, modifié, et retrouvé... trop tard !
Nom d'un chien ! Le service connaît ces risques là, et propose gentiment de m'envoyer un autre numéro de référence. Aaah, très bien !
Et là, pfuitt, l'écran se regrise, tout pâlot, et referme sur ses couleurs perdues la lourde porte de l'antre secret.
Frustrée, si près du but frôlé mais pas atteint, je clique de plus belle, ma souris de nerveuse devient hystérique.
Et rien. Le site s'éteint, comme on meurt, désolé mais implacablement soumis à la fatalité.
Hououou... 
En lieu et place de la satisfaction d'avoir écarté cette petite obligation, de reléguer jusque l'année prochaine cette petite civilité, désagréable, j'ai usé dix minutes avec pour seul résultat d'avoir vrillé mes nerfs maintenant si délicats...

J'aurais mieux fait de prendre le soleil !
Allez, ne restons pas là dessus. J'imagine que d'autres frénétiques dans mon genre ont assailli le service, bouchonnant tant et si bien à ses portes qu'ils en ont bloqué l'ouverture.
Cette seule idée d'une fraternité de gens dans mon genre me console.
Je vais en rejoindre une autre, celle qui s'apprête aux préparatifs du repas.

L'universalité de mes conduites m'amuse et me rassure. C'est une vision d'appartenance à une confrérie, une allégeance à ses rites.
Je suis commune, en communion avec ma communauté. 
Je suis une, parmi tant d'autres... assez pareils !








mercredi 11 avril 2018

8 au 11 avril



Dimanche 8 avril 2018 18h55

Je me préserve ici des huées dans la vieille cuisine, où Olivier, mes frères et mon père hurlent autour de la table. Ils ne sont ni en colère ni surexcités, du tout, non, c'est le ton normal de la conversation, chez nous.
Le plafond haut de la vieille cuisine renvoie les sons en éclats agressifs pour mes pauvres oreilles, aussi, entre deux interventions, je fais des coupures, histoire de ramener l'attaque des décibels à un niveau plus reposant.
J'ai soigné les vaches. Elles sont restées à l'étable, aujourd'hui. La pluie tombée tout au long de la nuit, et toute la matinée encore, a détrempé l'herbe. Nous verrons demain, puisque l'après-midi a été sèche. Elles n'ont pas demandé à sortir, s'étonnant à peine, et se couchant ma foi plutôt satisfaites dans le paillage sec.

La journée d'hier à la jardinerie nous a amené un afflux de clientèle étonnant, pour une journée douchée d'averses. Les amateurs de jardin sont impatients, frustrés de ne pouvoir travailler dehors, quand les quelques belles journées de la semaine passée les ont si bien tentés.
Je suis comme eux, je remets à regrets à plus tard mon petit loisir potager...

Je fais maintenant l'expérience de la fatigue après une bonne journée de travail, quand avant je me sentais en pleine forme au soir de la même journée, interpellée par plusieurs clients à la fois, roulant les chariots lourds de plantes et de terreaux, accompagnant les passages en caisses dans le bruit et l'animation fervente d'une activité accélérée.
Bien avant, je me souviens m'être demandée sans avoir la moindre idée de ma présomption, du temps où j'étais au collège, réussissant sans trop d'efforts, ce que ça pouvait bien faire comme sensation de ne pas y arriver, d'avoir du mal à suivre. J'étais sincèrement curieuse de ce qui me semblait une étrangeté.
Je suis maintenant du côté de ceux qui sentent bien leurs limites, de ceux qui peinent et ressentent la difficulté. Je pense être encore dans une moyenne honorable, sans fatuité, si tant est qu'on puisse être observateur objectif de soi-même...
Venant de là d'où je viens, où ma résistance et mes facilités me maintenaient au dessus du flot commun (sans me vanter, toujours !!), la perte de ce sentiment enivrant est forcément frustrante et douloureuse.
De la même façon que Claire Gallois pleurait sa beauté perdue, je regrette mon aisance passée.
Deux alternatives s'offrent à moi :
alimenter ces regrets en méprisant ce qu'il reste au regard de ce qui a été... et ne sera plus,
ou alors :
remercier le sort pour tout ce temps où je me suis sentie si "potente", en pensant tout de même à l'inconfort de mon entourage du moment, confronté à ce petit bulldozer presque mécanique;
tâcher de me faire la meilleure place possible dans cette normalité qui m'a rattrapée.

Cette normalité où la plupart vivent très bien leur vie, de la même manière que je vis très bien, moi, l'érosion d'une fraîcheur de jeunesse loin des éclats d'une beauté hors du commun, jamais frôlée, d'où, forcément, moins regrettée.
On n'éprouve pas le manque de ce qu'on n'a jamais eu !
Si l'on est puni par là où on a péché, on est aussi affaibli par la perte de ce qui a fait votre force.
D'où l'intérêt de s'appuyer sur des leviers mieux équilibrés, de se méfier de ces excès proches du pathologique : ils vous portent haut, à un point d'où la chute est bien rude...

J'ai usé mes sens de les avoir exacerbés. Aux visites médicales scolaires, ma vue à 12/10; mon ouïe affutée, étonnaient. Mes perceptions sensorielles étaient acérées. Elles s'en sont fatigué avant l'heure, quel dommage...  Je me retrouve jeune sourde, à la vue basse.
Là encore, le mieux me semble de retenir la gratification de ces moments précieux où ma perception vive de mon environnement m'a donné une intuition d'appartenance au delà de ma petite personne physique. J'y ai puisé des plaisirs vifs et ardents.
Retrouver encore parfois ces sensations, plus calmes, moins exaltantes, évidemment, maintenant, mais profondes et emplies de sérénité, reste à ma portée. Je peux toujours y puiser cette joie à vivre et cette espérance capable d'adoucir une lucidité trop implacable, si on en reste aux seules solutions proposées par une pensée "incisivement" logique.
Le doute, la foi, l'espérance sans la science, l'espérance, quoi, et non la connaissance, inquiètent les cervelles raisonneuses. C'est là encore un exercice difficile, de museler ces tentations de "décortiquage", et de s'en tenir à une ignorance plus confortable. Je m'y applique, là est mon salut !

Je le redis : je veux bien décliner, puisqu'il le faut, mais je voudrais le faire comme on glisse...
Essaimer les trop vifs regrets entretenus par une mémoire dont l'acuité s'arrondira en ombres plus flous, estompées finalement dans un oubli confortable de ce qui a été, qu'on a perdu, et dont le souvenir trop fidèle ne nous aide pas.
Vieillir sage, c'est garder de sa jeunesse une image sépia, en oublier les reliefs et accepter de se fondre dans un mouvement lent sans s'y débattre. 
Je crois qu'on ne perd pas la faculté de mémoire, en vieillissant. On trie, plutôt; faute de place, peut-être, comme on vide un grenier trop encombré. Comme le plus joli est évidemment le plus éloigné, au fur et à mesure que l'on décrépit, et bien, je trouve judicieux de garder le meilleur, et d'écarter le reste...
La vie est bien faite, tout de même, qui vous quitte en vous donnant toutes les raisons de moins la regretter, la plupart du temps.
Je veux en cueillir ce qu'il reste sur mon chemin de jolies choses, et il y en a, j'en ai la démonstration chaque jour. Laisser la flamme se nourrir au mieux, et la garder vive pour la transmettre à d'autres.

Ma vision, mon ambition, mon meilleur espoir.


Mercredi 11 avril 2018 11H11

La pluie et le vent fouettent les carreaux. Partout, l'eau, la boue.
Mes vaches sont à l'étable, tranquillement couchées. Elles murmurent à peine, quand elles voient qu'elles ne sortiront pas, le matin. 
L'année dernière encore, comme je lâchais Agathe pour la faire téter, ce mouvement semblait donner le signal de la sortie. Agathe, repue, créait l'agitation en refusant de retourner à sa place. Les grandes tiraient sur les chaînes, meuglaient, ne comprenaient pas ces signaux contraires. C'étaient protestations et insatisfactions bruyantes dans l'étable.
Maintenant, mes vaches sont bien rôdées, et admettent le changement, sentant le mauvais temps dehors.
J'apprécie ce confort, j'apprécie ce mouvement dans mon quotidien vers la simplicité. C'est ce qu'il me faut !

Une de ces journées à cuisiner, entre deux bols de tisane, bavarder légèrement avec le visiteur de passage.
Tous les travaux extérieurs sont en attente. Le paysan s'impatiente et se désole. Le jardinier peste sous son ciré luisant. 
Là encore, j'apprécie le grand confort de ma situation. A la jardinerie, je suis bien sous la pluie, moi aussi. Mais la perspective d'un lendemain ici me rend tout à fait supportable ce désagrément. 
Mes oreilles s'apaisent d'un son plus sourd, bien plus reposant.
J'ai retrouvé la sensation de la stabilité.
Merci la chimie !

Je vais descendre, surveiller les cuissons, cajoler les bêtes...
Le mieux à faire dans la circonstance, compatir à ceux qui subissent, sans pouvoir se préserver, et savourer égoïstement la latitude de ne pas en être.







vendredi 6 avril 2018

2 au 6 avril



Lundi 2 avril 2018 10h53

Mes oreilles tintent. Trop de bruit, hier, trop de route, trop de temps à table.
Je suis devenue une horlogerie bien délicate !
Trop de sommeil, cette nuit, aussi, avec un réveil tardif. Rien n'appelle à la ferme, maintenant, le matin : pas de petits veaux à faire téter, les grandes ne sont pas spécialement impatientes, le père est tout à fait autonome.
Je devrais me réjouir de cette latitude, au lieu de geindre sur ma tête bourdonnante ! C'est désagréable, bien-sûr, mais plus je m'arrêterai dessus, plus le phénomène aura partie gagnée. Allez, faisons front, et luttons vers l'optimisme et la sérénité. Ne nous laissons pas malmener si facilement. Christ est ressuscité, Alléluia !
Ca peut marcher, sait-on jamais.
Je fais en tout cas de mon mieux... 

Il fait doux, quelques volées venteuses assainissent l'atmosphère.
Après le restaurant à Itxassou, hier, en ce lundi de Pâques,  un repas ici, une longue promenade et quelques observations liminaires du râtelier à changer achèveront la restauration de mon mental.
Olivier est là. Je le sens attentif et j'ai envie de nous faire une jolie journée. C'est un bon début. Je mesurerai ce soir à l'aune du résultat l'efficacité de ma méthode.


Mercredi 4 avril 2018 10h41

Nous passons d'un extrême à l'autre, avec des écarts de température en deux jours de presque 15 degrés !
Ma foi, c'est bien agréable de sortir les vieilles peaux au soleil, et d'espérer y dégripper les articulations trop raides.
Deux journées moyennes, mais très supportables dans leur morosité, tout de même.
Hier, un angle de vision étrécie me rendait le monde vite flou et instable. J'avais d'ailleurs du mal à contenir mes chancellements dans une latitude raisonnable. Les clients ont du s'étonner de ces oscillations, même si j'essayais de prendre un air dégagé et assuré, en m'arrimant ici ou là, préférentiellement sur un tronc solide, ou un appui de confiance. Dieu merci, ma pépinière n'en manque pas !
C'est inconfortable, cette petite pression persistante en tête, mais je fais de mon mieux, là encore, pour ne pas la laisser s'emballer. Je suis assez satisfaite de ma capacité de résistance, de l'adaptation de cette coquetterie dans ma vie quotidienne. Au moins, je ne connais plus, que cela me dure !!, les crises de vomissements, et le monde dans un tambour de machine à laver pendant plusieurs heures. Qui sait, cette petite affection auriculaire se fondra-t-elle peut-être gentiment dans mon paysage ?
Puisque j'ai pris tous les moyens de la circonvenir dans un périmètre difficilement compressible, je devrais pouvoir la maintenir là, et vivre pas trop mal autour...

Le grand soleil venté d'aujourd'hui me verra sans doute au jardin. La ferme est grande ouverte à ces volées exigeantes et fantasques, abruptement purificatrices.
Les vaches sont au pré, depuis dimanche : fallait-il que je sois distraite pour ne pas en avoir parlé avant !
C'est toujours un petit évènement dans l'année, cette première sortie des vaches. Un moment rodéo avec ces grandes follettes tirant sur leurs chaînes. Un ou autre doigt trop pressé entre les maillons de la chaîne tendue bleuit encore de leurs impatiences.
L'occasion de les observer au plein air, de les voir se dégourdir les membres. Rubita est un peu courbatue, semblerait, par les quelques galopades du premier jour. Une ou deux cuillerées d'aspirine gobées avec une pomme coupée en deux la soulageront. Ce matin déjà, elle est plus fluide dans sa démarche.
Bigoudi est plus fringante que jamais, dans sa sixième année. Le pis léger et la patte leste, elle hume l'air, arpente la prairie, apprécie au soir quelques frictions énergiques.
Ses filles sont un peu lourdes, l'exercice leur fera grand bien.
Mes belles seront lavées à la pluie, aérées au grand vent, luisantes au soleil.
Leur stabulation libre au fond de l'étable leur garantit l'abri. La clôture refaite l'hiver de l'année passée préserve les fugues intempestives. Elles sont bien rôdées, reviennent sans histoire à leurs places attitrées.
Je rentre le soir de la jardinerie, elles m'attendent dans le fond de l'étable, sans impatience.
La sortie du matin est plus tranquille, après deux trois jours à peine. Elles s'accommodent vite de la nouveauté printanière.
Une autre ambiance, dans l'étable vide en journée. 
Un autre printemps, où je m'efforce de tenir loin l'expérience des deux derniers.
Ce n'est jamais gagné, évidemment. Ca prend quand-même meilleure tournure, allez !


Vendredi 6 avril 2018  15h17

Je relâche l'assiduité à des rythmes trop corsetés.
Je répartis mes tâches obligées en un temps plus long. Tout se fait, et j'évite ainsi la pression horaire stupide et inutile. Puisque j'ai pris le soin d'alléger mon quotidien, c'est bien pour desserrer la bride, alors, je desserre !

Ma bulle d'équilibre oscille moins, elle devient bien plus confortable. Sur deux jours, les efforts pour rattraper le tangage m'ont raidie autant qu'une randonnée de plusieurs heures en pleine montagne... Soit je vais me faire des mollets en béton, soit je vais finir de m'enflammer tous les tendons.   
La crise passée a ceci de voluptueux qu'elle nous tend en cadeau cet ordinaire que nous mâchons sans y penser autrement. Comme il est bon de tourner la tête sans avoir cette sensation d'un cerveau qui ne suit pas le mouvement, roulé en boule d'un mercure affolé. Comme il est confortable de regarder l'horizon au loin, de revenir à un plan plus rapproché, fluidement, sans devoir s'astreindre à une étape d'adaptation entre chaque éloignement visuel.
Non, vraiment, quand la mécanique fonctionne, c'est une véritable merveille !

J'écoutais au retour de la jardinerie hier soir une émission radiophonique (ça paraît vieillot, mais je ne vois pas d'autre appellation).
Thème : la cinquantaine dans le monde du travail. Tiens donc, après une récente lecture, je tourne toujours dans ces eaux là. Ou alors, je relève mieux ce qui me concerne le plus...
Les journalistes et intervenants présents paraissaient accablés d'une déroute annoncée et douloureuse, injuste mais implacable.
Les appels téléphoniques, relayaient tout le contraire, présentant à qui mieux mieux des quinquagénaires, voire sexagénaires, épanouis, heureux, qui "s'éclataient" selon leurs termes.
Bon... Tant mieux pour eux !
Ma petite pomme est plus partagée. La cinquantaine m'a rattrapée rudement, quand jusque là, je n'avais jamais senti le poids des années. La mécanique accuse le coup, même si là comme ailleurs, les inégalités sont criantes. Tout de même, un quinquagénaire peut être en bonne forme, il reste un quinquagénaire, et s'il doit s'aligner avec un trentenaire en bonne forme lui aussi, au départ d'un cent mètres haies, je ne parierais pas sur lui !
Je ne me sens pas mal lotie, même si le fait de cumuler deux pathologies touchant chacune moins de 5% de la population me paraît bien ballot...
Ces pathologies me permettent tout de même de vivre bien. Quelques mauvaises journées ici ou là semblent un tribu léger à payer, et je tâche de garder cette idée en tête, quand viennent les "jours-caisse".
Entre cette philosophie cultivée soigneusement, les molécules et l'environnement plaisant, je m'en sors à peu près bien.
J'ai abandonné depuis longtemps l'idée de vivre "tout naturel". Je m'accommode par force, et avec gratitude des aménagements à porter à cette nature, pas toujours amie.
Mes fines observations m'ont démontré la cruauté et la rudesse de cette nature sauvage, où la vulnérabilité signe vite la mort. Il suffit de voir la marche appliquée d'une colonne de fourmis, où celle qui tombe est immédiatement foulée aux pieds, ou déchiquetée encore vive. Je ne suis pas très sûre du régime alimentaire de la fourmi commune, aussi, mes remarques sont-elles peut-être fausses. Néanmoins, l'idée est bien celle-là : dans notre bien aimée nature, force fait loi, et faiblesse n'a pas sa place.
C'est peut-être la faillite annoncée de notre espèce, cette "tendreté", cette compassion, cette humanité sensée nous différencier de la bête carnassière.
Après tout, ainsi va le monde : tout apparaît, croît et embellit, connaît le triomphe de l'apogée, avant de décliner, et disparaître.
Tout cela, sauf accident, en un temps proportionnellement équilibré, de façon à amener chaque étape sans les heurter. 
Il y eut un temps pour les poissons, les oiseaux, les reptiles, les mammifères, les hommes.
Je ne suis pas de ceux qui pensent que l'homme tue la nature. L'homme détruit peut-être son environnement, et l'espèce disparaîtra ainsi,  s'éteignant au fur et à mesure de la dégradation des ressources vitales. Cette disparition s'inscrit dans ces cycles intemporels, survenus bien avant notre venue sur la planète. Je ne sais pas au juste ce qui s'est passé avec les dinosaures, s'ils ont été la cause de leur propre perte ou pas. Je ne sais pas non plus si les civilisations aztèques, mayas, grecques, romaines ou européennes se sont elles-mêmes sabordées. Ma culture est mitée et ma curiosité fainéante, je n'irai pas me renseigner plus loin. Tout de même, j'ai ouïe-dire que toutes ces bêtes et ces gens ont connu leur heure de gloire, puis leur déclin, et leur perte.
Notre système, notre civilisation, notre espèce, semblent en perte de vitesse.
Il semblerait que la pente descendante soit amorcée...

Je vis ça à ma manière. Et j'essaie de le vivre dans cette fatalité, marchandant un bien-être coupable et aveugle contre l'obole de ma résignation à un destin immuable.
Etre quinquagénaire, c'est peut-être en être au mitan de la vie, si on calcule large, c'est tout de même avoir la force et l'énergie derrière soi.

Restent la sagesse et la patience, cette sapience dernièrement croisée.
Elle me vient du Roi Salomon, plusieurs siècles avant Jésus-Christ. Relayée par Jean-François Rabelais, illustre penseur, une quinzaine après le même, à un ou deux près. Reprise par moi-même, illustre inconnue follette sans grand feu, une demi-douzaine encore après :


Sapience ne vient point à l'âme marivole
Et science sans sagesse n'est que ruine de l'âme.

A un ou deux mots près, on y est. 
Je suis sans doute une âme marivole, et la sapience m'est visiteuse étrangère.
Pour autant, sans science, j'aspire à la sagesse, et à une ruine de l'âme comme on glisse, sans heurts trop douloureux ni cahot stupéfiant.

Je ne l'ai pas connu, ce Salomon là. Ces mots venus jusqu'à moi se lovent doucement dans les sillons de mes pensées confuses. Ils s'y font un lit où j'ai la tentation de reposer mes doutes.