28 septembre 2018 14h48
Ces lendemains des nuits de garde, censément jours de repos du travailleur, sont plombés d'une fatigue récurrente. Les journées à la jardinerie me paraissent bien plus faciles, légères et insouciantes. Le monde à l'envers…
Mon père alterne les séquences positives, où les forces lui reviennent, où de grands sourires récompensent notre peine commune, avec des passes de rechute, minant notre élan optimiste.
Les grosses chaleurs des derniers jours l'ont épuisé, il perd ses repères rassurants, dans l'espace et dans le temps. J'ai du mal à suivre où il se croit, qui il attend. Sa voix ténue en un murmure confus monte en éclats de colère résignée, animée encore, mais vaincue déjà.
Un face à face lourd nous isole d'un monde où la vie continue, nous laissant seuls en ce huis-clos où la terreur silencieuse s'invite en ombre chinoise.
C'est difficile. C'est inévitable.
Des gens de bonne volonté me parlent de "solutions". Pour lever la maladie, la vieillesse et la mort, de solutions, je n'en pense pas de possibles.
Pour les écarter de la vue, faire comme si elles n'existaient pas, où loin, et seulement pour les autres, je ne suis pas sûre de m'en trouver beaucoup mieux. Plus confortable, sans doute, d'une réalité insoutenable pudiquement masquée. D'une pudeur lâche, peut-être efficace, je ne sais pas.
Il ne me suffit pas de ne pas voir pour oublier, ne pas savoir et vivre comme si.
Je ne suis pas sûre de ne pas changer d'avis très vite, de préférer moi aussi l'aveuglement à cette lucidité trop aiguisée. Des deux maux je ne sais pas lequel est le moindre; je ne sais pas lequel il vaut mieux s'imposer.
Beaucoup de je ne sais pas, quand l'avenir immédiat est une succession de moments si incertains.
Les jours à venir se succèderont sûrement en phases cyclothymiques aux cahots éprouvants.
Je ne ferai rien de mieux que les autres : je tâcherai de tenir une rampe imaginaire, tout au bord d'un gouffre béant et inéluctable.
Je m'accroche aux flancs généreux de mes vaches tranquilles, je pose ma main en conque sur les bonnes têtes chaudes de mes chiens fidèles.
Je vole de petits moments pour regarder les paysages aux rousseurs sèches d'un automne aride.
Les feuilles du figuier se recroquevillent sur les branches, exhalant ce mélange d'anis et d'agrume.
L'arrière saison est splendide. Le soleil chaud du mitan de jour se love comme un gros chat assoupi dans les soirées ourlées de brume. Il fait bon regarder le couchant rose sur les flancs bleus des montagnes longues.
Ces joies là me tirent vers le bon côté de la vie. Mon père a 90 ans. Mon regard ne doit pas se perdre dans son horizon.
Mon temps viendra, peut-être bien plus tôt. Il n'y a pas une beauté à perdre, pas une joie à laisser passer !
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