Lundi 10 septembre 2018 15h15
Sortie de sieste : on trouve le repos en grappillant ici et là.
Je sens bien mon état hypomaniaque, ces temps-ci, bien utile dans les circonstances. Je sens aussi tout de même la fatigue naturelle signant l'efficacité du traitement : sans ça, je serais capable de tenir le jour sans avoir dormi la nuit, comme au bon vieux temps de ma mère.
Ca me laisse la perspective optimiste d'une maladie bien présente, oui, mais suffisamment domptée pour ne pas mener une sarabande endiablée, et diriger ma vie sans que je n'y puisse rien.
Pour une expérience concluante, celle-ci en est une…
Si ma maladie est bien présente, mon père, lui, semble l'être ces jours-ci de moins en moins.
Il s'éloigne de nous, de ce quotidien aux lendemains sans doute terrifiants, en leur tournant le dos. Il marche à reculons, ses pas s'emmêlent dans un refus désordonné. Suivre une conversation, même calme, l'épuise. Il a besoin de repos, souvent et longtemps. Ses plages de veille s'amenuisent, rongées par la lame glacée décidée à l'emporter, cette fois, dirait-on.
Il s'éteint, nous quitte, sans douleurs, dit-il, et je l'espère. Sans cris, souriant encore, parfois, et forçant sa voix devenue ténue.
Son ombre s'estompe et sa silhouette s'étrécit. Il est bien loin du petit oiseau creux qu'était devenu ma mère. Mon souhait fervent est que cette longue déchéance lui soit épargnée.
Je sais ma ferveur inutile et mes souhaits vains, j'en ai besoin pourtant pour rester sur la bonne rive, et laisser mon père lâcher ma main. Paisible, si la paix est possible quand la vie vous abandonne.
Tant de fois déjà j'ai cru ce moment venu. Tant de fois je m'y suis préparée. Tant de fois je me suis sentie déchirée, et presque déçue, d'avoir encore à repartir, sans savoir vers quoi, ou plutôt sachant très bien vers quoi, mais redoutant comment.
Nous verrons, cette fois encore. Si c'est la dernière, ou s'il va encore falloir lutter, et, qui sait, revenir vers le jour léger.
Lundi 17 septembre 2018 10h45
Entre deux traversées de cour, soutenant le bras de mon père, assez aisées, et même, par moments, carrément fluides, je passe dans les pièces de la ferme, tirant les volets sur le soleil déjà chaud.
Les hirondelles sont parties en fin de semaine dernière. Ce matin dans l'étable, seule une petite demi-douzaine s'égayait en pépiant au moment ou j'allumai la lumière.
L'ambiance est à l'automne, aux matins humides et frais, à la lumière douce et aux couleurs chaudes.
Dans la vieille cuisine en fin de nuit, les gardiennes bavardent en chuchotant autour de bols fumants. Les infirmiers passent, trois mots et deux sourires, et repartent dans leurs tournées, souvent pressés, trop, bousculant les pauvres vieux tirés du meilleur sommeil de fin de nuit, quand les démons sarcastiques les laissent enfin s'assoupir, fatigués d'une nuit à lutter contre la peur de mourir.
Le notre, vieux, reste béatement et profondément endormi, la bouche grande ouverte sur ses gencives nues et roses. Nous le contemplons, penchés autour du lit, dans la lumière de chandelle de notre fameuse lampe tactile, grand succès de la technologie arrivée jusque dans la ferme.
Chacun s'en retourne ensuite. L'une ou l'autre reste, montant une garde vigilante, plus relâchée à ce moment, où, en principe, l'homme est tranquille et ne risque pas la chute en voulant sortir tout seul de son lit.
Il doit oublier son état, oublier le poids de la maladie qui lui scie les jambes et rend ses mouvements trop flous pour s'y fier.
Bienheureuse la seconde où il s'éveille, hors de portée d'une réalité assoupie encore, tapie dans l'ombre. Une seconde avant qu'elle ne se jette sur lui, fonde sur le vieil homme rattrapé facilement dans sa tentative pathétique de fuite en avant.
la vie est cette chatte cruelle, et nous en sommes les jouets sacrifiés dès notre premier cri, ce cri que l'on veut croire victorieux, quand il ne doit être que terrifié de ce destin implacable.
Nous aussi, l'oubli nous ferme les yeux. Le temps clément nous donne à savourer ses moments glorieux, où jeunes, moins jeunes mais forts encore, le défi orgueilleux et ridicule nous relève le menton.
Ainsi doit-il en être pour supporter de vivre, et, même, pour aimer et désirer avec ardeur continuer de le faire...
Lundi 17 septembre 2018 10h45
Entre deux traversées de cour, soutenant le bras de mon père, assez aisées, et même, par moments, carrément fluides, je passe dans les pièces de la ferme, tirant les volets sur le soleil déjà chaud.
Les hirondelles sont parties en fin de semaine dernière. Ce matin dans l'étable, seule une petite demi-douzaine s'égayait en pépiant au moment ou j'allumai la lumière.
L'ambiance est à l'automne, aux matins humides et frais, à la lumière douce et aux couleurs chaudes.
Dans la vieille cuisine en fin de nuit, les gardiennes bavardent en chuchotant autour de bols fumants. Les infirmiers passent, trois mots et deux sourires, et repartent dans leurs tournées, souvent pressés, trop, bousculant les pauvres vieux tirés du meilleur sommeil de fin de nuit, quand les démons sarcastiques les laissent enfin s'assoupir, fatigués d'une nuit à lutter contre la peur de mourir.
Le notre, vieux, reste béatement et profondément endormi, la bouche grande ouverte sur ses gencives nues et roses. Nous le contemplons, penchés autour du lit, dans la lumière de chandelle de notre fameuse lampe tactile, grand succès de la technologie arrivée jusque dans la ferme.
Chacun s'en retourne ensuite. L'une ou l'autre reste, montant une garde vigilante, plus relâchée à ce moment, où, en principe, l'homme est tranquille et ne risque pas la chute en voulant sortir tout seul de son lit.
Il doit oublier son état, oublier le poids de la maladie qui lui scie les jambes et rend ses mouvements trop flous pour s'y fier.
Bienheureuse la seconde où il s'éveille, hors de portée d'une réalité assoupie encore, tapie dans l'ombre. Une seconde avant qu'elle ne se jette sur lui, fonde sur le vieil homme rattrapé facilement dans sa tentative pathétique de fuite en avant.
la vie est cette chatte cruelle, et nous en sommes les jouets sacrifiés dès notre premier cri, ce cri que l'on veut croire victorieux, quand il ne doit être que terrifié de ce destin implacable.
Nous aussi, l'oubli nous ferme les yeux. Le temps clément nous donne à savourer ses moments glorieux, où jeunes, moins jeunes mais forts encore, le défi orgueilleux et ridicule nous relève le menton.
Ainsi doit-il en être pour supporter de vivre, et, même, pour aimer et désirer avec ardeur continuer de le faire...
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