Vendredi 9 mars 2018 11h
J'ai voulu ce matin garder l'image de cet incendie à l'est.
J'apprécie toujours autant ces fantasmagories célestes. Cet éclat de hordes conquérantes enflammées a été fugace : les nuées grises uniformes ont depuis investi le ciel, et quelques gouttes se sont même écrasées mollement dans la cour. Toujours pas de potager aujourd'hui !
J'ai vite fait tondu la pelouse, amendé mes fleurs en pots, c'est déjà ça !
Je le disais il y a peu, il faut trouver son contentement dans le périmètre autorisé par les éléments...
En plus des éléments souverains parfois contraires, il y a aussi les administrations, les institutions, et tous les autres "ons" locaux et nationaux !
Encore une fois, mes allusions sibyllines peuvent paraître hermétiques, mais je saurai en comprendre le sens, même si dans un premier temps je suis la première intriguée !!
Toujours pareil : tout ce que vous direz aujourd'hui pourra être retenu contre vous. Une petite paranoïa inoffensive, et amusante, d'après moi.
Il faut bien s'adapter à ces impondérables là, accepter les lois et lourdeurs de notre république.
Mes petits projets en cours s'en souviennent : dès que ces "ons" potentats s'en mêlent, il faut prévoir patience et longueur de temps, il faut aussi intégrer contrariétés et logique opaque.
Bah, je saurai faire mon affaire de ces affaires là, et même, y trouver mon compte.
L'essentiel est d'avancer dans la bonne direction, même si la pente est raide, comme disait si justement l'autre (Balladur ?)
Notre agité Jésus disait vrai : porqué no te han echo à ti de 1;80M
C'est exactement ça, certaines fatalités sont bien dommageables et à déplorer, mais la fatigue induite à les combattre est tellement disproportionnée, voire totalement inutile et stérile, qu'il vaut mieux resserrer ses ambitions aux bornes admises, et tolérées.
Je m'apprête sagement à suivre cette voie raisonnable...
De même que ma jeunesse et la fougue passées peuvent se regretter mais ne se rattrapent pas, de même qu'il vaut mieux consacrer mon restant d'énergie à m'adapter au mieux à quelques grincements de la carcasse fatiguée, à parer efficacement la faillite inexorable, à savourer le suc de chaque instant donné, sans penser trop loin, de même mes ambitions élevées doivent redescendre au niveau de mes possibilités actuelles, et des conditions environnantes.
Là, je peux m'ébattre sans me perdre, œuvrer à ma manière, sans déborder, tout en préservant mon espace.
C'était hier la journée de la femme, et, paraît-il, des acouphéniques. Double fête pour moi !
Belle journée, avec l'animalerie terminée pour ma partie, des collègues attentifs et bon public de mes présentations de marchandise.
Belle journée, avec ces "ons" bougons, mais suffisamment conciliants tout de même, allez !
Dimanche 11 mars 19h22
Je vais fermer les volets de la vieille ferme, sur le jour tombant. C'est agréable de profiter de la soirée, de l'après-dîner, en faisant le tour des fleurs à arroser, humant mes clématites enfin ouvertes, pas si parfumées, pour le moment, en ramenant une liane de lierre sur le mur, en écartant une motte de terre sur les lances drues des bulbes naissants.
La lueur basse, les souffles de vent tiède, les lumières sur la ville, quelques fenêtres allumées dans les immeubles en face, c'est un dimanche soir de paix. Les enfants jouent à se poursuivre dans la cour, ils crient, les chiens aboient : de paix, pas de silence !
Nous avons ce matin avec Olivier confectionné nos saucisses maison. C'est toujours une satisfaction atavique profonde de garnir le garde-manger. Séance dégustation à midi, après-midi repos et promenade.
Nos dimanches, rien de plus, nos dimanches attendus et savourés comme des petits pains chauds.
Je me tâtais pour sortir les vaches ce matin. L'herbe est déjà grasse, même si le champ est encore mou, mes quelques bêtes n'auraient pas défoncé le terrain. Sur les conseils d'Olivier, j'ai remis à dimanche prochain. Rien ne me presse, d'abord, et, cette semaine, mes belles seront les unes après les autres en chaleur. Ajoutés à l'excitation des premières sorties, ces ruts perturbateurs m'ont dissuadée : les courses de dérouillage pour les membres ankylosés de l'hivernage suffiront, sans qu'on y ajoute les sauts des impulsions femelles débridées...
Nous pourrons ensuite examiner à notre aise l'ancrage du râtelier actuel. Quelques pitons métalliques scellés ici et là paraissent ne pas devoir se laisser extraire facilement. L'assemblage en bois ne devrait pas résister longtemps, le tout est déjà assez branlant. Une bonne matinée de démontage et d'évacuation, et nous présenterons notre bel ouvrage régulier comme une harpe dans l'étable. Ce sera l'occasion d'un bon nettoyage.
J'ai hâte de voir l'effet.
Là encore, rien ne presse. Seulement, l'impatience me taraude, petite démone incorrigible !
La nuit tombe maintenant, les éclairages trouent l'obscurité. Les souffles du vent se font plus pressants.
Je vais finir de fermer, et me retirer à côté, pour la nuit, sous la lumière orangée, avec un bon livre et une tasse de tisane fumante.
Un client écolo-poète amusant de la jardinerie me le disait, alors que je lui prévoyais plusieurs journées à déraciner les pissenlits de sa pelouse, à quatre pattes avec son petit couteau : aahhh... j'aime ma vie !!
Moi, c'est pareil : j'aime ma vie.
Lundi 12 mars 2018 9h43
Ce matin, le ciel gris à peine boursouflé, les volées venteuses venues du sud, laissaient espérer une jolie journée, tiède et sèche. Maintenant, tout ça est devenu toute autre chose, avec pluie finette et insidieuse, rafraîchissement net, et ciel uniforme tendu par là-dessus.
Je ne regrette pas d'avoir suivi le conseil d'Olivier pour la sortie des vaches : dans cette ambiance, mes bêtes font plaisir à voir, douillettement allongées sur le paillage sec, ruminant tranquillement, s'étirant de temps à autre avec un soupir de bien-être profond.
Elles supporteraient aisément les conditions météo extérieures, elles, mais c'est moi qui les préfère là... Je projette sur elles mes aspirations au confort, et elles ont la bonne grâce de ne pas donner de signe manifeste du contraire.
Je vais mitonner le déjeuner, faire mes essais de foin à valeur ajoutée, peut-être.
Un de ces petits projets, encore, qui ne mange pas de foin, justement, et risque seulement de ramener un petit peu de blé. Hum, mes jeux de mots ne vont pas chercher bien loin. Comme moi, ils ont ramené leurs ambitions de créativité à une plus juste mesure, où l'on s'amuse à peu de frais, sans chercher une innovation particulière ou un effet saisissant.
Tout le monde n'est pas un génie de la langue et de la littérature. Je ne le suis pas, en tout cas.
Mon plaisir est pourtant réel, naïf et sans complexe. Pourquoi m'en priverais-je, sous le prétexte que je ne fais pas mieux que les autres, bien moins bien que certains, même ?
A chacun son couloir de course, le tout est de ne pas empiéter sur ceux des champions, au risque de se décourager... et de s'y faire bousculer !
Mercredi 14 mars 2018 9h30
Je reviens de chez l'opticien : une petite vis d'assemblage avait pris la poudre d'escampette. Ces petites pièces minuscules demandent expertise pour être traitées, aussi, j'ai été chercher cette science là où elle est. J'ai été un peu déçue de ne pas trouver ce gentil colosse bâti pour les travaux de force, bien mal employé dans ce domaine de légèreté et de méticulosité. Sa grande douceur et sa délicatesse en font un alliage surprenant, et bien agréable à observer. La seconde officiante de la boutique est tout aussi avenante et agréable, mais elle ne présente pas ce contraste saisissant.
Je passe ici pour un de ces administratifs impérieux. La flaque de soleil s'allonge sur le tapis gris grenat. Le vent forcit déjà, les augures vont tourner au vinaigre, semblerait...
Dimanche 11 mars 19h22
Je vais fermer les volets de la vieille ferme, sur le jour tombant. C'est agréable de profiter de la soirée, de l'après-dîner, en faisant le tour des fleurs à arroser, humant mes clématites enfin ouvertes, pas si parfumées, pour le moment, en ramenant une liane de lierre sur le mur, en écartant une motte de terre sur les lances drues des bulbes naissants.
La lueur basse, les souffles de vent tiède, les lumières sur la ville, quelques fenêtres allumées dans les immeubles en face, c'est un dimanche soir de paix. Les enfants jouent à se poursuivre dans la cour, ils crient, les chiens aboient : de paix, pas de silence !
Nous avons ce matin avec Olivier confectionné nos saucisses maison. C'est toujours une satisfaction atavique profonde de garnir le garde-manger. Séance dégustation à midi, après-midi repos et promenade.
Nos dimanches, rien de plus, nos dimanches attendus et savourés comme des petits pains chauds.
Je me tâtais pour sortir les vaches ce matin. L'herbe est déjà grasse, même si le champ est encore mou, mes quelques bêtes n'auraient pas défoncé le terrain. Sur les conseils d'Olivier, j'ai remis à dimanche prochain. Rien ne me presse, d'abord, et, cette semaine, mes belles seront les unes après les autres en chaleur. Ajoutés à l'excitation des premières sorties, ces ruts perturbateurs m'ont dissuadée : les courses de dérouillage pour les membres ankylosés de l'hivernage suffiront, sans qu'on y ajoute les sauts des impulsions femelles débridées...
Nous pourrons ensuite examiner à notre aise l'ancrage du râtelier actuel. Quelques pitons métalliques scellés ici et là paraissent ne pas devoir se laisser extraire facilement. L'assemblage en bois ne devrait pas résister longtemps, le tout est déjà assez branlant. Une bonne matinée de démontage et d'évacuation, et nous présenterons notre bel ouvrage régulier comme une harpe dans l'étable. Ce sera l'occasion d'un bon nettoyage.
J'ai hâte de voir l'effet.
Là encore, rien ne presse. Seulement, l'impatience me taraude, petite démone incorrigible !
La nuit tombe maintenant, les éclairages trouent l'obscurité. Les souffles du vent se font plus pressants.
Je vais finir de fermer, et me retirer à côté, pour la nuit, sous la lumière orangée, avec un bon livre et une tasse de tisane fumante.
Un client écolo-poète amusant de la jardinerie me le disait, alors que je lui prévoyais plusieurs journées à déraciner les pissenlits de sa pelouse, à quatre pattes avec son petit couteau : aahhh... j'aime ma vie !!
Moi, c'est pareil : j'aime ma vie.
Lundi 12 mars 2018 9h43
Ce matin, le ciel gris à peine boursouflé, les volées venteuses venues du sud, laissaient espérer une jolie journée, tiède et sèche. Maintenant, tout ça est devenu toute autre chose, avec pluie finette et insidieuse, rafraîchissement net, et ciel uniforme tendu par là-dessus.
Je ne regrette pas d'avoir suivi le conseil d'Olivier pour la sortie des vaches : dans cette ambiance, mes bêtes font plaisir à voir, douillettement allongées sur le paillage sec, ruminant tranquillement, s'étirant de temps à autre avec un soupir de bien-être profond.
Elles supporteraient aisément les conditions météo extérieures, elles, mais c'est moi qui les préfère là... Je projette sur elles mes aspirations au confort, et elles ont la bonne grâce de ne pas donner de signe manifeste du contraire.
Je vais mitonner le déjeuner, faire mes essais de foin à valeur ajoutée, peut-être.
Un de ces petits projets, encore, qui ne mange pas de foin, justement, et risque seulement de ramener un petit peu de blé. Hum, mes jeux de mots ne vont pas chercher bien loin. Comme moi, ils ont ramené leurs ambitions de créativité à une plus juste mesure, où l'on s'amuse à peu de frais, sans chercher une innovation particulière ou un effet saisissant.
Tout le monde n'est pas un génie de la langue et de la littérature. Je ne le suis pas, en tout cas.
Mon plaisir est pourtant réel, naïf et sans complexe. Pourquoi m'en priverais-je, sous le prétexte que je ne fais pas mieux que les autres, bien moins bien que certains, même ?
A chacun son couloir de course, le tout est de ne pas empiéter sur ceux des champions, au risque de se décourager... et de s'y faire bousculer !
Mercredi 14 mars 2018 9h30
Je reviens de chez l'opticien : une petite vis d'assemblage avait pris la poudre d'escampette. Ces petites pièces minuscules demandent expertise pour être traitées, aussi, j'ai été chercher cette science là où elle est. J'ai été un peu déçue de ne pas trouver ce gentil colosse bâti pour les travaux de force, bien mal employé dans ce domaine de légèreté et de méticulosité. Sa grande douceur et sa délicatesse en font un alliage surprenant, et bien agréable à observer. La seconde officiante de la boutique est tout aussi avenante et agréable, mais elle ne présente pas ce contraste saisissant.
Je passe ici pour un de ces administratifs impérieux. La flaque de soleil s'allonge sur le tapis gris grenat. Le vent forcit déjà, les augures vont tourner au vinaigre, semblerait...
Une augure bien positive, celle-là, c'est l'arrivée de la première hirondelle de la ferme. Lundi soir, en fermant la grande porte de l'étable sur la nuit, j'ai perçu son vol leste et rasant. Ma petite hirondelle à l'aile tâchée s'est faufilée, a fait le tour des nids. Elle est restée là un moment, je l'ai suivie des yeux. Il est temps maintenant de laisser ouvert le petit volet de la grande porte, pour laisser aller et venir les hirondelles.
Celle-ci, s'étant reposée sur l'un des nombreux clous fichés dans les pannes, après un usage sûrement ponctuel, maintenant oublié, mais bien commode pour se percher quand on est hirondelle légère, est remontée dans le grenier par une des trappes de distribution de foin.
Je l'ai retrouvée là, sur une grosse panne double de la charpente, oscillant de sa petite tête ronde. J'ai pu vérifier sa tâche sur l'aile.
Ce signe printanier m'a plu. Il me paraît chaque année amical et optimiste.
Ma petite hirondelle du grenier est revenue, le temps suit un cours fluide et égal, donnant l'illusion de cycles immuables, comme si tout pouvait toujours revenir, et recommencer : belle farce, mais farce plaisante, et bienfaisante pour adoucir les arêtes acérées d'un temps implacable.
Les chiens s'étalent dans le rectangle de soleil. Je vais peut-être travailler un peu à la restauration de mon potager.
Les oiseaux pépient dans le figuier aux bourgeons tout juste gonflés.
Une belle journée, encore une. Un joli moment de vie.
Je prends tous ces moments avec gratitude et reconnaissance. A la vie, à mon sort, à moi, et aux autres.
Vendredi 16 mars 14h50
Décidemment, mes siestes s'étalent comme mes chiens au soleil...
Ca fait grand bien, ces plongées fluides dans le repos, et tous ceux qui ont connu les morsures d'une insomnie hargneuse le savent.
Le petit grattement derrière le radiateur à côté a cessé. Une douçâtre puanteur morbide flotte maintenant dans l'air : c'était une souris, donc, et ma distribution de poison a eu son effet.
Paix à l'âme de cette petite bête à museau pointu. Son goût aventurier l'a entraînée dans des zones dangereuses pour elle.
Je lis en ce moment un petit livre de Claire Gallois, "les heures dangereuses", justement, traitant des désillusions de la femme de cinquante ans. De la femme qui a été belle, en vue, et dont la beauté déclinante entraîne avec elle une faillite d'autant plus douloureuse que la gloire fût intense.
Pour moi, ces 55 ans proches signent mon portrait différemment : je n'ai jamais été une beauté, ni une gloire. Au mieux étais-je fraîche et vigoureuse, enthousiaste et tonique. Fraîche, je sais bien ne plus l'être. Vigoureuse, dans la limite du raisonnable, oui, encore. Tonique et enthousiaste, maintenant, de nouveau, aussi.
L'avantage des femmes à la beauté ordinaire, c'est l'amorti confortable de cette descente là. On ne vient pas de trop haut, même, dans la nouvelle longitude, certaines de nos qualités mésestimées de jeunesse deviennent solides atouts : la vigueur, pour une femme, c'est presque plus séduisant à soixante ans qu'à trente.
L'amour devient moins la grande affaire. On recherche toujours, et peut-être plus que jamais, des bras aimants, mais cette quête est moins impérieuse. Quand on a la chance de les sentir autour de soi, on en apprécie davantage la chaleur, d'une manière moins nerveuse et plus pleine. On ne cherche pas plus loin, l'accomplissement d'un idéal exigeant. C'est un repos, une lassitude décrispée et une détente.
J'ai cette grande chance d'avoir ses grands bras près de moi. Cette grande chance de m'y sentir protégée et accueillie.
Je sais parfaitement que cette chance là peut être anéantie en un seul instant.
Je sais parfaitement que ma vie si douce pour le moment peut replonger dans l'abîme glauque où je l'ai sentie glisser, déjà. Pour tout un tas de raisons, ou même, sans raison aucune. J'en ai fait l'expérience et m'en souviens bien assez.
Et bien, cette fragilité me la fait voir plus précieuse encore, cette vie si douce. Le point noir dans le paysage, je choisis de le diluer, de le circoncire à un espace le pus petit possible, en le noyant au milieu de toutes ces couleurs pastels de l'âge mûr accepté sans les amertumes des regrets.
Ce n'est pas une pente forcément naturelle, celle-ci : mon tempérament angoissé me tire plutôt le regard vers ce seul point noir. Je m'exerce toujours à me raisonner, à me rééduquer dans la visée d'une vision plus optimiste... et réaliste, que Diable ! Objectivement, ma vie est belle, et mes plaintes ponctuelles, même sincères, complètement décalées.
Je choisis d'écarter cette lucidité âcre à poser en milieu de table ce qui gâche et enlaidit.
Ca va, les "zondes négatives", on connaît ! On les a vues, entendues, et, je l'espère, durablement écartées...
Je me prépare une fin de semaine agréable. La vague de mauvais temps annoncée pour début de semaine prochaine reportera encore la sortie de mes vaches.
J'ai sommairement désherbé les crêtes de mon potager, mercredi, au grand vent bruyant.
Nous garderons à la ferme tournure hivernale. Je prends garde à ma petite hirondelle pour le moment solitaire. Elle vire et volte ici et là, enjouée et légère. Elle sait l'abri là, elle sait glisser dans le vent et revenir s'y reposer.
Je vais sortir dans le soleil pâle, m'y réchauffer et laisser le vent glisser...
Vendredi 16 mars 14h50
Décidemment, mes siestes s'étalent comme mes chiens au soleil...
Ca fait grand bien, ces plongées fluides dans le repos, et tous ceux qui ont connu les morsures d'une insomnie hargneuse le savent.
Le petit grattement derrière le radiateur à côté a cessé. Une douçâtre puanteur morbide flotte maintenant dans l'air : c'était une souris, donc, et ma distribution de poison a eu son effet.
Paix à l'âme de cette petite bête à museau pointu. Son goût aventurier l'a entraînée dans des zones dangereuses pour elle.
Je lis en ce moment un petit livre de Claire Gallois, "les heures dangereuses", justement, traitant des désillusions de la femme de cinquante ans. De la femme qui a été belle, en vue, et dont la beauté déclinante entraîne avec elle une faillite d'autant plus douloureuse que la gloire fût intense.
Pour moi, ces 55 ans proches signent mon portrait différemment : je n'ai jamais été une beauté, ni une gloire. Au mieux étais-je fraîche et vigoureuse, enthousiaste et tonique. Fraîche, je sais bien ne plus l'être. Vigoureuse, dans la limite du raisonnable, oui, encore. Tonique et enthousiaste, maintenant, de nouveau, aussi.
L'avantage des femmes à la beauté ordinaire, c'est l'amorti confortable de cette descente là. On ne vient pas de trop haut, même, dans la nouvelle longitude, certaines de nos qualités mésestimées de jeunesse deviennent solides atouts : la vigueur, pour une femme, c'est presque plus séduisant à soixante ans qu'à trente.
L'amour devient moins la grande affaire. On recherche toujours, et peut-être plus que jamais, des bras aimants, mais cette quête est moins impérieuse. Quand on a la chance de les sentir autour de soi, on en apprécie davantage la chaleur, d'une manière moins nerveuse et plus pleine. On ne cherche pas plus loin, l'accomplissement d'un idéal exigeant. C'est un repos, une lassitude décrispée et une détente.
J'ai cette grande chance d'avoir ses grands bras près de moi. Cette grande chance de m'y sentir protégée et accueillie.
Je sais parfaitement que cette chance là peut être anéantie en un seul instant.
Je sais parfaitement que ma vie si douce pour le moment peut replonger dans l'abîme glauque où je l'ai sentie glisser, déjà. Pour tout un tas de raisons, ou même, sans raison aucune. J'en ai fait l'expérience et m'en souviens bien assez.
Et bien, cette fragilité me la fait voir plus précieuse encore, cette vie si douce. Le point noir dans le paysage, je choisis de le diluer, de le circoncire à un espace le pus petit possible, en le noyant au milieu de toutes ces couleurs pastels de l'âge mûr accepté sans les amertumes des regrets.
Ce n'est pas une pente forcément naturelle, celle-ci : mon tempérament angoissé me tire plutôt le regard vers ce seul point noir. Je m'exerce toujours à me raisonner, à me rééduquer dans la visée d'une vision plus optimiste... et réaliste, que Diable ! Objectivement, ma vie est belle, et mes plaintes ponctuelles, même sincères, complètement décalées.
Je choisis d'écarter cette lucidité âcre à poser en milieu de table ce qui gâche et enlaidit.
Ca va, les "zondes négatives", on connaît ! On les a vues, entendues, et, je l'espère, durablement écartées...
Je me prépare une fin de semaine agréable. La vague de mauvais temps annoncée pour début de semaine prochaine reportera encore la sortie de mes vaches.
J'ai sommairement désherbé les crêtes de mon potager, mercredi, au grand vent bruyant.
Nous garderons à la ferme tournure hivernale. Je prends garde à ma petite hirondelle pour le moment solitaire. Elle vire et volte ici et là, enjouée et légère. Elle sait l'abri là, elle sait glisser dans le vent et revenir s'y reposer.
Je vais sortir dans le soleil pâle, m'y réchauffer et laisser le vent glisser...

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