11 juillet 2018 15h28
Je suis là et là, me demandant si je vais terminer le sarclage de mes lignes de citrouilles ou pas.
Une noirceur lourde chevauche la crête haute du Jaïzkibel. Soit elle passe à l'est, vers la montagne de Sare, soit elle plonge vers la mer… et vers nous !
Commencer un rang sans le finir, je n'aime pas : j'attends alors de voir quelles sont les auspices. Ca va se décider assez vite, il n'est que d'attendre un peu.
J'ai fait ma tournée fermeture des volets par anticipation, au cas où un coup de vent giflerait trop fort les vieilles planches.
Ces rangs de citrouilles, je pensais en avoir parfaitement calculé les écartements, de façon à pouvoir passer le Rotavator entre. Il y a peu, mon antienne "faire une erreur, c'est pardonnable et pédagogique, la refaire est une faute", refleurissait par ici. Ma foi, elle s'illustre implacablement dans mon propre jardin : mes rangées, trois creux vides, un creux semé, sont trop justement espacées. Rotavator s'y glisse maintenant, au moment où les plantules sont tapies au fond des gorges de terre. Dès la semaine prochaine, quand les larges feuilles partiront à l'assaut des crêtes toutes proches, quand les lianes s'allongeront au delà de cette ligne étroite, il sera trop tard pour envoyer la grosse machine là dedans.
Je m'y suis fait prendre il y a deux ans, déjà : j'avais mesuré la largeur du tracteur, oui, mais pas pensé à la roue extérieure de support de la machine, lourde et large. Résultat, un seul passage, au tout début, dents serrées pour ne pas dévier la trajectoire au risque de pulvériser les jeunes plants innocents et fragiles.
Cette année, je vais m'attacher le concours extérieur de l'engin d'Antxo, le fameux précurseur de l'Inra dans l'obtention de variétés certifiées de choux fourragers. Plus étroit, il continuera le travail.
Ca y est, les grosses gouttes s'écrasent au sol, clapotant drues sur les feuilles cartonneuses du figuier. J'ai bien fait de ne pas me lancer ! Les amarantes violettes retournées d'un coup de sarcloir ce matin vont se faire une joie de reprendre racines, les bougresses ! Il a fait chaud tout de même entre temps, et elles se seront peut-être séchées, qui sait ?
Au moins, mon engrais sera dissous, et ira gentiment se mettre à la bonne portée des radicelles de mes citrouilles.
L'ambiance est toute différente, fraîche et allégée, malgré les lances serrées de l'orage. D'ici une heure, je pourrai sûrement m'en aller promener par les chemins creux bordés des fougères ployées sous l'averse.
Relisant mes derniers articles, je pensais combien j'aurai peut-être du mal, dans plusieurs années, à leur relecture, à me comprendre. J'en ai fait l'expérience déjà en reprenant mes vieux cahiers de jeunesse, ces fameux cahiers malheureusement maintenant disparus : paix à leur âme, et à celle de ce voleur d'occasion aveuglé d'une vexation mordante.
J'aime la distance et la coloration des images usitées pour saisir différemment une perspective.
Autant, mes mots relatifs à mes cultures ou à mes bêtes sont livrés au plus près, par souci de précision et de justesse, autant mes pensées plus abstraites sont déguisées d'évanescences difficiles à fixer.
Trop de sibyllin, trop de sous-entendus, trop d'allégories fumeuses.
C'est sûrement ma manière peureuse d'appréhender ce genre de choses. Une approche à reculons, à tâtons, une défiance.
Je reconnais l'efficacité d'une transposition imagée, sa coloration plus vive, donnant mieux à sentir par des allusions au mieux perçues les concepts à examiner.
Mes références tournent toujours autour des bêtes, des paysages ou du végétal. Mon monde, ma fondation et mon abri.
Dans la perspective de cette relecture lointaine, je vais clarifier tout ça :
La ratte aux yeux jaunes est évidemment cette bipolarité dont je souffre, dont d'autres souffrent aussi, autour de moi, et ailleurs.
La maladie mentale est par essence difficile à appréhender. Elle ne se voit pas, quand elle prend ce visage de la bipolarité, la majeure partie du temps. Evidemment, quand une crise aigue s'empare du quidam, là, ça devient plus parlant. Mais là, on est déjà au bout d'un processus sous-terrain et monté en puissance au fil d'un temps long et plan.
C'est là que la maladie prend pour moi ce visage d'un animal fourbe et cruel.
Je l'avais flairée il y a longtemps déjà. Je la voyais alors féline, souple et mystérieuse comme la panthère noire, tapie sur la branche en observatoire, prête à se laisser lourdement tomber sur sa proie au dessous.
Je la voyais séductrice et enjôleuse, câline comme une grosse chatte vicieuse. Elle se glisse dans vos bras, vous enroule dans sa fourrure douce, et se laisse apprivoiser. Vous l'accueillez, séduit par tant de sensualité, et vous vous laissez prendre, comme le fier Samson envoûté par Dalila.
La bipolarité a deux visages : la manie, et la dépression.
Ce n'est pas une maladie de mode, une invention de l'industrie para médicale.
La bipolarité existe depuis la nuit des temps. Elle a été repérée par Aristote, déjà. Il évoquait la mélancolie et la manie. La détresse et l'euphorie.
La bipolarité se joue de son hôte comme un chat joue avec une souris.
Elle lui fait croire à sa liberté, la grise d'une illusion fausse de toute puissance, lui donne l'impression de pouvoir s'affranchir du besoin de sommeil, de la notion de fatigue.
La bipolarité en début de phase maniaque accélère effectivement le cerveau, rend les pensées et les raisonnements plus fluides, plus rapides, plus incisifs et percutants.
Elle vous donne des ailes, vous emplit d'une joie, d'une euphorie, d'un enthousiasme et d'un entrain qui vous soulèvent bien au delà de vous-mêmes.
Imaginez si vous le pouvez ces sensations, ces sentiments, cette extase et cette intensité à vivre.
La bipolarité est une garce dont on tombe vite et facilement amoureux.
Evidemment, ces sentiments et ces sensations, exacerbés et poussés au delà des limites humaines, finissent par enflammer le cerveau d'un incendie ravageur. Les mécanismes surchauffés, les neurotransmissions affolées, les survoltages fulgurants font de la griserie si agréable au commencement, un champ de ruines dévasté. Tout devient cendres et fume noir.
La bête, la féline, la ratte ou la chienne galeuse, comme on voudra, montre alors ses yeux jaunes.
J'imagine ainsi le pendant de cette phase maniaque, aboutie en une dégringolade stupéfiante.
La bipolarité vous dévore l'âme comme la hyène lacère vos viscères encore chaudes.
Elle vous englue, vous aspire dans un gouffre sans fond, et vous perd dans une noirceur désespérante.
Vos forces vous abandonnent, votre enthousiasme n'est qu'un souvenir éteint et désabusé, un sentiment inconnu dont le rappel vous est impossible.
La dépression du bipolaire est profonde, épaisse, lourde.
Pour certains, elle vous tient à terre pendant des mois.
Pour d'autres, la bipolarité est une sarabande épuisante de ces séquences alternées.
Elle vous jette tour à tour tout au sommet ou tout au fond, de plus en plus vite et de plus en plus fort. Vous avez l'impression d'être une marionnette dans les mains d'un clown fou et diabolique. Jamais de repos, jamais de trêve où restaurer ses forces.
Je maintiens mes panthères, chiennes galeuses et rattes aux dents jaunes.
Je maintiens la souffrance de cette maladie, souffrance souvent invisible et méconnue.
La maladie est toujours mauvaise, qu'elle qu'elle soit. Elle frappe en aveugle. Ni sanction, ni justicière, elle s'invite au hasard et plante ses crocs à l'aveugle, pinçant ici en avertissement et lacérant jusqu'à l'os, là.
La maladie fait mal, la maladie fait souffrir et frappe n'importe où.
Ceux, épargnés encore, qui y voient une justice ou une consolation à leur profit sont des imbéciles, ignorants et méchants.
Tous les vivants dès qu'ils naissent sont malades de la vie, puisqu'elle mène toujours à la mort.
Seuls les couards se le cachent…
Notre chance, à nous les bipolaires, est que la maladie se traite. Elle ne se soigne pas, on n'en guérit pas. C'est dommage, c'est ainsi !
La molécule, la science médicale, liment les dents pointues de la ratte, et la maintienne tant bien que mal dans sa tanière sombre.
La molécule laisse même le loisir de se sentir vivre si pleinement, encore.
Evidemment, la molécule n'est pas miraculeuse : elle apaise les neurones échevelés et refroidit l'activité électrique à une température mieux vivable, où les synapses retrouvent un sens où baigner dans des eaux moins troubles. Ce qu'elle pacifie ici, elle le ronge ailleurs, malheureusement, s'attaquant à pleines dents à une ou autre viscère.
Je reviendrai plus tard sur les joies et plaisirs des psychotropes...
La maladie n'est pas un don du ciel. Elle est faite pour faire mal, pour accélérer la décrépitude fatale. On pare au plus pressé, histoire d'arriver au dernier terme le moins mal possible. C'est tout ce qu'on peu (t!) faire...
Evidemment, la molécule n'est pas miraculeuse : elle apaise les neurones échevelés et refroidit l'activité électrique à une température mieux vivable, où les synapses retrouvent un sens où baigner dans des eaux moins troubles. Ce qu'elle pacifie ici, elle le ronge ailleurs, malheureusement, s'attaquant à pleines dents à une ou autre viscère.
Je reviendrai plus tard sur les joies et plaisirs des psychotropes...
La maladie n'est pas un don du ciel. Elle est faite pour faire mal, pour accélérer la décrépitude fatale. On pare au plus pressé, histoire d'arriver au dernier terme le moins mal possible. C'est tout ce qu'on peu (t!) faire...
La bipolarité est une maladie, oui.
Elle est aussi la maladie de ceux qui connaissent l'intensité de sensations hors-normes, la subtilité de perceptions aiguisées, les contrées merveilleuses des émois vivants et animés.
La bipolarité est une maladie mentale, oui. Ma consolation, ma défense en fausse bravoure, c'est de répondre : oui, c'est vrai. Mais la bipolarité, c'est d'abord la maladie de ceux qui en ont un, de mental, vivant et vaillant. Ceux dont la tête est vide d'émotions, les mécaniques à cervelet plat comme la pierre de la Rhune, ceux au cœur aussi sec que la figue stérile, peuvent vivre tranquilles, eux, jamais ils n'en connaîtront les transes et les souffrances…
Ils en connaîtront d'autres, au moins une, quand face à la mort, leur aveuglement ne les épargnera plus !
Là encore, il n'y a ni justice ni raison : aussi bien les imbéciles mourront-ils comme des bienheureux, emportés dans leur sommeil au milieu d'un doux rêve. Quand ceux qui auront déjà beaucoup souffert, souffriront encore, jusqu'à la lie.
Et bien, ma foi, puisqu'il ne peut en être autrement, ainsi soit-il !
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