13 juillet 2018 10h05
L'orage a exulté sa colère dès le matin, aujourd'hui.
J'en avais à peine terminé avec ma récolte de patates. Les grosses gouttes s'écrasaient sur les toits métalliques des garages voisins.
C'est un temps extrêmement poussant. Mes citrouilles enfiévrées se jettent en larges feuilles arrondies. C'est un plaisir de les voir avancer si vite.
Pour les plants de tomate, par contre, sale temps : les viroses noircissent les tiges, recroquevillent les feuilles, et condamnent les fruits promis. Que dommage… J'ai arraché tout ça dans ma foulée jardinière. Le potager va maintenant prendre sa tournure hivernale. Olivier passera la fraise dimanche. Je repiquerai ensuite salades et choux. Semis de carottes, aussi, impeccablement calé sur le 14 juillet. Une date comme une autre. On repique bien les poireaux d'hiver au 15 Août. C'est commode, ces dates, païennes, religieuses, joyeusement agglomérées entre les phases lunaires et autres traditions. Je m'y plie, quand il est facile de le faire. Si les circonstances rebellent, j'oublie, sans scrupules !
Pour un semblant de cohérence dans mes articles, je reviens à ces fameux psychotropes.
Je reviens souvent à ce thème de la maladie. Légitimement, c'est une préoccupation pour moi.
En parler me plaît, me fait du bien. J'exulte moi aussi en faisant sortir de moi, en livrant. Je crois ce mécanisme sain. La maladie mentale est souvent méprisée, méconnue. Elle fait peur.
Les temps ont tout de même changé. Au point de rendre la bipolarité populaire, au prétexte que beaucoup de grandes figures historiques ou artistiques en sont atteintes.
Une mode, comme quand telle célèbre chanteuse porte des bottes de caoutchouc, il est de bon goût de trouver ça élégant. Alors que moi qui en porte depuis bien avant, on a toujours trouvé ça paysan… A quoi ça tient, tout de même !
Dans notre milieu paysan, justement, et au delà aussi, je le crois, ces choses du cerveau, ces finesses mentales, font encore peur. On préfère ne pas en parler, ne pas voir, jusqu'à ce qu'il soit impossible d'ignorer. Une once d'anticipation aide pourtant bien.
Une certaine honte s'ajoute pour les malades à la souffrance réelle. Ca, par contre, ça n'aide pas du tout ! Ca enfonce davantage et ça pèse lourd dans la balance négative.
Je ne ressens pas cette honte. J'ai même la tendance, et ce blog en est la manifestation, à surexposer la maladie. Sans la mettre systématiquement en avant, mon idée, mon projet, est de la dépolluer, d'en alléger au moins cette facette culpabilisante.
J'ai compris qu'on ne peut pas faire l'économie d'un traitement chimique, quand on a dépassé le stade des prémices, encore compatibles avec le maintien dans la vie courante.
Les fluctuations démarrent gentiment, en petits pics contenus dans un intervalle très vivable.
Pour les malades, les fluctuations deviennent insupportables.
Les phases maniaques, si agréables à leur commencement, culminent dans des contrées ou le cerveau ne peut plus suivre, en gardant le bons sens.
Pour les phases dépressives, l'engluement avec pour seule perspective le dégoût de la vie, l'extinction complète de tous les plaisirs, quand on se souvient si bien des choses qu'on aimait, et qui à ce moment deviennent insipides, la fuite de toute envie animée, laissent face à face avec l'idée de la mort, seul moyen de ne plus ressentir ce vide sidérant et atterrant.
Le mécanisme salvateur, cet aveuglement consenti, déguisé et assumé de notre destin humain se grippe. La mort vous fait face, elle est la seule échappatoire et elle vous tente.
La peur de souffrir, un réflexe encore peut-être, vous retiennent seuls.
Ca a été ma sensation.
Dans ces moments, j'ai essayé de m'accrocher comme à la seule planche de salut, à l'idée que cet état était passager, que cette volonté était celle de la maladie et pas la mienne.
Difficile de se séparer des idées installées dans votre tête : elles tournent en boucle, étrécissent tout horizon à une ligne plane et noire.
La difficulté dans ces pathologies, c'est de comprendre ce qui se passe dans les têtes malades.
On dissèque un muscle, une viscère, on en comprend à peu près le fonctionnement. On en repère mieux les failles, et on y pallie. Quand on le peut. Je sais bien combien certaines maladies se jouent de toute contre-offensive, malheureusement.
Je l'ai dit et le répète, la vie est la plus sérieuse des maladies : elle tue à tous les coups !
Autant en finir tout de suite. C'est le genre d'idée optimiste et légère qui vient quand la dépression s'installe.
C'est le genre d'idée, pourtant tout à fait sensée et raisonnable, que les gens de raison n'ont pas, ou du moins pas en continu.
Où est la raison, alors ? Peut-être pas là où on la croit…
On a beaucoup progressé dans les études sur le cerveau. Repéré des circuits, identifié le siège d'émotions.
Un cerveau reste encore un mystère, cependant.
Il faudrait peut-être comme, paraît-il, le font les chinois avec des singes installés en bout de table, ouvrir un crâne d'homme vivant, pas pour en déguster la cervelle encore palpitante à la petite cuillère comme un melon mûr, mais pour la regarder fonctionner. Si tant est que les idées se signalent et se peuvent étudier. Je ne sais pas…
Cette image de singe sanglé dont on décapsule la tête pour en dévorer la moëlle, soulève en moi la nausée. Ils sont donc si cruels, ces gourmets chinois ? Les tortures orientales il est vrai, sont réputées pour leur sadisme raffiné : pas de bruit, pas de cris, pas de traces. La souffrance à l'état pur. Quelle horreur… Le singe est-il sans doute privé de ses sensations nerveuses : la pauvre bête couinant affreusement d'une douleur atroce couperait l'appétit des plus sataniques bourreaux, tout de même, non ?
Je reviens à mes casseroles. Ces digressions m'en éloignent.
La science médicale a suffisamment progressé pour proposer des solutions à ces maladies mentales.
Les molécules chimiques remplacent avantageusement maintenant les contentions mécaniques, cures de sommeil et autres succédanés décevants.
Pour les dépressions, les "recapturateurs" de sérotonine, ou les "capturateurs", je ne sais jamais, ma science est bien approximative, compensent en quelques semaines le déficit. Tant bien que mal.
Simplement, dans la maladie bipolaire, l'antidépresseur est contre-indiqué. Cette sérotonine recapturée, ou capturée, doit venir mettre le bazar là où il y en avait déjà bien assez.
Pour la manie débridée, quelques neuroleptiques remplacent avantageusement la camisole de force. Leur mode d'action, pour les plus utilisés, est bien orchestré : ralentissement musculaire, d'abord. On se sent enfermé dans un corps de pierre, lourd et inerte. Le cerveau turbine encore à bon régime. Les idées survoltées sont là, mais le physique ne suit pas. Très désagréable et frustrant !
Chacun suivant son tempérament exprimera sa particularité. Les agités s'exténuent à vouloir bouger, marchant les bras ballants à longueur de journées. Les intellectuels marmonnent en psalmodies ininterrompues.
Au fur et à mesure du traitement, le cerveau finit par trouver un peu de repos, gagné par l'inertie physique. Il se ralentit à son tour. Les idées tournent moins vite, elles s'assagissent et s'apaisent.
Le processus est douloureux. Il est salvateur.
Les thymorégulateurs visent une vitesse de croisière supportable, en espaçant les crises et en les atténuant. Un traitement bien adapté laisse la possibilité de vivre bien, tout à fait.
S'il a été mis en place dès les premières crises, avant que le psychisme ne soit dégradé par les séquences consécutives, la maladie ne se perçoit plus, elle se laisse oublier.
Ces thymorégulateurs, comme la plupart des psychotropes, ont été découverts pour leurs vertus sur la bipolarité, par hasard.
Le mien, cette Lamotrigine amie lactée, est en fait un anti-convulsivant, prescrit au départ pour atténuer les crises épileptiques.
La recherche médicale, particulièrement dans ce domaine, est aussi en grande partie empirique : on observe, on constate, et on en déduit… Un peu comme pour les recettes de cuisine, où un accident de réalisation révèle une combinaison d'ingrédients novatrice et réussie.
Le petit hic dans tout ça, qui paraît idyllique, s'annonce par des effets indésirables bien ennuyeux. Toute médication comporte ses risques collatéraux. La balance bénéfice-risque veut bien dire quelque chose.
Les psychotropes sont comme les autres, anti-inflammatoires, coagulants, biotiques et "patatiques", ils agissent pour le bien ici, pour le mal là.
Entre deux maux, il faut choisir le moindre.
Toute cette diatribe brouillonne est ma vision simplifiée de la chose. J'ai ma manière de comprendre. Elle vaut ce qu'elle vaut. Elle me rassure, me conforte et m'aide.
Je ne suis pas sûre de la pertinence de mes démonstrations.
Je suis sûre cependant que pour mieux vivre une maladie, il faut la comprendre au plus près, et la donner à comprendre à ceux qui peuvent aussi en subir les conséquences.
La bipolarité affecte le malade, et ses proches.
Des spécialistes, des artistes, des auteurs et des anonymes en ont parlé bien avant moi.
Des gens autorisés par leur savoir et leur expérience.
Mon seul projet est d'apporter ma petite contribution à la levée de ces ombres et silences autour d'une maladie parmi d'autres.
Mon espoir est d'en donner, aussi, à ceux qui, pour le moment, n'en voient pas.