24 décembre 2017 14h
Noël sera beau, cette année.
Pur, léger, limpide.
Je me sens comme ça. Et espère le rester !
Je suis à la jardinerie, en ces dimanches après-midi où l'ambiance est toujours un peu à la fête.
Particulièrement aujourd'hui, évidemment.
Loin de l'agitation autour de la serre et de la boutique, je vais vaquer dans ma pépinière, du côté des fruitiers, du côté du grand soleil.
Ce sera un joli dimanche, un de plus. A engranger précieusement.
26 décembre 2017 8h
Lendemain de Noël
Pas d'excès de réveillon pour moi. A peine l'oreille sifflante de l'animation (tout de même) inhabituelle autour de la table familiale. Petit comité, mais de très bonne compagnie, des rires, de l'affection pudique des gens taiseux de leurs émotions, et pourtant sensibles à leurs manifestations discrètes.
Une magnifique journée de Noël, pure et légère, une pause avec le paternel sur le banc de pierre au soleil, à épucer mollement les chiens juchés tout à tour sur mes genoux. Il faudra que je revienne à l'occasion sur le bienfait de cette activité épuçage...
L'après-midi, séquence karaoké dans la cuisine, à suivre une retransmission télévisée en basque d'une fête, par là. Chanter en chœur, chanter faux mais chanter, en suivant avec application le défilé des paroles sur l'écran. Nous connaissons les mélodies, mais fredonnons approximativement les paroles, souvent. Là, nous avions le sens de ce que nous supposions, sinon, et c'était mieux, tout de même.
Un joli moment, un de ceux là qui étire le sourire.
Ce matin, une petite pluie est de la partie. J'ai en projet le déplacement des grimpantes à la pépinière. Vincent m'aidera, entre deux bavardages.
A la ferme, tout roule, à la jardinerie, itou. Le moral tient la route, et je m'accroche ferme à ce bien-être.
27 décembre 2017 18h
Une jolie tempête courbe les branches dénudées de mes jeunes arbres. Ils ploient, s'appuient sur les tuteurs, et relèvent les cimes quand les souffles rageurs s'apaisent.
La clématite d'Armand, plantée dans un gros pot devant le garage, paraît avoir du mal à retenir ses longues feuilles étirées en mèches affolées. Nous verrons bien comment elle s'en sort.
J'ai passé la journée paisiblement, à vaquer aux tâches domestiques et administratives. Ces petits formulaires à remplir sur Ternet sont un excellent exercice de réadaptation pour les nerfs à vif, à condition d'y aller par petites doses, ce que je fais toujours assez mal... Quand mes oreilles bourdonnent plus fort que le vent tempétueux dehors, je sais qu'il est temps de faire une pause, et je la fais, enfin raisonnable que je suis devenue !
Je suis pour le coup sortie prendre l'air avec les chiens, à grandes goulées vivifiantes et brutales.
J'ai cueilli quatre branchettes de houx, pour les suspendre au dessus de mes vaches.
Agathe se pelait en petits médaillons galeux : je suis intervenue scientifiquement, épandant sur le dos de mes belles l'antiparasitaire idoine. Pour faire bonne mesure, et parce-que ça ne mange pas de pain, j'ai aussi célébré les cultes païens, me fiant aux croyances ancestrales, faisant du houx une protection imparable contre les petites gales dévoreuses.
Un rêve cette nuit m'a représentée infestée moi aussi de grappes multiples accrochées partout le long de mes jambes, comme des chapelets de graines dans les citrouilles. Décidemment, je suis ces temps-ci bien impressionnable, et bien plus atteinte que mon Agathe, toute apaisée, elle, de ses démangeaisons maintenant calmées.
Le dernier livre lu, lui aussi, une sombre histoire de fin d'un monde couvert de cendres noires et parcouru de hordes de sauvages cannibales, a habité mes dernières nuits d'une inquiétude haletante. L'auteur Cormac Mack Cormik, ou un patronyme croassant de mauvais augure dans le genre, n'a pas son pareil pour instiller une ambiance étouffante.
Je dois prendre garde. Ne pas tenter le diable à peine endormi dans mon cervelet fragile...
28 décembre 2017 8h15
Le vent s'est arrêté. Une pluie froidette a pris le relais. Plus silencieuse, insidieuse et pour moi garantie de grande tranquillité dans la pépinière. Les clients resteront à l'abri de la pergola. Bien équipée, au sec dans mon ciré intégral, où, d'après Betty, on pourrait porter sans mal dessous un tailleur Chanel, (quelle idée !), je vais travailler en paix.
Jean-Michel ne va pas tarder, à me bombarder de communications en loghorrées, comme si nous n'avions pas la journée devant nous...
Ah, l'écrivain, c'est Mac Carthy, pas du tout Mac Cormick ! je suis dans les tracteurs, ces temps-ci, ça brouille mes synapses !
30 décembre 2017 13h
Je suis en pause déjeuner, à la jardinerie.
Un avant-dernier jour d'année comme un printemps tombé par hasard au milieu de l'hiver. Il doit faire près de 20°, avec un soleil généreux sur un ciel pâle parcouru de quelques soufflés blancs vaporeux.
Cette dernière semaine de l'année est bien dolente. L'activité commerciale en décembre dans notre domaine a été mollette, bien en retrait des années précédentes. Hormis les sapins qui ont bien tenu la route, le reste plonge gentiment. La dérive est pour le moment facilement rattrapable, mais bon, c'est toujours inconfortable de se sentir à la baisse, j'en sais quelque chose !
Hier matin, nous avons été avec mon père enterrer Joséphine, dite Pépita, l'une des vieilles cousines survivantes de la famille.
L'église de Béhobie, ses volutes fleuries plutôt fraîches encore, son curé africain aux longues mains mobiles et au regard envoûtant, presque, son orgue majestueux au premier niveau, quand il est souvent juché en galerie, nous enveloppaient dans la douce nostalgie de ces funérailles, quand on n'est pas trop proche du défunt.
Le veuf, petit homme ratatiné sur le premier banc, un crâne tout lisse de bébé, si ce n'est quelques cheveux soigneusement plaqués dessus, restait assis, ne marchant plus. Il acquiesçait tout de même aux uns et aux autres, venus lui serrer l'épaule ou l'embrasser.
Le curé sermonnait avec conviction, levant ses longues mains gracieuses, scandant ses paroles, et rythmant les chants de mouvements énergiques. Il habitait vraiment sa foi, s'inclinant avec humilité, ou levant les yeux au ciel d'un regard totalement inspiré.
Une vieille bigote, chargée elle d'entonner les chants et de donner la cadence, me semblait moins convaincante, malgré ses yeux fermés et ses poses appuyées.
A la fin de l'office, à ce moment toujours poignant où on emporte la caisse longue, le veuf remis dans une chaise roulante me fit face. Ses larmes essuyées soigneusement d'un petit mouchoir blanc me touchèrent. Son visage, aussi lisse que son crâne, était figé. Seul, ce regard papillonnant et perdu disait la tragédie de se retrouver seul après plus de soixante-dix années de mariage, même si, paraît-il, les derniers temps, notre Pépita était méchante comme la gale.
Ce regard éperdu disait aussi l'effroi d'une fin sans doute proche, quand la résignation n'est plus un rempart suffisant, quand l'aveuglement salvateur de nos vies humaines ne suffit plus à nous abriter de l'inéluctable.
Ces émotions me bouleversèrent un instant comme une houle tranquille et puissante.
Puis, la vie reprit le dessus, les salutations aux uns et aux autres, les visages reconnus, les sourires échangés et les baisers donnés et reçus. Notre Kottep toujours chaleureux acheva de me ramener sur la berge claire, et nous rentrâmes, avec mon père, nous soutenant l'un l'autre dans la pente raide de la sortie d'église.
Je laisse maintenant venir à moi les émotions sans vouloir les refouler.
J'ai appris le poids lourd et crispé d'une boule retenue au creux de l'estomac, sa morsure mauvaise et son fiel destructeur.
J'ai appris les fritures inévitables sur les lignes de connection, quelquefois, et la nécessité de les apaiser très vite, pour les empêcher de virer au vinaigre.
J'expérimente ma science fraîche tous les jours et partout. C'est un exercice salutaire et indispensable, quand on est comme moi revenue d'une zone bousculée.
J'en parlais hier encore avec ma brune Lasseguette. Je n'ai pas su lui dire justement mon ressenti. Je trouve mieux les mots aujourd'hui, comme il arrive souvent, la répartie judicieuse ou la phrase correcte arrivant trop tard !
Je ne suis pas devenue "moins émotive", non. Et je ne le voudrais pas.
Je suis devenue plus familière de mes émotions, plus accueillante à elles?
Elles me paraissent moins dangereuses, si j'arrive à les laisser passer, sans en faire ce poids encombrant et stérile.
Les sortir de moi, quand elles gonflent et demandent de l'air, les libérer.
Un exercice, c'est ça, dontla fluidité ne m'est pas encore acquise. Je chemine.
