lundi 22 octobre 2018

22 octobre


Lundi 22 Octobre 2018 14h26

Le soleil d'hiver parfois voilé de brumes en volutes cueille les bruns roux d'un automne aride.
Depuis la semaine dernière seulement, les nuits rafraîchies humidifient les petits matins tardifs, maintenant.
J'ai rentré les poireaux, carottes et choux d'hiver. Les jours froids les durcissaient en terre, quand là, les longs fûts blancs nacrés et les cônes oranges toniques garderont leur tendreté et leur saveur intactes, saisis par le froid artificiel et brutal de la congélation. Vivent le modernisme et son progrès !

Les autres années, j'hivernais mes vaches à l'étable au moment du changement d'heure. Je ferai selon l'inspiration du jour, cette fois-ci.
Je vais dans la semaine sans doute engranger les citrouilles, terminer ma tournée de récoltes.
Le champ est parsemé de beaux fruits allongés, ocres ou verts, de belles sphères oranges ou rosées. Je vais pouvoir en distribuer, quand le grenier sera rempli. 
Je vais assurer tout ça avant l'arrivée du mauvais temps, cette prochaine fin de semaine, paraît-il...
Encore une de ces prévisions aléatoires, qu'on écoute, intéressés évidemment, mais dubitatifs quand-même : l'expérience nous a montré les limites de ces sciences là.

Avec les revirements rocambolesques de notre père, nous savons maintenant bien ce qu'aléatoire veut dire. Nous savons combien les prévisions, projections et autres supputations médicales se peuvent mettre en doute. 
Une fois encore, ce grand joueur nous fait sa farce favorite : je meurs, je ne meurs pas, je revis, plus vivant que jamais, ou presque !

Je ne me suis pas trop attardée sur les péripéties de l'affaire. En suivre le cours et les cahots mobilisait mes inspirations et mon énergie.
Là, la situation paraît s'apaiser.
J'ai déjà évoqué les déroutantes approximations de notre système hospitalier,  où les dossiers des patients s'épaississent en encyclopédies tellement indigestes que plus personne ne peut les consulter sérieusement. Au milieu de cet amoncellement d'informations, analyses et préconisations diverses, se glissent fortuitement quelques éléments un peu importants, voire, essentiels à la bonne marche de l'affaire.

Mon père devait être opéré. Bien. Compte tenu de son âge, de son état, de ses pathologies diverses et variées, une intervention un peu lourde demandait préparations soigneuses et prises de précautions sérieuses.
Les spécialistes compulsaient les feuilles volantes du susdit dossier, un pied contre le mur, genou replié, feuillets en équilibre sur la cuisse. On déplie les branches des lunettes, on ajuste, on marmonne et murmure, un acquiescement par ici, une protestation par là.
Moi, profane intimidée et impuissante, j'attends, silencieuse et pénétrée, le verdict.
Le spécialiste referme le dossier, remet tant bien que mal dans la chemise les feuillets volages.
Il inspire, jette un regard à mon père un peu absent, égaré loin derrière tant de sciences étourdissantes.
Le "docteur" énonce, annonce et nous livre sa sentence autorisée et péremptoire. Il dicte une ligne de conduite, dessine une trajectoire où nous devons nous couler et nous inscrire. La moindre objection lui est offense et soulève son sourcil en un étonnement navré et courroucé.
Je force le trait, évidemment, et ma caricature est outrée. J'ai eu aussi affaire à des médecins attentifs et disponibles, dont l'écoute prévenante rassure et réconforte.
En la circonstance, il fallait prévoir la pose d'un stimulateur cardiaque, avant de s'occuper de la viscère incriminée. Un premier examen avait mis au jour le vilain choux-fleur logé dans les entrailles. Il fallait aller l'y chercher. 
C'est là qu'il y eut un petit hiatus dans la chorégraphie. Au lieu de poser le stimulateur sensé soutenir le rythme cardiaque pendant l'intervention, puis, d'intervenir, ensuite, comme induit par le "puis", il y eut cafouillage dans la chronologie. On commença d'intervenir, et on interrompit en catastrophe la manœuvre, quand le vieux cœur épuisé s'alentit de façon alarmante. Nous avons tous vu une ou autre fois ces séries américaines, où le bip-bip cardiaque s'espace, perd en vitesse et intensité, pour finir en une ligne plate au sifflement continu et tragique, laissant les acteurs et spectateurs muets et abattus.
Nous n'étions pas loin du scénario fatal. 
In extremis, parce-qu'un macchabée fait quand même désordre sur une table d'opération, on arrêta tout. On reprendrait plus tard, quand le cœur défaillant aurait son renfort artificiel, et que la bête se serait remise de ce petit coup de chaud, tout de même… On posa donc le stimulateur.
Bien !

J'étais depuis le départ assez peu partisane d'une intervention trop poussée sur une aussi vieille carcasse, même vaillante. Mon père, lui, toujours téméraire et confiant, l'était.
Tout de même, après la troisième anesthésie en moins de quinze jours, son enthousiasme et ses forces nonagénaires se ternirent d'une fatigue lourde et exigeante.
La maladie réclamait son tribu, et le débiteur n'en pouvait mais.

Ca, c'était la première hospitalisation. 
Retour à la ferme, convalescence difficile, gardiennages de nuit et veille constante auprès d'un vieil homme épuisé, mais décidé toujours à lutter. Plusieurs semaines éreintantes pour tous, lui d'abord, et nous vite après.
Des passes de relevées, d'autres de lassitudes fatalistes.
Je décrivais il y a peu ces moments où mon père paraissait absent, bouche bée et regard vague, silhouette penchée sur le côté, tassée sans ressort dans son fauteuil au dossier bien plus haut que sa pauvre tête ballante.

Pour conclure cet épisode bien pénible, mon père trouva une parade : il quitta ce moment et ces circonstances. Il nous quitta, nous, le temps présent et cet immédiat désespérant. Il nous tourna le dos, et s'en retourna, plusieurs décennies en arrière, vers un temps où sa jeunesse et sa force intactes lui faisaient la vie belle et les jours glorieux.
Il nous parlait d'une voix ténue, parfois, en un murmure confus et presque inaudible. A d'autres moments, il clamait une colère agitée et nerveuse, épuisante et crispée sur une douleur étouffante.
Il me rejeta un soir avec force et colère, me laissant stupéfaite et accablée. Mes frères attablés dans la cuisine à côté n'en revinrent pas. S'ils n'avaient pas assisté à la scène, ne me l'avaient pas confirmée, j'aurais pensé avoir affabulé sur le coup de la fatigue. 

Mon père se perdait, il nous perdait, nous le perdions.
Il ne nous reconnaissait plus, il se croyait dans un autre temps. 
De sa chambre d'hôpital où il était retourné pour se faire vidanger une vessie bloquée, il disait voir du maïs, une vache des années 50. Il déplorait la mort d'un vieux chien, "Leblanc", que j'ai à peine connu.
Il ne tenait plus debout,  tombait quand il tentait de se lever de son fauteuil, ne réagissait pas quand on l'y attachait pour lui éviter les chutes.
Il était tout tranquille, souriant et serein. Son petit monde dans sa tête lui allait, il s'y trouvait bien et l'emmenait avec lui où qu'il soit, quoi que le sort lui réserve.
Nous étions désarçonnés, ahuris de cette fuite soudaine et catégorique. Apaisés aussi, de le voir, lui, apaisé.
Je trouvai sa façon d'en finir plutôt douce, et surtout efficace. Nier une réalité affreuse, tourner le dos à l'implacable cruauté d'une vieillesse misérable et vulnérable.
A part mourir dans son sommeil, c'était une façon de mourir enviable, me disais-je : s'absenter au monde présent, quand il ne convient plus au maintien d'une sensation de vie agréable, et se réfugier ailleurs, là où c'est plus plaisant.
Nous étions prêts à le quitter ainsi, à le laisser aller, et je faisais même en sorte de le conforter dans ce sentiment d'être ailleurs et à un autre moment.
Sa désertion nous arrangeait. Nous allions pouvoir nous éloigner nous aussi de la vision d'une vieillesse forcément dégradante, en l'éloignant, lui, puisque partout où il serait, il se croirait chez lui. Alors…

Alors, ça ne se passa pas du tout comme ça :

Comment ce vieux cerveau a retrouvé le chemin de la lucidité, comment il a spontanément réinvesti une clairvoyance aiguisée et une attention à l'instant présent, je ne saurais le dire.
Comment cette vieille carcasse misérable et ratatinée a retrouvé l'aplomb d'une station fière et droite, je ne le saurais guère davantage.
Pour le moment, je n'ai trouvé personne pour me l'expliquer, non plus.

AAhhh… m'a dit  quand-même un neurologue entre deux portes, oui, oui, oui, c'est ça, sans aucun doute, cette Lamotrigine ! Il en prend depuis six semaines, et ça lui a donné des bouffées délirantes, c'est classique, ça va passer.
Tiens donc : la Lamotrigine, mon père en prend depuis six… ans !
J'en prends d'ailleurs moi-même. Des bouffées, j'en ai, de chaleur, oui, et là, c'est bien classique. Délirantes, pas que je sache, ni qu'on me l'ai dit. Enfin… pas plus que d'ordinaire, du moins !
Mon neurologue à la mèche revêche, rectifié dans sa lecture, ne perdit pas pour autant pied :

Aaahhh… 6 ans ! Ou alors, peut-être, à la longue ??

C'est ça : peut-être…
Qui sait ?! 
Moi, je ne sais pas.
Je vois, je crois, j'espère !








mardi 16 octobre 2018

17 octobre



Mercredi 17 octobre 2018 7h51


Tournée ouverture des volets dans la ferme silencieuse.
Derrière les carreaux, la nuit noire superpose les lumières alignées des bateaux sur la mer plate et noyée dans la nuit, les halos plus proches des projecteurs d'Orio, et nos reflets intérieurs où le matin calme s'anime d'un réveil langoureux.

J'ai ce matin pour la première fois entendu les grues "gruiter" haut dans le ciel sombre sans étoiles. Les colonnes en biais s'avançaient vers la mer, la tête de proue suivie en triangle presque parfait d'un battement d'ailes rythmé derrière les cous longs tendus.
J'aime ces signes de l'automne avancé.
J'aime les lueurs rosées des crépuscules ciselés où les silhouettes noires se dessinent en ombres chinoises épurées.
J'aime regarder dans le soir le feuillage gracieux des acacias hauts du petit bois. 
Ma dernière promenade avant-hier par là m'a montré l'immense liriodendron couché en travers du chemin creux. On l'avait déjà débité et aligné les tronçons sur les herbes folles aplaties du talus. Des années et des années d'une pousse lente et têtue, renversées d'un coup de vend du sud brutal…

Mes vaches se dorent et rutilent au couchant avant de rentrer à l'étable.
La lumière est douce en cette saison. Chaleureuse et bienveillante.
Les ors et les roux se fondent en une harmonie pacifiée d'une nature savante et résignée à la dormance prochaine de l'hiver.
Sans lutte, sans tristesse, juste une nostalgie profonde et lente, bêtes et plantes se préparent.

Mon vieux père avance aussi, mais lui lutte, toujours tenace et décidé à affronter, tête haute et grands rires libérés de toute peur, quand sûrement au fond de lui la sage science sommeille.
Il me montre une voie à suivre, un chemin à prendre.
Je l'accompagne, à petits pas lents, là aussi.
Aujourd'hui, notre projet est d'arriver jusqu'au pont bascule du remblai.
Un but, une visée, modeste pour beaucoup, audacieuse pour nous.

A chacun ses promesses d'avenir...

vendredi 12 octobre 2018

12 octobre



Vendredi 12 Octobre 2018  11h17



Retour d'une période chaotique et déroutante.
Après un autre épisode d'hospitalisation, mon père est rentré à la ferme.
Je le pensais perdu pour nous, perdu pour le temps présent, perdu pour une vieillesse paisible à Agorreta.
Je nous pensais partis pour l'ellipse descendante classique, où nos anciens dépérissent et avancent vers la fin, loin de nos jours encore clairs, où les ombres funestes ne trouvent plus leur place.
Je nous pensais résignés et entrés têtes basses dans un moule gris tendu avec tant de complaisance.



Je me trompais !



Mon père, voyant s'approcher le spectre d'une fin de vie misérable, s'est une fois encore soulevé, une fois encore il a trouvé la ressource de relever un défi implacable.







Cet homme ne finira donc jamais de nous étonner !

Il y a plusieurs années déjà, je me souviens d'une conversation téléphonique entre médecins, à laquelle j'assistais dans la vieille cuisine silencieuse. Il était question d'un traitement à poursuivre absolument, d'une prescription médicale impérative. Dieu merci déjà, notre bon vieux médecin de famille savait entendre autre chose que la science froide et plate : il décida de nous suivre, dans notre trajet où nous tournions le dos à la médecine, pour chercher ailleurs notre salut. Mon père était déjà vivant, contre avis médical, autorisé pourtant. 
C'était il y a 6 ans !
Je l'ai déjà écrit par ici, mon père manque mourir assez régulièrement depuis ces quarante dernières années. Tant de fois, des docteurs désolés en blouses blanches ouvertes sur une désinvolture obligée, nous conseillaient de nous tenir prêts à l'inéluctable.
Tant et tant de fois…
Je ne sais pas si nous sommes prêts, malgré tous ces exercices manqués. J'ai plutôt l'impression d'être usée d'avoir autant été préparée. Trop, peut-être !

Pour le moment, un énième pied de nez de vieil homme tenace et acharné, d'une vieille carcasse encore solide et déterminée, nous laisse bouche bée.
Le jeu du chat et de la souris continue. La souris résiste et se faufile, le chat se distrait. Pour le moment, évidemment.
En attendant, chaque instant est précieux, et chaque grand sourire cadeau.

J'essaie d'arrêter de "sur"veiller. D'accompagner avec bienveillance mais sans cette fatigue où la lourdeur aiguise les aigreurs.
J'essaie tant de choses, et en réussis quand-même quelques unes. Pour celles où j'échoue, que celui qui n'a jamais failli me jette la première pierre...