vendredi 10 août 2018

06 au 10 Août



Lundi 6 Août 2018 9h12



Un rapide tour de ferme avant d'aller "en ville".
Bêtes, potager, logistique domestique, tout ça est vite bouclé.
Quelques essentiels nous lâchent, réfrigérateur et autre électroménager,  par ces journées un peu chaudes, c'est assez ennuyeux !
Nos approximations administratives nous rattrapent aussi, avec ces vieilles histoires public-privé, dessertes et servitudes, à remettre à jour.
Nous allons gentiment nous occuper de tout ça, en prenant les choses par ordre de priorité. 

A Agorreta, nous avons quand-même pas mal déblayé un terrain mouvant : tout ne peut pas être parfait, et ne le sera d'ailleurs jamais, ni ici ni ailleurs. Un peu de rondeur est d'ailleurs plus confortable à vivre, quelques dépassements dans la marge et autres empiètements de lignes blanches font d'une trajectoire trop rigide autrement, une agréable promenade, aux surprises amusantes. Ou pas.
Si ça, c'est pas du propos double-sens sous entendu sibyllin et masque de carnaval, je ne m'y connais plus…

Le paternel se fait opérer aujourd'hui. Il a été "transféré" hier en chirurgie, comme un colis postal.
Je serai sur place, pour le cueillir à son réveil, histoire de lui montrer qu'il est toujours chez les vivants.
Je n'ai pas d'appréhension particulière : tant de fois déjà la fin a été annoncée comme imminente, et autant de fois, l'homme en est ressorti. Pourquoi pas cette fois-ci ?
Un jour viendra fatalement où la mort se souviendra de ce vieil homme flairé de près déjà, et s'en saisira, un peu dédaigneusement, comme d'un reste de repas racorni au fond du réfrigérateur (Quand il marche !).
En attendant, il a fait belle vie, et la fera peut-être encore longtemps.
Assurée d'avoir reçu une part de ces gènes-là, je peux espérer, moi aussi, et le fais !


Vendredi 10 Août 2018 11h16

Le repas cuit en bas, le reste est bien à jour.
Les journées sont bien plus fraîches, plus légères, tellement plus agréables que la chape de plomb fondu de lundi.

J'ai, comme prévu, ce jour là, tâché de suivre les péripéties hospitalières paternelles.
Pas toujours faciles à suivre, d'ailleurs, ces péripéties. Quelques anomalies chronologiques, des séquences coupées arbitrairement, puis reprises en hasards, notre système hospitalier semble par moments chaotique. 
Ce n'est pas faute d'accumuler des dossiers, des comptes-rendus et des préconisations de spécialistes divers, non. C'est plutôt de manquer d'une synthèse de l'ensemble, chacun y allant de sa partie, et ignorant superbement les autres. Les parcours aux points colorés dans les couloirs sont d'ailleurs toujours parallèles, et jamais un camaïeu ne vient harmoniser l'ensemble des couleurs tranchées. C'est un peu dommage…
Etre pris en charge par un médecin exténué par 72 heures de garde, laisse juste l'espérance fervente de ne pas tomber sur sa soixante-dixième !
Mon pauvre père commence à faire le tour de l'ensemble des services de l'hôpital bayonnais.
Sa vieille carcasse examinée sous toutes les coutures paraît dématérialisée de cet homme à la présence pourtant bien tangible. 
J'essaie de le reconstituer dans son identité de vieil homme en souffrance, certes, mais bien décidé à vivre encore pourtant.

Lundi, un petit incident coupable dans le suivi du dossier a perturbé la marche de l'affaire : je n'ai pas pu le voir.
Mardi, j'ai trouvé l'homme un peu fatigué, certes, mais en assez bonne forme, compte tenu des deux anesthésies successives en dix jours.
Je lui ai présenté son parcours au mieux, comme on emballe un présent.
Avec pour résultat un paternel tranquillisé, et content de lui-même. Cet homme est étonnant, de force et de courage. De robustesse et d'une philosophie fataliste à toute épreuve.
Je me dis qu'après tout, il n'y a pas de raison que je ne récolte que les tares familiales, sang épais, gras, et autre pets au casque. Non, je peux aussi compter sur deux trois choses plutôt bonnes alliées.

Mardi, mon père était sous antalgiques. Comme pour beaucoup de personnes âgées, la morphine ne lui réussit pas trop, distillant dans sa tête forces hallucinations et autres confusions mentales.
Une toute petite dose de codéine suffisait à lui faire voir une vieille dame assise dans le coin de la chambre, un rat le long de la plinthe, choses qui demandaient d'ailleurs vérification avant de décréter qu'elles n'étaient pas réelles, ou encore un singe au plafond, et là, même à la ferme Agorreta, on ne pouvait pas douter que ce soit une vue de l'esprit !

Mardi, entre deux propos tout à fait cohérents, sur l'intervention de la veille, ses suites plutôt bien supportées, (je ne m'étais pas appesantie sur les aléas qui l'auraient inutilement inquiété), nous parlions des Allemands qui étaient encore à l'hôtel Sud Américain le lundi précédent :

- Ils sont partis ? demande mon père très préoccupé.

Je ne suis pas prise au dépourvu, je l'ai déjà entendu fabuler de la même façon, notamment lors d'une nuit aux urgences de la Polyclinique de Saint-Jean-de-Luz, où les pompiers en bateau l'avaient sauvé d'une inondation ravageuse.

- Oui, oui, ils n'y sont plus.

Mon père se redresse sur un coude, manquant s'arracher les tubulures à oxygène plantés dans ses narines comme des fourches caudines.

- Mais quand alors ?! Lundi, ils y étaient encore.

- Ils en sont partis mercredi.

- Ah, bon, tant mieux !

Et il se repose sur l'oreiller.

Inutile dans ces cas de vouloir à toute force rétablir une réalité fuyante. Quand le temps s'affole ainsi en bonds fantastiques, quand l'espace vire et volte d'Urrugne à Lesaka, entre un maréchal ferrant et un charbonnier solitaire, pas la peine de se raccrocher fermement à une vulgaire barrière de lit d'hôpital. Mieux vaut suivre le mouvement, se laisser transporter et déporter, sans résistance, en accompagnant du mieux possible la valse tournoyante.

Evidemment, pour le voisin de chambrée, s'il comprenait le basque, notre conversation devait paraître un tantinet déroutante. Il avait toutes les raisons de se demander si la fille n'était pas tout aussi perturbée que le père, l'effet des médicaments en moins.

Bah… mon objectif prioritaire était la restauration de la sérénité paternelle. Pour le reste, ma foi !

L'affaire suit son cours, toujours bousculé, mais nous tenons l'un et l'autre vaillamment cette rampe virtuelle et fantaisiste.







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