Mercredi 22 Août 2018 16h12
Nous avons reçu aujourd'hui le paternel et le sèche-linge…
L'un appelant l'autre.
La satisfaction de réintégrer le vieil homme heureux dans sa ferme, le poids de cette charge sur les bras. L'impression de recommencer le parcours pénible suivi avec la mère, l'impression de ne pas trop pouvoir faire autrement.
La vieillesse et ses misères, tous les jours, toutes les nuits, criante et misérable.
Je m'accroche au sentiment d'un devoir à accomplir, je m'étrécis dans cet horizon inéluctable.
L'immense soulagement de trouver de l'aide allège mon début de panique.
Je le sais, les premiers jours semblent souvent impossibles, puis, là comme ailleurs, la vie se fraie son chemin, et la routine installée prend son rythme de croisière.
J'ai la chance d'avoir trouvé des gens de qualité pour prendre mon relais. La chance de ne plus être la seule à supporter le fardeau.
Les grands sourires béats de mon père récompenseront ma peine. Ses progrès, le bien-être à reconquérir et encore à portée doivent primer sur le reste.
Nous allons lui, moi et les autres, continuer à nous accrocher à cette rampe tenue fermement.
Cette fois encore, la mort nous a laissés pantelants, mais vivants encore.
Son jeu paraît cruel, usant et sadique.
Quand il n'est ni plus ni moins que la fatalité, neutre.
Allez, allez, suivons la filière, comme disait l'autre, et gardons en tête le grand sourire d'un vieil homme encore content de ses jours.
Samedi 25 Août 2018 6h50
Je passe vite fait par ici relever mes messages. Ces temps-ci, la logistique autour du paternel requiert l'espace et le temps : plus de "vacaaaances !" dans la journée, comme disait ma mère avec mépris et dégoût. Paix à son âme…
Je remonte, relevée de ma nuit de garde par mon binôme, increvable et toujours souriante . De ces femmes comme il ne s'en fait plus, comme il n'en n'a jamais trop du s'en faire, non plus.
Les féministes enragées vont huer cet appel à l'héroïsme d'une féminité consacrée au bien-être des autres. Je suis la première à déplorer ces vies de femmes sacrifiées au confort de leurs familles, quand ce rôle leur a été imposé, et qu'elles le portent comme une charge pénible.
Elle, elle a choisi ce métier par vocation, presque. Si elle en sent évidemment les fatigues et les désespoirs, inhérents à tout ce qui gravite autour de la vieillesse et de la maladie, elle y trouve aussi la sérénité d'apporter ce bien-être là où il n'y en aurait plus sans elle.
J'ai soigné mes bêtes, une autre façon aussi de nourrir son bien-être en en dispensant.
Nous nous retrouvons dans la chambre verte, les gardiennes, l'infirmier, et moi, à la fin de nuit, autour de mon père silencieux et appliqué à bien faire les gestes demandés.
Ensuite, chacun retourne à sa vie, lui à son lit où il s'endort presque paisible, au petit jour, après une nuit épuisante et agitée. La "gardienne" se recouche, elle aussi bien lasse de la veille, mais ne se rendort pas, ou mal.
Moi, je vais ce matin prendre la route de la jardinerie, après un petit café et quelques mots avec Olivier.
Essayer dans mes arbustes d'éloigner ce sentiment accablant de la mort qui rôde, comme une cruelle chienne vicieuse.
Lundi 27 Août 2018 19h46
Je ferme les volets de la ferme.
Mes jours ici gravitent autour de mon père, vieil homme vulnérable et pathétique dans ses efforts pour remonter la pente si vite descendue. Il s'accroche aux poignées de son déambulateur, avance, chaotique, courbé et penché sur le côté, de cette démarche étrécie des vieux qui posent un pied sur l'autre, rétrécissant leur foulée comme la coulée de vie devient de plus en plus ténue en eux.
Je chemine à son côté, main sur sa ceinture;
Retour arrière, les années passées et ma propre maladie en plus…
Il y a du progrès, oui. De la peine, aussi.
Mercredi 29 Août 2018 15h38
Une après-midi douce. Des volées venteuses sans rudesse, des nuages joufflus sans bouderie.
Nous avons coulé la chappe de béton dans la vieille chambre du fond ce matin. Le sol s'étale maintenant comme un miroir lisse, le plan d'un lac endormi. La vieille ferme se consolide dans ses fondements, je me rebase sur les miens.
Renforcée par mes alliés dans la garde auprès de mon père, je prends mon tour plus légèrement, sachant le repos à portée. Partagée, la tâche devient mieux supportable, et la fédération autour d'un vieil homme en lutte pour sa survie lève en nous une onde enthousiaste.
Les plus petits progrès sont un baume : quelques foulées plus fluides, une répartie un peu vive, un regard avec un regain d'étincelle. Toutes ces toutes petites choses comptent, toutes ravivent le plaisir humble d'une vie encore plaisante.
Chaque instant de paix est un moment de plus, un bon moment. Je les range tous les uns derrière les autres, comme on plie soigneusement une pile de linge propre.
Je retourne à nos petits pas précautionneux, mais tenaces encore.
